Le mariage de Rana, film d’Hany Abu-Assad

Jérusalem, un autre jour
samedi 8 décembre 2007
par  CP
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Le mariage de Rana, réalisation : Hany Abu-Assad, scénario : Liane Badr, Ihab Lamey, images : Brigit Hillenius, son : Mark Wessner, Peter Flaman, montage : Denise Janzée, interprétation Clara Khoury, Khalia Natour, Ismael Dabbag, Walid Abed Elsalam, Zuher Fahoum. (Palestine - 2002 - 90 mn)

Une journée à Jérusalem-Est. Une journée décisive pour Rana, jeune Palestinienne qui veut décider de sa vie et aller à la rencontre de l’homme qu’elle a choisi d’épouser. Devant l’ultimatum de son père — partir le jour même avec lui pour l’Égypte et y finir ses études ou se marier avec l’un des prétendants dont il a dressé la liste —, la jeune fille n’est certainement pas prête à se laisser dicter sa conduite.

Les déambulations matinales de Rana nous font découvrir le quartier arabe de la vieille ville de Jérusalem, les ruelles entre la Via Dolorosa et la porte de Damas. Les rues sont encore vides mais, peu à peu, la ville s’anime et on découvre un autre décor, celui de l’occupation. Au détour d’un plan, une barricade, puis des militaires en armes, des jeeps de l’armée… La réalité, par touches, prend place dans la quête de Rana et sur les images. L’homme qu’elle cherche à joindre, d’abord sur son portable, puis chez lui et des amis, n’est pas à Jérusalem. Khalil a passé la nuit dans un théâtre, à Ramallah, en raison des bombardements de la nuit dernière. Rana part donc à Ramallah.

Le film n’est pas seulement prétexte à décrire le quotidien d’une population sous occupation militaire mais aussi une manière, grâce à l’unité de temps, de le faire vivre aux spectateurs à travers des personnages qui semblent parfois réagir avec une certaine désinvolture. Mais n’est-ce pas ainsi qu’une partie de la jeunesse palestinienne se défend de la domination militaire et de l’aliénation qu’elle engendre ? En vivant l’immédiat, sans illusion sur un improbable futur mais avec le sens de la dérision.

Si l’on compare deux films récents palestiniens, Intervention divine d’Elia Suleiman et le Mariage de Rana d’Hany Abu-Assad, la symbolique de l’oppression est très différente pour les deux cinéastes qui ont tous deux débuté leur travail de réalisateur à l’étranger. Pour Suleiman, l’occupation et la nature même de l’État israélien engendrent une perte des repères et une humiliation que la réalisation transcende, sublime, notamment dans l’allégorie de la combattante-ninja ou dans le noyau d’abricot détruisant le char israélien. Par les fantasmes d’une résistance à l’occupation militaire israélienne avec son héroïne passant le check point sous la menace des fusils, et qui, "belle comme une menace" et sans un geste, fait s’écrouler le mirador. La satire participe également à sa vision des deux sociétés, palestinienne et isaélienne.

Pour Hany Abu-Assad, l’expression des personnages contre l’oppression est différente, aucune allégorie dans sa démarche, mais un rapport à l’occupation dans sa réalité. L’unité de temps accentue cette impression de vécu de la situation. Rana passe aussi un check point pour retrouver Khalil à Ramallah, mais sous les pierres des chebabs et les balles des soldats israéliens. Elle vit la tension quotidienne et l’a intégré : passer les barrages, contourner les routes bloquées, braver le couvre-feu, déjouer l’arbitraire administratif et militaire, trouver un homme de loi pour son mariage malgré les blocages. Elle s’oppose "naturellement", mais non sans amertume quand elle est témoin de la destruction d’une maison : "Ils détruisent une maison le jour où je veux construire la mienne". Ce à quoi son amie répond "Ne t’en fais pas, demain nous la reconstruirons." Même si cette réaction peut paraître primaire, elle traduit l’espoir auquel s’accrochent à tout prix beaucoup de Palestinien(ne)s. Mais le réalisateur ne s’attarde sur aucune explication, la caméra observe.

La mise en scène joue sur le décalage des situations, humour et clin d’œil ironique sur la société palestinienne, histoire d’échapper à la gravité, de sourire et de se préserver du désespoir. Rana, espiègle, visitant l’un des prétendants de la liste de son père. Ou encore la séquence de la pantomime de Khalil devant la caméra de surveillance. La vie est un jeu ou la mort est un jeu. On ne sait plus. Et finalement, le mariage est-il réel ou nait-il de l’imagination de Rana ? Les gens meurent aux barrages — par balles ou faute de pouvoir se rendre à l’hôpital —, ils s’y rencontrent, s’y battent, attendent pour se rendre à leur travail, y vivent l’arbitraire des militaires, et certains s’y marient. Où est la réalité dans un théâtre de l’absurde et de l’aliénation ? Seul reste réel et insupportable l’enfermement de toute une population, ce qu’exprime Rana au moment où, seule dans la voiture bloquée à un barrage, elle semble par ses gestes se débattre dans un cauchemar. C’est l’une des seules scènes oniriques du film, proche en cela de la mise en scène d’Elia Suleiman.

Dans les deux films, Intervention divine et le Mariage de Rana, les héroïnes ne s’étonnent ni l’une ni l’autre d’une violence "ordinaire". Impliquées toutes deux dans une réalité tragique, elles refusent les compromissions, l’une avec colère, l’autre avec détermination. Elles vivent une situation extrême et leur comportement transforme l’image généralement transmise des femmes palestiniennes. Pas question pour elles d’accepter un rôle de victime sans lutter pour le droit à la vie et à la dignité.
Sans le contexte politique actuel, Rana, issue d’un milieu aisé, ressemblerait à une jeune femme entêtée ou capricieuse. Mais Rana, la palestinienne, se bat sur deux fronts et résiste à deux oppressions, politique et sociale. Le mariage de Rana est ancré dans la réalité de l’occupation militaire israélienne avec pour fil conducteur la volonté de la jeune femme de rester à Jérusalem et de choisir sa vie.

Antigone d’or du 24e festival du film méditerranéen de Montpellier, le Mariage de Rana est un film à découvrir à plus d’un titre. Esthétique et engagé, le film pourrait se résumer en reprenant son sous-titre anglais, Jérusalem, Un autre jour.