Des spectres hantent l’Europe. Film de Maria Kourkouta et Niki Giannari

lundi 14 mai 2018
par  CP
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Des spectres hantent l’Europe

Film de Maria Kourkouta et Niki Giannari (sortie nationale le 16 mai)

Qui sont-ils ? Que veulent-ils ? Où vont-ils ? Il semble qu’ils soient ici depuis toujours.
Ils se cachent et, au moment où le danger disparaît,
Il réapparaissent comme l’accomplissement d’une prophétie presque oublié du regard.

(Extrait de Lettre de Idomeni de Niki Giannari)


Il est impossible de parler du film documentaire de Maria Kourkouta et Niki Giannari, Des spectres hantent l’Europe, sans évoquer la représentation des migrations dans le cinéma de fiction et le cinéma documentaire. Depuis une décennie, notamment avec le nombre dramatique des morts en Méditerranée et la guerre civile en Syrie, le sujet est devenu de facto un « enjeu  » politique ; et la fiction, comme le documentaire, s’en font l’écho, Retorno à Hansala de Chus Gutiérrez (2008), Harragas de Merzak Allouache (2009), Fuocoammare. Par-delà Lampedusa de Gianfranco Rosi (2017), ou encore l’Autre côté de l’espoir d’Aki Kaurismäki (2017).

L’afflux des migrant.es, le déplacement de populations qui fuient les guerres et la misère, leur confrontation à l’inhumanité de la plupart des États européens, les lois inimaginables — pourrait-on dire —, le refus par des personnes d’être les complices des autorités et, par ailleurs, les réactions xénophobes d’autres, sont des sujets auxquels des cinéastes répondent, observant et parfois même, s’engageant par la réalisation cinématographique. Car le cinéma explore les différentes phases de la migration et les conséquences sur les personnes qui la subissent, mais aussi les conséquences sur les sociétés dans leur ensemble.

Quelques exemples récents :


La Lune de Jupiter de Kornel Mundruczo (2017) montre la violence et le racisme avec un réalisme documentaire. En Hongrie, les migrant.es sont traité.es avec une brutalité inouïe qui n’est pas sans rappeler les images de déportation de la Seconde Guerre mondiale. Au réalisme de cette brutalité pour se débarrasser des personnes migrantes, Kornel Mondruczo ajoute le fantastique pour « une histoire européenne, ancrée dans une Europe en crise ».


Dans Isola (2017), Fabianny Deschamps opte pour un récit en forme de fable pour contrebalancer la dureté des scènes filmées clandestinement dans les zones militaires où se déroule le débarquement des réfugié.es. La réalisatrice filme « le protocole autoritaire en action : rétention, classification, identification… [Et] ces drames humains pointent l’échec de tout un système de pensée de notre civilisation moderne. »


Une Saison en France de Mahamat-Saleh Haroun (2018) accompagne une famille de Centre Afrique en attente du statut de réfugiée. Ce qui est remarquablement décrit dans le film, c’est l’angoisse de l’exil, le processus de perte de repères et de perte d’identité, enfin la suspicion et la répression des personnes qui veulent apporter une aide. Le film s’inspire de faits réels, dont l’immolation d’un homme désespéré dans les locaux de la cour nationale du droit d’asile.


Le film documentaire de Ai Weiwei, Human Flow (2018), constate une situation internationale dont l’ampleur dramatique et ses conséquences humaines n’ont pas d’équivalent depuis la Seconde Guerre mondiale. Tourné dans 23 pays durant un an, Human Flow donne la parole à celles et ceux qui vivent bloqué.es dans les camps de réfugié.es surpeuplés, devant des frontières hérissées de barbelés, devant des murs. Le film fait ainsi entendre la détresse, le découragement, le désarroi, la colère face aux décisions des autorités étatiques.


