Les garçons sauvages de Bertrand Mandico. Rétrospective du cinéma de Prévert

lundi 26 février 2018
par  CP
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Les Garçons sauvages

Bertrand Mandico (28 février 2018)

Rétrospective du cinéma de Prévert

12 films et 5 courts métrages en versions restaurées, en salle depuis le 21 février

C’est tout d’abord la surprise en découvrant les Garçons sauvages de Bertrand Mandico… Une surprise fascinée par l’univers onirique du cinéaste où la qualité des images est en parfaite harmonie avec celle du son. Une qualité qui ne joue pas sur la prouesse technique, mais imprègne le propos du film et les impressions ainsi créées. Du surréalisme certainement, du dadaïsme aussi pour la subversion et les allégories iconoclastes. L’humour est acide, halluciné et même hallucinogène…

Voilà que sont blackboulés les clichés, les poncifs attendus sur les genres, et que règne l’ambiguïté relationnelle entre les personnages, le trouble s’entremêlant, évoluant, inversant les valeurs pour mieux égarer et accrocher, à la manière des plantes addictives qui pullulent sur l’île tropicale, une île vivante, spongieuse, avec une flore érotique et luxuriante, des herbes qui attaquent, mordent, fouettent, sucent, ou éjaculent… Une île où va s’opérer la métamorphose.


« Connaissez-vous l’histoire de Tanguy et des garçons sauvages ? » questionne la voix off. C’est l’histoire d’une meute de garçons en rupture de ban et d’un voyage, qui rejoint des films mythiques comme le Chien andalou, l’Âge d’or de Bunuel, la Belle et la bête de Jean Cocteau pour les statues vivantes du procès des garçons… Ou encore certains films de David Lynch, entre autres allusions cinématographiques, et non des moindres, qui jaillissent au détour d’une scène, d’un plan, d’une séquence. Le tout filmé dans un noir et blanc sublime avec des interruptions brusques et inattendues de la couleur.


Des personnages hermaphrodites, Trévor — une entité mi animale — qui inspire la bande de garçons incontrôlables, érudits et barbares, finalement soumis à des songes «  merdeux  », après l’ingestion de fruits poilus imposés par un capitaine de légende.

— Vous croyez en dieu ? Demande Séverine, sorcière ou Circé vivant sur l’île.

— Non, répond l’un des garçons. Ça sent l’huitre ici.

— Mais nous sommes sur une huitre et je suis sa perle, rétorque Séverine.

Poésie, sexe, merveilleux, transgression, métamorphose…

Les garçons sauvages fait partie de ces films qui ne donnent pas tout la première fois et gardent une part de mystère, pour le revoir sans doute… Ce qui est anachronique dans le contexte actuel, comme le dit Bertrand Mandico…

Prévert fait son cinéma Rétrospective du cinéma de Prévert

12 films et 5 courts métrages en versions restaurées, en salle depuis le 21 février (Distribution : Tamasa)

« Il y a un mot dans le cinéma qui est devenu embêtant, c’est le mot dialoguiste. J’ai travaillé pour le cinéma. J’y travaille encore. J’ai fait les dialogues d’histoires que j’avais faites ou refaites. Le mot dialoguiste isolé du mot scénariste, c’est comme si en peinture on distinguait le type qui peint la campagne et celui qui peint les arbres, l’arbriste. » Jacques Prévert, 1965.

Jacques Prévert, la poésie et le cinéma

La fréquentation assidue des salles obscures, où il se rend tout enfant en compagnie de son frère Pierre et de ses parents, éveille chez Jacques Prévert le goût des images et du merveilleux, un merveilleux quotidien, populaire, à la portée de tous, que son œuvre reflétera comme un miroir fidèle.

Prévert occupe une place à part dans ce qu’il faut bien appeler la « poésie contemporaine ». Tout d’abord parce qu’il ne s’affiche pas comme un « poète ». Il ne consent que fort tard, après la guerre, à faire paraître ses écrits en recueils et encore refuse-t-il de leur coller des étiquettes telles que poèmes, essais ou contes... Ce mépris des qualifications pompeuses et des vanités officielles, ce refus de l’Art avec un grand « A », révélateurs d’une authentique liberté d’esprit, il les exprime et les assume dès ses débuts en travaillant pour le cinéma dont il a découvert, en compagnie de son frère et de quelques amis, cinéastes ou non, les étonnantes possibilités, à une époque où le septième art est considéré comme un « divertissement d’ilots » par les académiciens en tous genres.

Pour Prévert, poésie et cinéma sont pratiquement synonymes. On décèle une filiation entre son œuvre écrite (ou dite) et son œuvre cinématographique qui témoignent l’une et l’autre d’une même inspiration, les poèmes de Prévert renvoient aux films auxquels il a collaborés ; les titres de certains de ses recueils, « Spectacle », « Histoires » sont sur ce point significatifs, et le sont davantage encore certains textes poétiques qui évoquent des films comme Los Olvidados ou qui se lisent comme des découpages ou des scénarios cinématographiques. Et ce n’est pas un hasard si le poète de « À la belle étoile  », « Enfants de la haute ville », « les Halles », préface Léon la lune d’Alain Jessua, écrit le commentaire de Paris la Belle et de Paris mange son pain, deux films de son frère Pierre.

À l’inverse, nombreux sont les films qui, comme Les portes de la nuit, Aubervilliers, La bergère et le ramoneur ou Paris la belle contiennent des poèmes de Prévert (« Les enfants qui s’aiment  », « Chanson des enfants », « Chanson du mois de mai  », « Enfants de la haute ville ») mis en musique par Joseph Kosma ou Louis Bessières.

À la fois art et industrie, étroitement conditionné par le contexte politico-social dans lequel il s’élabore, le cinéma représente pour Prévert un moyen d’expression et un travail. Plus libre lorsqu’il écrit, quand il en a envie, ce qui lui passe par la tête que lorsqu’il rédige un scénario ou une adaptation pour le compte d’un producteur, Prévert a toujours eu conscience des limites imposées au cinéma et en même temps il a toujours su se ménager une possibilité de s’exprimer dans les films les plus anodins en apparence, de Moutonnet (1936) au Soleil a toujours raison (1941).

Jacques Prévert - les « chiens de garde » le lui ont assez reproché - n’est pas, n’a jamais été la créa- ture d’un parti, le faux prophète d’une nouvelle religion ou l’idéologue d’un mouvement. Par contre c’est un homme qui a toujours su s’engager, prendre parti, parce qu’il garde constamment les yeux ouverts sur le monde.
Une fois pour toutes, et sans remettre en question cette vérité qui est « sa » vérité profonde. Prévert a pris le parti de la vie. Douce ou violente, elle court à travers toute son œuvre, elle s’exprime sous les deux formes inséparables, complémentaires, de l’amour et de la révolte.

Si l’œuvre de Jacques Prévert est joyeusement anarchiste, si elle s’attaque avec une constante vigueur au règne des prêtres, des flics, des militaires et des bourgeois, au règne des gendarmes et des gens d’ordre, c’est que tout ce beau monde brime la vie, freine son épanouissement au nom de tabous, d’interdits et de lois dont elle n’a que faire.

« Il était une fois la vie » dit Serge Reggiani à la fin de La Seine a rencontré Paris. Et cette phrase peut à elle seule résumer l’attitude de Prévert, témoin poète, conteur, qui participe au déroulement même de la vie.

(Extrait de la présentation de la rétrospective)