Interroger l’actualité avec Michel Foucault. Téhéran 1978 / Paris 2015. Alain Brossat et Alain Naze. Demons in Paradise, film documentaire de Jude Ratnam

mardi 10 avril 2018
par  CP
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Michel Foucault inaugure avec ses « reportages d’idées » sur le soulèvement iranien contre le Shah (1978- 1979) une approche du présent et un mode d’écriture situés au point de rencontre de la philosophie et du journalisme. Il s’y interroge sur ce qui, dans cet événement, fait époque, en tant qu’il signale la fin de l’ère des révolutions et se trouve placé sous le signe énigmatique du soulèvement d’un peuple tout entier contre un pouvoir despotique.

Au cœur de sa réflexion s’identifie une réflexion sur la spiritualité politique qui anime les masses iraniennes – ce mélange inextricable d’inspiration religieuse et d’aspiration à la dignité, l’égalité, la liberté. Ce qui le fascine dans ces événements, c’est la puissance mobilisatrice de la religion (l’Islam dans sa version chiite, ici) non pas au service de l’obscurantisme et de l’asservissement, mais de la lutte pour l’émancipation – comment, avant l’établissement de la théocratie de Khomeiny, la foi religieuse comme le terreau commun de la « volonté de tous » d’un peuple en lutte pour son émancipation.

Ces reportages, dans la mesure même où ils ont suscité à l’époque de leur publication des discussions acharnées et sont encore aujourd’hui susceptibles d’être discutés, dessinent une ligne de force qui conduit à toutes les discussions en litige dans le présent, à propos des relations entre politique et religion, du rôle de l’Islam dans les sociétés modernes, des luttes des peuples contre la violence du pouvoir.

Il existe, dans la France de la seconde moitié du XIXème siècle et de la première moitié du XXème toute une littérature qui met en scène les radicales incompatibilités, en termes de croyance comme de mode de vie, d’engagement politique comme de vie intellectuelle, entre le croyant et l’agnostique ou l’athée. Ce sont deux mondes de l’esprit et, souvent, de la vie qui se font face et que sépare un différend irréductible. Repassez par la case Huysmans, Léon Bloy, Paul Bourget, Martin du Gard, Mauriac et mesurez combien toutes ces choses se sont éloignées de nous – un changement d’époque, en la matière, ne s’évalue pas tant au fait que nous ne soyons plus « d’accord » avec telle ou telle doctrine ou position, que nous l’estimons « dépassée », mais plutôt au fait que tout cela, désormais, nous « tombe des mains », que nous avons perdu toute intuition de ce qui pouvait bien y passionner les foules ; de ce que, loin qu’il nous importe que l’un des deux protagonistes de l’empoignade l’ait, au bout du compte emporté, nous avons radicalement oublié ce qui constituait l’objet de leur querelle, devenue pour nous rigoureusement inconsistante et, pire encore, à mourir d’ennui... c’est en effet le destin de la plupart des grandes querelles, notamment métaphysiques, qui divisent les époques – c’est l’oubli qui gagne lorsque surviennent des conditions dans lesquelles les vivants ne comprennent plus du tout le pourquoi de tant d’ardeur à s’empoigner et éventuellement à s’entre-égorger... Lorsque, dirait Paul Veyne, il s’avère que nous, poissons rouges humains, avons « changé de bocal » sans nous en aviser. Les grandes querelles d’idées, celles qui font époque, ne se règlent pas le plus souvent, à la faveur du triomphe d’une des deux parties en présence mais, plus trivialement par une forme de « passage à l’ordre » du jour qui ne tarde pas à en rendre les conditions totalement absconses pour ceux qui « viennent après ».
Notre propre condition, en Europe occidentale, est post-métaphysique, un peu comme elle est post-nationale.

Et
Demons in Paradise
Film de Jude Ratnam sorti le 21 mars : entretien avec le réalisateur

Interroger l’actualité avec Michel Foucault Téhéran 1978 / Paris 2015

Alain Brossat et Alain Naze (Eterotopia)

Entretien avec Alain Brossat

Interroger l’actualité avec Michel Foucault. Téhéran 1978 / 2015. Dès l’introduction de leur essai, Alain Brossat et Alain Naze expliquent : « c’est à la lumière de la séquence qui s’ouvre avec la première guerre d’Irak, se poursuit avec le 11 Septembre et le renversement de Saddam Hussein, l’invasion de l’Afghanistan et s’intensifie avec l’apparition de l’État islamique et des attentats parisiens de 2015 que nous relisons les textes de Foucault sur l’Iran. C’est sous cette lumière que nous prenons la pleine mesure de l’importance de la bataille qu’il y engage. Une bataille dont les mots clés sont “la religion”, “l’Islam”, “la spiritualité politique”, “le peuple chiite”, “la laïcité”... »

Ses « reportages d’idées » sur le soulèvement iranien, écrits entre septembre et novembre 1979, ont provoqué bien des polémiques. En effet, dans ses articles, « Foucault prend exactement le contre-pied de l’approche hégémonique en France de “la religion” ; à ce titre, ceux-ci constituent un défi ouvert lancé au consensus républicain et moderniste, et aussi par conséquent à la philosophie progressiste de l’histoire. » Approche différente du phénomène religieux, analyse de sa relation à la politique, cela ne peut que « heurter de plein fouet la philosophie spontanée du consensus laïc et républicain en France. »

La « haine de l’Islam », selon un journaliste, serait-elle « le socle sur lequel reposeraient les comportements d’intolérance à l’égard de tout ce qui se situe en marge de l’unanimisme laïc, selon lequel seul un régime fanatique peut émerger d’un mouvement en appelant à un “Gouvernement islamique” ([en] 1978) ; ou, aussi bien, selon lequel s’en prendre à Charlie Hebdo, ce ne peut qu’être le fait de “barbares” ([en] 2015) s’attaquant à “nos valeurs ”, de “liberté d’expression”, de “laïcité”, mais aussi à “notre mode de vie” ».