Dans l’Ordre des choses d’Andrea Segre (2018), il s’agit des accords négociés entre l’Union européenne et la Libye, destinés à stopper la migration illégale entre les côtes libyennes et l’Italie. Or, après la découverte de marchés aux esclaves en Libye, gérés par les trafiquants et les groupes armés, il y a de quoi poser des questions sur la complicité passive de l’Europe, dont le cynisme est magistralement démontré dans le film. La nécessité de sauvegarder les apparences, côté des droits humains, reflète la crise identitaire européenne face au dilemme de l’immigration. Renoncer aux principes d’humanité dont s’enorgueillit le monde occidental passe par le déni des droits humains, pour l’unique raison qu’ils et elles se trouvent en dehors de notre espace.

Sauver les apparences semble en effet l’une des préoccupations majeures des États, et le cinéma tente d’en cerner les véritables enjeux. À ce propos, il faut rappeler l’épisode de la Conférence d’Évian qui se déroula en 1938, organisée à l’initiative de Franklin Roosevelt pour «  venir en aide aux juifs allemands et autrichiens fuyant le nazisme, peu après l’Anschluss ». Cette conférence, malgré la volonté affichée, se borna au domaine rhétorique, hormis pour une seule mesure : la création du Comité intergouvernemental pour les réfugiés (CIR). Ce qui n’empêcha pas la Suisse, la Suède et la plupart des pays européens de fermer les frontières aux réfugié.es.

Présenté dans le cadre du 38e festival international du cinéma méditerranéen de Montpellier, en octobre 2016, le film de Maria Kourkouta et Niki Giannari, Des Spectres hantent l’Europe, sort enfin dans les salles. Par la démarche spontanée de filmer sur le terrain le quotidien des réfugié.es dans le camp d’Idoméni, à quelques pas de la frontière, entre la Grèce et la Macédoine, le documentaire exprime une idée fondamentale : celle du passage vers l’ailleurs, vers les autres. Un ailleurs qui fut soudain interdit par la décision des États.

À travers les images de regards, de gestes, de rencontres, le choix des cadres et des types de caméras, le son, les deux cinéastes expriment de manière poétique et subtile la tragédie, les tragédies de l’exil dans l’histoire. Les analyses de la fabrication cinématographique, la conception, l’écriture, le filmage, la réalisation, le montage, le mixage, toute la phase «  artisanale » et créative de la post production ne sont guère courantes pour dévoiler l’intention profonde, la finalité d’un film. Le cinéma est une juxtaposition d’images et de sons en évolution, projetée et partagée sur un écran. Sa spécificité réside dans le processus en mouvement qu’il implique, depuis l’écriture — le script, le synopsis, le story-board —, en passant par des strates d’évolutions successives durant le tournage et surtout au cours de la post production, où le son et la technique peuvent avoir un rôle déterminant sur la création, c’est-à-dire sur la forme et le contenu cinématographiques.

Dans ce sens, le film de Maria Kourkouta et Niki Giannari représente certainement une expérience cinématographique pour le public et pour elles-mêmes. La marche sans fin d’une multitude d’êtres humains qui butte sur l’inaccessible, de même que les queues interminables, l’attente pour manger, pour boire, pour se laver, pour se soigner, pour obtenir des informations, pour passer la frontière, pour un droit à l’école, pour tout… L’attente est la règle. Quant à passer de « l’autre côté » pourtant à portée de regard, c’est le silence glaçant des autorités en réponse aux révoltes des réfugié.es résumées en un seul mot d’ordre, « Open the Border ! » (ouvrez les frontières !), c’est cela des Spectres hantent l’Europe.

L’arbitraire est visible, sans possibilité de détourner l’attention et, en trame, l’idée fondamentale de « passage » est expliquée par un texte, poétique et engagé, dit en voix off par Lena Platonos, sur une partie du film. Pour Maria Kourkouta et Niki Giannari, des Spectres hantent l’Europe n’évoque pas seulement la catastrophe humaine confrontée à l’indifférence ou à la violence des États aujourd’hui, ce qui est souligné dans cette narration cinématographique, qui se fait manifeste, c’est le lien historique et la pérennité des exils forcés des populations.