Le sens des limites. Contre l’abstraction capitaliste. Renaud Garcia (l’échappée)

Cinéma : Hedy Lamarr : From Extase to Wifi (De l’extase au wifi). Film documentaire d’Alexandra Dean. 3 Visages. Film de Jafar Panahi. Una questione privata (une affaire privée). Film de Paolo et Vittorio Taviani. Prororoca. Pas un jour ne passe. Film de Constantin Popescu. The Cakemaker. Film de Ofir Raul Graizer. La mauvaise réputation. Film de Iram Haq
lundi 4 juin 2018
par  CP
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Le sens des limites Contre l’abstraction capitaliste Renaud Garcia (l’échappée)

Entretien avec l’auteur et Thierry Vandennieu

En conclusion de son précédent ouvrage intitulé : Le désert de la critique, paru en 2015 aux éditions de L’échappée, Renaud Garcia proposait l’hypothèse d’une réévaluation du concept de limite dans la critique sociale, à partir de l’œuvre du philosophe Ivan Illich.

Dans ce nouveau livre intitulé Le sens des limites, conçu comme la poursuite de cette réflexion, l’auteur part de la critique du capitalisme comme « fait social total » qui s’attaque aux structures existentielles premières de l’être humain. En s’appuyant à la fois sur la philosophie, la sociologie et la littérature, Renaud Garcia nous montre comment l’abstraction capitaliste et ses catégories fondamentales que sont la marchandise, le travail, l’argent et la valeur, idolâtrés comme les nouveaux fétiches de la société, a détruit toutes les formes de subsistances vernaculaires.

En réduisant tous les aspects de la vie à la seule sphère économique, le règne de la marchandise remplace notre présence au monde par sa logique abstraite, car c’est sous l’effet de la quantification économique que nous ressentons peu à peu la perte du contact avec le monde.

Ainsi la ville capitaliste est conçue comme une machine à vivre. Elle ne laisse plus de place au corps sensible. Il ne s’agit plus que d’une ville administrée, qui a détruit l’art d’habiter, en niant le caractère sensible de l’humain, le corps y étant simplement ramené à ses dimensions géométriques. De ce fait, il n’est plus possible pour les êtres humains de s’installer dans l’espace et le temps pour habiter le monde et faire l’expérience de l’altérité.

De la même manière, en recourant à l’industrie agroalimentaire, le capitalisme a conditionné le désir de nourriture et la sphère du besoin a été adaptée aux exigences de la marchandise afin que des individus repus se mettent à avoir faim, tout en appauvrissant le registre gustatif de la sensibilité. L’abstraction économique assure sa domination par de nombreux moyens, mais l’un des plus pernicieux est assurément celui par lequel elle monopolise la saveur des aliments du monde. L’occasion ne nous est plus donnée d’exercer les capacités de différenciation propres à notre sensibilité gustative De la sorte, l’industrie agroalimentaire joue le même rôle infantilisant que les industries culturelles sur les sujets capitalistes. On n’attendra guère qu’ils se conduisent en adulte et qu’ils soient capables de résister aux effets de la barbarie capitaliste.

Dans la seconde partie consacrée à la critique du travail, au sens capitalistique du terme, c’est-à-dire plus particulièrement au travail abstrait, Renaud Garcia s’appuie d’abord sur l’analyse de l’utilité sociale des nouveaux métiers et en arrive à interroger l’aliénation structurelle du monde de l’économie, en d’autres termes la domination du travail abstrait. En effet, avoir un emploi aujourd’hui n’est plus quelque chose de déterminé mais c’est produire une quantité de travail en occupant un fragment de l’espace-temps capitaliste.

De la même manière, l’exploitation contemporaine n’est pas séparable d’une souffrance physique et psychique qui est de plus en plus supportée dans l’isolement. En se référant aux travaux de Christophe Dejours, l’auteur observe que le corps au travail est un corps érogène qui est nié par la rationalité du mode de production capitaliste et source de la souffrance au travail. Aujourd’hui, avec le capitalisme post industriel et l’« ubérisation » de l’économie, dans laquelle les individus se considèrent comme des ressources à valoriser, nous avons passé le cap de l’auto exploitation et de l’auto aliénation.

De plus, la fétichisation du travail abstrait ne permet même plus de l’interroger comme un processus historique et soumet les agents du système de production de marchandise à cette abstraction comme s’il s’agissait d’un absolu.

D’autre part, en s’appuyant sur les écrits de Roswitha Scholtz qui considère le capitalisme comme un fait social total, Renaud Garcia montre que l’accroissement de la valeur implique aussi un bouleversement des rapports entre les sexes. En effet, la valorisation dans la sphère du travail abstrait ne pourrait pas exister sans division sexuelle du travail assignant aux femmes la majorité des tâches quotidiennes.

