Catalogne : année zéro ?

Reportages sur le mouvement libertaire et la lutte pour l’indépendance de la Catalogne par Daniel et Mireille Pinos
vendredi 15 décembre 2017
par  CP
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Catalogne : année zéro ?

Reportages sur le mouvement libertaire et la lutte pour l’indépendance de la Catalogne

Catalogne : année zéro ? Des reportages de Mireille et Daniel Pinos sur le mouvement libertaire et la lutte pour l’indépendance de la Catalogne. Avec aujourd’hui Carlos Navarro et Angel Bosqued de la CGT espagnole, Iru Moner et Raquel Poveda qui militent dans l’organisation Embat.



Nous n’avons pas pu rencontrer Tomás Ibáñez durant notre séjour en Catalogne. Fils de l’exil libertaire espagnol, Tomás se définit lui-même comme « anarchiste critique et hétérodoxe ». Militant libertaire au sein du Mouvement du 22 mars en Mai 68, il prend part ensuite à la lutte contre le franquisme au sein des Jeunesses libertaires ibériques, de la CNT et de la CGT espagnole. C’est pourquoi, il nous semble important de relayer, dans le contexte électoral du 21 décembre, des extraits de son texte intitulé La Catalogne après la tourmente, bilan des événements récents et, notamment, de la participation du mouvement libertaire catalan. Comme les militants et militantes que nous avons rencontrées, Tomás s’interroge sur les actions futures à mener pour les anarchistes et les anarcho-syndicalistes.

« Aujourd’hui, la question n’est plus de savoir si, partant de positions libertaires, il était logique de collaborer avec un projet dont le but ultime était la création d’un État, ou s’il était cohérent de participer à un affrontement dirigé par le nationalisme catalan. Il s’agit plutôt de savoir maintenant si la partie du mouvement anarchiste qui s’est lancée dans cette bataille va examiner le pour et le contre de sa démarche, ou si, au contraire, elle va élaborer un discours destiné à justifier sa participation dans cet affrontement et à montrer que, finalement, elle a fait ce qui était le plus approprié dans une situation certainement complexe.

Le conflit qui a éclaté en Catalogne a mobilisé les partisans d’une société plus juste et plus libre, teintée de démocratie participative et de touches anticapitalistes, et qui étaient opposés, entre autres points :

— au régime né en 1978, aux pactes honteux de la transition, à la monarchie, au bipartisme, et à la sacralisation de la Constitution espagnole ;
— au gouvernement autoritaire et réactionnaire d’un Parti populaire corrompu, attelé à retailler les acquis sociaux et les libertés ;
— à la répression policière et à la violence de ses interventions ;
— aux obstacles dressés contre la libre autodétermination des peuples.
[…]

Il ne fait aucun doute que la journée du 1er octobre […] a connu un succès considérable, non seulement en raison de l’afflux massif d’électeurs [et électrices], dont il est impossible de vérifier le nombre, mais surtout parce qu’ils [et elles] ont déjoué tous les obstacles dressés par le gouvernement espagnol. Cependant, nous nous tromperions nous-mêmes si nous nous cachions que si tant de personnes se sont rendues aux urnes, c’est aussi parce que les plus hautes autorités politiques de la Catalogne l’ont exigé, à commencer par le gouvernement catalan au complet, pour continuer par la mairesse de Barcelone, en passant par plus de 80 % des maires de Catalogne. Il est tout à fait vrai que les interdictions lancées par le gouvernement espagnol ne furent pas respectées, mais il ne faut pas ignorer que les injonctions d’un autre gouvernement et de nombreuses autorités, elles, le furent.

La mythification du 1er octobre se nourrit aussi de la glorification de la capacité d’auto-organisation du peuple lorsqu’il « protégea » les urnes, en oubliant que parallèlement à de beaux exemples d’auto-organisation cette protection fut assurée sur toute l’étendue du territoire catalan par l’intervention disciplinée de milliers de militants des partis et des organisations indépendantistes (depuis l’ERC [Gauche républicaine catalane] jusqu’à la CUP [Candidatures d’unité populaire], en passant par l’ANC et Omnium culturel).

Le 3 octobre fut également une journée mémorable pendant laquelle le pays fut paralysé et les rues s’emplirent de centaines de milliers de manifestants [et manifestantes]. Toutefois, si nous ne voulons pas nous tromper nous-mêmes et mythifier cet événement, il nous faut bien admettre que même si la grève générale fut impulsée par l’efficacité et l’enthousiasme des syndicats alternatifs (notamment anarcho-syndicalistes), elle n’aurait jamais obtenu un tel succès si la “Table pour la démocratie” (composée par les principaux syndicats, par une partie du patronat, et par les grandes organisations indépendantistes) n’avait appelé à un “arrêt du pays”, et si le gouvernement catalan n’avait pas soutenu cet arrêt en fermant tout ce qui dépendait de lui, y compris les écoles, et en annonçant qu’il n’y aurait pas de retenue de salaire pour fait de grève.

Un troisième élément que certains secteurs libertaires, dont ceux impliqués dans les Comités de défense de la république (CDR), mythifient, a trait à la perspective de construire une république depuis le bas.

Je ne comprends pas pourquoi il nous faudrait nous en remettre à des schémas conventionnels, qui ne semblent capables de distinguer qu’entre la monarchie, d’une part, et la république, de l’autre. Il faut répéter que combattre la monarchie n’implique nullement de lutter pour la république, et que notre lutte n’a pas à se référer à la forme juridique/politique de la société que nous voulons construire, mais au modèle social que nous défendons (anticapitaliste et luttant contre toute forme de domination). Notre objectif ne devrait pas être exprimé en termes de “construction d’une république depuis le bas”, mais en termes de “construction d’une société radicalement libre et autonome”. C’est pourquoi je pense qu’il est intéressant de retenir l’expression utilisée par Santiago López Petit dans un texte récent quand il dit : “En partant d’une logique d’État (et d’un désir d’État), nous ne pourrons jamais changer la société”, mais j’insisterai, pour ma part, sur le fait que nous ne pourrons jamais, non plus, changer la société à partir d’un quelconque "désir de république". »

Le théâtre Marie Jeanne, 56 rue Berlioz à Marseille
Réservations : manifesterien@gmail.com