Autour de la Révolution espagnole… et Jota (Beyond Flamenco) de Carlos Saura

lundi 9 janvier 2017
par  CP
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Le rêve égalitaire chez les paysans de Huesca 1936-1938

Pelai Pagès (éditions Noir et rouge)

A Zaragoza o al charco ! Aragon 1936-1938
Récits de protagonistes libertaires

Les Giménologues (éditions L’Insomniaque)

La Collectivisation en Espagne

Collectif REDHIC (éditions CNT-RP)

En compagnie de Daniel Pinos, Serge Utgé-Royo, Juan Chica Ventura, Frédéric,
Thierry.

En juillet 1936, la lutte de la république espagnole contre le soulèvement militaire du clan clérico-militariste se fit grâce è l’aide de la classe ouvrière et de la population. Cependant, l’alliance ne s’est pas limitée au seul terrain politique, car les syndicalistes et les anarchistes ne pouvaient tolérer l’exploitation économique de la classe ouvrière et se contenter de mater la rébellion militaire. Dès juillet 1936, les bases d’un changement du système économique furent mises en place pour une révolution autogestionnaire.

L’influence anarchiste est incontestable. Pour les anarchistes et anarchosyndicalistes, la socialisation devait être entreprise par les travailleurs et les travailleuses dans tous les secteurs de l’économie, dans les ateliers, les fabriques, sur les terres agricoles. Et le processus de socialisation commença par la collectivisation. Néanmoins, la collectivisation fut en grande partie spontanée. En Catalogne, la première phase de la collectivisation commença lorsque les travailleurs et les travailleuses prirent en charge l’exploitation des entreprises et introduisirent l’équité sociale.

Après juillet 1936, l’aspiration générale en faveur de la collectivisation se répandit rapidement non seulement en Catalogne, mais en Aragon et en Castille. La propriété agricole fut collectivisée, les terres étaient travaillées en commun, les produits étaient livrés au syndicat qui assurait la distribution et les salaires.

Les réalisations de la révolution espagnole s’étendirent également aux domaines de la santé, de la culture, notamment avec la création de bibliothèques, de cantines scolaires, d’imprimeries, l’organisation de cours pour adultes, la production cinématographique. De même, le rôle traditionnel assigné aux femmes était remis en cause. L’organisation féministe libertaire Mujeres Libres fut créée dès avril 1936.
Cette journée de réflexions consacrée à l’œuvre collectiviste de la révolution espagnole, a pour but de montrer, à partir de plusieurs ouvrages — le Rêve égalitaire de Pelai Pagès, A Zaragoza o al charco des Gimenologues, la Collectivisation en Espagne par le collectif REDHIC — comment les travailleurs et les travailleuses prirent en charge le fonctionnement et l’exploitation des entreprises et des propriétés agricoles. On ne peut qu’être enthousiaste devant l’ampleur des expériences réussies de gestion directe. L’œuvre exemplaire de la révolution espagnole prouve que des secteurs entiers de la vie économique et sociale peuvent être autogérés par les travailleurs et les travailleuses sans l’intervention de l’État et du patronat.

Ces expériences de collectivisation de la révolution espagnole sont plus que jamais d’actualité afin de nourrir la réflexion du mouvement anarcho-syndicaliste face à l’offensive néo libérale de la classe dirigeante. C’est à cette source qu’il faut puiser les éléments afin de faire triompher l’utopie de l’autogestion et l’épanouissement des individu.es.

Parler de la révolution espagnole et des réalisations qui l’ont marquée est plus rare que d’évoquer la guerre civile et ses conséquences. Si « la guerre dévore la révolution » pour faire référence au titre du livre d’Henri Paechter sur l’Espagne de 1936-1937, publié aux éditions Spartacus, il n’en demeure pas moins que les collectivisations, qui se sont poursuivies en dépit de la guerre de résistance contre le coup d’État fasciste, sont exemplaires et prennent toute leur dimension dans le contexte actuel de regain de violence étatique et de surenchère de communication et de divertissement médiatique, afin d’éviter de débattre des véritables enjeux de société.