Pourtant, au moment du soulèvement contre le shah d’Iran, Foucault constate que « la religion est le creuset de la résistance d’un peuple à une “modernisation” laïque si brutale et si peu soucieuse des fondements culturels de l’existence populaire, en Iran, qu’elle apparaît aux yeux de tous comme indissociable du despotisme. » Dès lors, la lutte politique mobilise les couches populaires : « elle fait de milliers de mécontents, de haines, de misères, une force ».

Michel Foucault a été fasciné par la puissance de la mobilisation populaire et la lutte pour son émancipation, avant la reprise en main de la société révoltée par Khomeiny et les mollahs. Mais au-delà des événements, « Foucault posait des questions aussi générales que les rapports de l’Islam et de l’Occident, de la Révolution et de la religion, de la volonté et du droit », comme également sur le rôle de l’information, la subjectivité des journalistes et leur connaissance des faits qu’ils et elles rapportent. De plus remarquent les deux auteurs, ce n’est plus « à propos de l’existence (ou non) de Dieu, mais autour de la coexistence (ou non) des religions » que se focalisent les tensions. J’ajouterai, la religion est un moyen efficace pour dissimuler les véritables enjeux et manipuler ainsi « l’opinion publique ».

En déplaçant la perspective habituelle, Foucault jette « le soupçon sur un certain mode hégémonique/hégémoniste du questionnement, [assujetti au] champ d’une expérience singulière – celle du monde occidental. » Et cela est en soi intéressant, car sans intention de « prédire », « il s’en remet, dix ans exactement avant la désintégration de l’Union soviétique, à une intuition : une autre figure “globale” de la conflictualité (de la “guerre des mondes”) est en train d’émerger sur les bords ou dans le dos du chaos organisé, quasi-institutionnalisé, de l’affrontement “froid” entre les blocs. […] Et au cœur de cette nouvelle figure du soulèvement et de l’affrontement, il y a l’Islam, il y a le retour en force des sensibilités religieuses au cœur de la politique ».

Et, « après la “bataille du voile” dans les établissements scolaires et autres lieux publics, après le 11/09, éclat inaugural d’une époque hantée par le spectre du terrorisme islamique, après les affaires Charlie et les attentats de Paris du 13 novembre, et dans un climat où l’islamophobie a contaminé toutes les sphères de la vie publique, [ses écrits ont] un air d’absolue familiarité, de parfaite actualité. Encore une fois, Foucault n’était pas prophète. Mais dans ces articles “de circonstances”, il saisit “l’esprit de ce monde sans esprit” tel qu’il vient, avec autrement de sagacité que toutes les autorités de la science politique du moment, réunies ou désunies. »

Demons in Paradise

Le film documentaire de Jude Ratnam, sorti le 21 mars, est un document rare et percutant. Les premières images montrent la colonisation britannique de Ceylan, et le train qui allait du nord au sud, un train rouge. À son indépendance, en 1948, le pays devient le Sri Lanka et sa majorité cinghalaise s’engage alors à respecter la minorité tamoule vivant en grande majorité dans le nord et l’est du pays. Mais dix ans plus tard, un nouveau gouvernement populiste impose le cinghalais comme langue unique nationale. Après des manifestations pacifistes pour la conservation de la langue tamoule, les réactions anti-tamoules se font de plus en plus violentes jusqu’en juillet 1983, où près de 3 000 civils tamouls sont assassiné.es en quelques jours et des centaines de milliers deviennent des réfugié.es.

« Je viens d’un pays complexe [dit le réalisateur] où la guerre civile nous a enseigné que craindre l’autre peut amener à se craindre soi-même. » Le film a nécessité dix années de recherche et de préparation, il été tourné quasi clandestinement et les témoignages sont saisissants, avec cette question récurrente : « comment nos espoirs se sont transformés en telle cruauté ? »

Demons in Paradise, premier long métrage de Jude Ratman, est un film essentiel, il s’inscrit « dans la lignée de Shoah de Claude Lanzman, Goulag de Iossif Pasternak et Hélène Châtelain, S21 et L’image manquante de Rithy Panh. »
Traduction à Vibirson.

Demons in Paradise, sorti le 21 mars, est notamment programmé à l’Espace Saint Michel, mais également en régions.

THE RIDER de Chloé Zhao (28 mars)

Après The Ride de Stéphanie Gillard sur la chevauchée mémorielle des Sioux Lakotas sur les traces des Indien.nes massacré.es à Wounded Knee, The Rider de Chloé Zhao évoque une autre facette de l’histoire des « Native Americans » aux Etats-Unis. Brady dresse des chevaux sauvages et se produit dans les rodéos. Il réside avec son père et sa jeune sœur, Lily, dans la réserve de Pine Ridge. Le portrait original d’un cowboy indien et un film superbe.

NUL HOMME N’EST UNE ÎLE, un film documentaire de Dominique Marchais (sorti le 4 avril).

C’est un voyage en Europe, de la Méditerranée aux Alpes où l’on rencontre des hommes et des femmes qui ont choisi de travailler et vivre autrement, en harmonie avec la nature. L’utopie mise en pratique.

THE THIRD MURDER de Kore-Eda Hirokazu (11 avril)

Angoissant, violent, ce polar est une réflexion sur la justice, la culpabilité et les aveux… Le film, d’une très grande subtilité, est un chef-d’œuvre.