Enfin, même sur le plan érotique, la pornographie de masse et la multiplication des sites de rencontre à l’ère du capitalisme contemporain, renforçant le circuit d’une satisfaction personnelle brute tournant à vide en tant que pure décharge physique, canalise les pulsions sur un plan où le risque de la rencontre est aboli. Dès lors, la misère sexuelle menace.
Rejoignant les observations d’Anselm Jappe dans son dernier ouvrage La société autophage, c’est l’indifférence totale à l’égard des autres comme d’eux-mêmes qui poussent certains individus à passer à l’acte lors de massacre de masse. Ceux-ci se manifestent comme un reflet de l’indifférence à tout contenu qui est caractéristique de l’abstraction économique. D’ailleurs, qu’ils soient en marge ou intégrés à la société capitaliste, les auteurs de ces massacres de masse sont rongés par le nihilisme.

Cependant, aux antipodes du travail aliéné, exploité et soumis au fétichisme de la marchandise, Renaud Garcia imagine des êtres humains qui façonneraient un monde dont le temps propre épouserait le rythme des puissances du corps à la différence du travail en régime capitaliste, c’est ce qu’il appelle la Praxis vitale. En revanche, pour lui, l’idée d’une libération du travail dans et par le travail s’avère plus qu’ambiguë dans le sens ou un management à visage humain qui libèrerait les salariés de leurs difficultés afin qu’ils s’accomplissent dans leur travail, lui semble impossible.

Dans la dernière partie du livre, Renaud Garcia, qui s’appuie cette fois sur les travaux de Miguel Benasayag, s’interroge sur l’expansion technologique illimitée et notamment sur le projet post-humaniste de l’hybridation entre le cerveau humain et la machine. Pour lui, la conséquence, c’est toujours l’oubli du corps, car aux yeux des post-humanistes le progrès social consiste à encourager toute logique qui peut nous permettre de nous rendre le plus indépendant possible de nos corps. L’auteur nous met en garde contre les risques d’intelligence disloquée par l’école numérique, l’évaluation par compétence et la multiplication des écrans comme substitut des professeurs.
De la même manière, le secteur de la santé est également impacté par cette société obsédée par la gestion, et les dommages symboliques n’affectent pas seulement l’intériorité des patients, mais ils dégradent également le sens de l’activité des soignant.es qui, en recourant de plus en plus à la technique, écoutent de moins en moins leurs patient.es.

Enfin, en s’attaquant au sommeil, le capitalisme contemporain poursuit sa logique d’extension qui vise à vampiriser tout ce qu’il y a de vivant et d’exploitable dans le monde et cherche ainsi à coloniser notre imaginaire jusque dans nos rêves.

En recourant à Jean Giono et Edward Abbey, mais aussi aux meilleures anticipations de la science-fiction et quelques autres classiques de la littérature, et tout en procédant à l’analyse critique à partir d’exemples, Renaud Garcia nous montre comment le règne de la marchandise nous fait perdre contact avec le monde. Mais en s’inspirant également des formes de résistances actuelles à l’abstraction capitaliste, il nous donne aussi à voir un avenir désirable en sauvegardant la possibilité de l’utopie concrète qu’envisageait Martin Buber lorsqu’il pensait le socialisme comme une articulation organique de structures sociales riches susceptible de constituer au quotidien le tissu d’une société encourageant la vie et l’entraide.

(Thierry Vandennieu)

CINÉMA

Hedy Lamarr : From Extase to Wifi (D’Extase au wifi) Film documentaire d’Alexandra Dean (6 juin 2018)


Un très beau portrait de femme, Hedy Lamarr, actrice hollywoodienne très vite cataloguée pour sa liberté sexuelle, en particulier depuis le scandale provoqué par le film autrichien Extase où elle apparaissait nue.
Ce que l’on connaît beaucoup moins, ce sont ses découvertes concernant les technologies digitales. En effet, passionnée par la technologie, Hedy Lamarr inventa un système de codage des transmissions qui aboutira bien plus tard au GPS et au Wifi. Le film d’Alexandra Dean invite à découvrir une figure complexe, celle d’une femme ayant fui un mari marchand d’armes et pronazi et devenue une icône cinématographique à Hollywood.

Hedy Lamarr : from Extase to Wifi d’Alexandra Dean est soutenu par les effronté-es, qui, en tant que militantes féministes, déclarent : "nous avons un regard critique sur la direction d’actrice très stéréotypée auquel ont droit les interprètes des personnages féminins, une problématique que soulève de façon assez drôle Hedy Lamarr dans le documentaire en expliquant que, pour avoir un regard glamour, il suffisait d’entrouvrir les lèvres et d’arborer un regard vide de sens." Description ironique et très juste.