En 1936, « comment le peuple sans armes [a-t-il pu] battre l’armée nationale, comment [a-t-il pu] organiser l’économie sans capitalistes, et de quelle façon […] pour que la production et la distribution s’effectuent sans les patrons. Je pense que cela s’est réalisé en Espagne durant la guerre. Le nombre de collectivités était de plus de 5000 dans toute la zone républicaine. » Cette prise en main, souvent spontanée des outils de production et des terres pour une autre organisation du travail et de la vie, le refus d’exploiter et le partage des biens qui ont vu le jour en 1936 montrent assez que l’« utopie » n’est pas seulement une vue de l’esprit, mais qu’elle peut s’appliquer, être viable et positive à terme. Comme l’écrit Federico Gargallo Edo dans La raison douloureuse, « Je me suis souvent dit, par la suite, qu’il ne suffisait pas de se dire libertaire pour l’être, et que les idées révolutionnaires, pour vivre, doivent prendre racine dans notre propre vie.  »

Nous avons voulu mettre l’accent dans les chroniques rebelles, il y a déjà quelques années, sur l’expérience vécue par des témoins de cette révolution, notamment avec deux livres, celui de Federico Gargallo Edo, La raison douloureuse, et Ni l’arbre ni la pierre de Daniel Pinòs. Les Gimenologues ont poursuivi le travail de mémoire dans leur ouvrage, Les fils de la nuit, et dans cette nouvelle publication, A Zaragoza o al charco. Aragon 1936-1938. Récits de protagonistes libertaires.

Le rêve égalitaire chez les paysans de Huesca 1936-1938 de Pelai Pagès représente une contribution originale pour la connaissance de cette révolution qui est certainement l’une des expériences révolutionnaires les plus importantes du XXème siècle. C’est en effet, en tant qu’historien de l’anarchie, lui-même engagé, que Pelai Pagès a mené une recherche approfondie sur la démarche collectiviste, à partir d’archives de la province de Huesca où le processus était allé plus loin que dans aucune autre province aragonaise. Il a ainsi découvert une documentation des années 1940, élaborée par le bureau du procureur du Tribunal suprême franquiste. La mémoire de la révolution était jusqu’alors portée essentiellement par les révolutionnaires, ceux et celles qui avaient participé à la lutte et aux collectivisations. L’ouvrage de Pagès, qui les aborde sous un angle différent, à la fois avec distance et minutie, est riche en informations surprenantes, en précisions, en tableaux et détails jusqu’alors inédits, même dans les écrits d’historien.nes.

Les révolutionnaires espagnol.es ont certes vu se réaliser les utopies anarchistes, néanmoins il ne s’agit pas de les « icôniser » en quelque sorte, mais d’en tirer des réflexions critiques et positives pour avancer dans la résistance et le combat à mener aujourd’hui contre un backlash social, culturel et politique de plus en plus autoritaire. Dans ce contexte, le livre de Pelai Pagès est précieux, car il permet à quiconque de « comprendre la pensée d’une fraction importante de la classe ouvrière espagnole, et les efforts réalisés jour après jour par les anarchistes pour parvenir à quelque chose de positif au beau milieu d’une guerre civile. »

Illustrations musicales : Jose Luis Labordeta, La Sabina. Extraits de la Nueve. Première représentation donnée à la Parole errante, dans une mise en scène d’Armand Gatti. Serge Utgé-Royo, Perdoname, hermano viejo (Julio del 36). Serge Utgé-Royo chante Ferré, Les Anarchistes.

Et

Jota (Beyond Flamenco) Carlos Saura


Le film est parfait, dans la lignée des films musicaux du réalisateur, connu pour ses nombreux films comme La Caza (1966), Cria Cuervos (1976), Deprisa, deprisa (Vivre vite, 1981) qu’il sera possible de voir ou revoir bientôt en copie restaurée. Dans ses films musicaux réalisés à partir des années 1980, Carlos Saura explore, avec plaisir et curiosité, l’origine, le contexte culturel et social, les formes différentes des musiques qu’il aime, le mouvement, la danse, l’expression musicale « à l’état pur » comme il le dit, sans intervention de la narration. Autrement dit : place à l’émotion profonde et universelle, au-delà de frontières susceptibles de limiter le plaisir et l’imagination.

Ce nouveau film de Saura, comme à l’accoutumée admirablement maîtrisé, Jota, Beyond Flamenco, est un éblouissement, tant par les sons, l’interprétation des artistes, les danses, les enchaînements, les effets visuels et la scénographie.