Lignes n° 19 : Le soulèvement des banlieues

Alain Brossat, Jean-Paul Dollé
dimanche 27 janvier 2008
par  CP
popularité : 13%

Revenons sur la genèse des événements de novembre dernier : en tentant d’échapper à un contrôle policier, deux jeunes trouvent la mort, électrocutés. Les propos insupportables de Sarkozy parlant de « nettoyage au karcher » — expression utilisée avant les événements mais largement médiatisée —, et son défi sur un mode très "viril" promettant d’« éradiquer la gangrène » provoquent les jeunes des cités, ulcérés par la discrimination et le mépris au quotidien.

Les banlieues se révoltent et la répression policière se déchaîne, avec l’application d’un couvre-feu et ses relents de guerre d’Algérie.
Les causes du soulèvement selon les autorités ? Il s’agirait de délinquants, de voyous et certains incriminent même… la polygamie ! Il faut souligner que la plupart des jeunes ont entre 14 et 20 ans et sont sans casier judiciaire.

La réponse à cette révolte est double : instrumentalisation de la peur dans l’opinion publique et répression. « La peur engendre le besoin de sécurité, le besoin de sécurité justifie la répression. Du coup les émeutiers sont passés rapidement au statut de délinquants, et le gouvernement a pu profiter de l’occasion pour faire un pas de plus dans la logique répressive. »
Cela se traduit par 4402 arrestations, 762 personnes écrouées (dont une centaine de mineurs), 562 incarcérés et 422 condamnés à la prison ferme en comparution immédiate.

La désespérance sociale, la révolte politique passent à la trappe, de même que les dérives d’une société inégalitaire qui n’en finit pas de confronter son passé colonial et de couvrir un triple dénigrement : la haine des pauvres, la haine des jeunes et d’une population « issue de l’immigration ».
Les véritables causes sont donc écartées, minorées par les discours : « Dans une société "évoluée comme la nôtre", toute violence ne peut être que gratuite, encore plus si elle est le fait de jeunes décrits comme incultes et sauvages, et non plus d’étudiants légitimant politiquement, voire philosophiquement, leurs actes ». (Laurent Margantin, « La parole est en feu »)

Également écartée ou marginalisée l’analyse du soulèvement des banlieues comme « phénomène historique maintes fois observé par le passé dans différents pays où la conjonction de la colère des classes populaires appauvries par une crise économique et de l’intransigeance des couches supérieures de la société obsédées par la conservation ou l’augmentation de leurs privilèges, avait le plus souvent conduit à une catastrophe politique. »

Selon Alain Brossat, « En France, les libertés publiques ont connu une dégradation constante depuis quelques années, au point que notre pays est assurément devenu l’État policier […] le plus brutal d’Europe occidentale ; mais le peuple s’en fout (les partis "de gauche" et les syndicats "ouvriers" tout autant), pour peu que n’augmente pas la redevance audiovisuelle et qu’EDF demeure vicaire du tout nucléaire, en tant que « service public ». L’émeute est, dans ce désert peuplé de somnambules, ce cri qui déchire la nuit. Mais qui veut l’entendre ? Ceux qui dorment les yeux ouverts sont prompts à faire un mauvais parti à qui les réveille. »


Sommaire

Ahmed Henni, Capitalisme de rente et « crise » des banlieues. Vers une dynamique statutaire dans la société française ?

Alain Brossat, La plèbe est de retour

Jean-Paul Dollé, La révolte du rien

Richard Rechtman, L’adolescisme en acte

Laurent Margantin, La parole est en feu

Rada Ivekovic, Le retour du politique oublié par les banlieues

Nadia Tazi, Dyschronies

Stéphanie Éligert, Coïncidences de feu

Rodolphe Respaud, Informations périphériques

François Athané, Usages politiques de l’appel à punir et de l’impunité