3 Visages de Jafar Panahi (6 juin 2018)


Le film commence avec le message désespéré d’une jeune fille filmant son propre suicide avec un portable. Le message est envoyé à une comédienne populaire de séries télévisées et celle-ci, troublée, demande à son ami Jafar Panahi de l’accompagner pour se rendre au village d’où provient le message afin de démêler la vérité de la manipulation. Tous deux prennent la route en direction du village situé dans les montagnes du Nord-Ouest de l’Iran où les traditions rythment la vie quotidienne.


C’est ainsi qu’après le Cercle, Ceci n’est pas un film et Taxi Téhéran, Jafar Panahi réalise un nouveau film alors qu’il est encore assigné à résidence et interdit de tournage. La réalisation de 3 Visages oscille, comme dans Taxi Téhéran, entre fiction et documentaire pour explorer, au fil des rencontres, la société iranienne. Dans cette région reculée et quelque peu oubliée du pays, où certains habitants ne parlent pas le persan, le périple de la comédienne et du réalisateur est parsemé de surprises et de saynètes savoureuses. C’est à la fois l’humour et la tendresse qui dominent les portraits de trois femmes liées au cinéma, trois générations, qui n’ont qu’un désir, celui de s’exprimer librement : la jeune fille qui rêve d’être actrice, la comédienne de séries télévisées et l’ancienne actrice oubliée. Un film magnifique qui a reçu le prix du scénario au Festival de Cannes.

Una questione privata (une affaire privée) de Paolo et Vittorio Taviani (6 juin 2018)


Histoire d’amour, de jalousie et de guerre civile. Mêlant histoire personnelle et grande histoire, le nouveau film des frères Taviani se déroule en 1943, dans les montagnes du Piémont, et met en scène trois jeunes gens, Fulvia, Milton et Giorgio, dans un contexte de découverte amoureuse et de lutte armée contre le fascisme. Una questione privata (une affaire privée) est une adaptation du récit de Beppe Fenoglio évoquant la période trouble de la Résistance italienne au fascisme. Le maquis, la montagne, le brouillard, et les partisans contre les fascistes, tous se connaissent… Vittorio Taviani a participé à l’écriture du film, mais est décédé avant sa finalisation.

Prororoca. Pas un jour ne passe de Constantin Popescu (6 juin 2018)


Le cauchemar d’un père de famille dont la fillette disparaît dans un parc, à Bucarest, quasiment sous ses yeux. Un moment d’inattention et la petite fille s’est littéralement volatilisée. La vie sans histoire d’un couple de la classe moyenne bascule alors dans une angoisse permanente et dans le silence opposé aux questions récurrentes. Quand l’enfant s’est-elle éloignée ? Avec qui ? Que s’est-il passé ? Personne n’a rien remarqué alors que de nombreux enfants et familles visitent le parc. Pourquoi la police ne retrouve-t-elle aucune trace ? Le père mène alors son enquête, une enquête entre intuition, obsession et doute qui le mène peu à peu à la folie. Prororoca. Pas un jour ne passe de Constantin Popescu tourne au thriller dans un climat angoissant.

The Cakemaker de Ofir Raul Graizer (6 juin 2018)


C’est un film autour du désir, du plaisir, du souvenir et de la découverte de l’autre. Il se déroule dans deux villes, Berlin et Jérusalem et met en scène trois personnages principaux, l’homme d’affaires, son épouse et le pâtissier, Oren, Anat et Thomas. Ce dernier est un jeune pâtissier allemand, assez secret, qui a une liaison avec Oren, un homme marié israélien qui voyage régulièrement à Berlin. Oren apprécie les gâteaux et ne manque jamais d’en ramener à sa compagne à Jérusalem. L’histoire d’amour commence donc avec cet échange de gourmandises. Lorsqu’Oren meurt dans un accident de voiture, Thomas décide de se rendre à Jérusalem à la recherche de réponses concernant la mort de son ami, peut-être aussi de bribes de l’autre vie d’Oren, car explique le réalisateur, « Il ne peut pleurer la mort de son amant, il n’a ni cimetière, ni famille, ni enterrement. Sa tragédie à lui n’a pas de voix. ».

The Cakemaker est un très belle histoire d’amour, de complicité, et aussi de l’émancipation d’une femme qui se libère de la tutelle religieuse et machiste.

La mauvaise réputation de Iram Haq (6 juin 2018)


Deux cultures à assumer n’est pas simple pour la jeune Nisha, qui est obligée de vivre une double existence. Celle d’une jeune fille norvégienne lorsqu’elle est hors de chez elle, et celle qui se conforme à la culture pakistanaise de ses parents au foyer familial. Quand son père la surprend avec son petit ami, le poids des traditions et la pression sociale vont bouleverser la vie de la jeune fille.