Interroger l’actualité avec Michel Foucault. Téhéran 1978 / Paris 2015. Alain Brossat et Alain Naze. Cinéma : rentrée.

dimanche 9 septembre 2018
par  CP
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Interroger l’actualité avec Michel Foucault Téhéran 1978 / Paris 2015

Alain Brossat et Alain Naze (Eterotopia)

CINÉMA

O Grande circo mistico de Carlos Diegues (22 août)

Burning de Lee Chang-Dong (29 août)

Sauvage de Camille Vidal-Naquet (29 août)

Et sur les écrans depuis le 5 septembre :

À la recherche de Ingmar Bergman
Film documentaire de Margarethe von Trotta

Sofia de Meryem Benm’Barek

Le célibataire de Antonio Pietrangeli

Free Speech. Parler sans peur
Film documentaire de Tarquin Ramsay

Un condamné à mort s’est échappé de Robert Bresson

Interroger l’actualité avec Michel Foucault Téhéran 1978 / Paris 2015

Alain Brossat et Alain Naze (Eterotopia)

Entretien avec Alain Brossat

Interroger l’actualité avec Michel Foucault. Téhéran 1978 / 2015. Dès l’introduction de leur essai, Alain Brossat et Alain Naze expliquent : « c’est à la lumière de la séquence qui s’ouvre avec la première guerre d’Irak, se poursuit avec le 11 Septembre et le renversement de Saddam Hussein, l’invasion de l’Afghanistan et s’intensifie avec l’apparition de l’État islamique et des attentats parisiens de 2015 que nous relisons les textes de Foucault sur l’Iran. C’est sous cette lumière que nous prenons la pleine mesure de l’importance de la bataille qu’il y engage. Une bataille dont les mots clés sont “la religion”, “l’Islam”, “la spiritualité politique”, “le peuple chiite”, “la laïcité”... »

Ses « reportages d’idées » sur le soulèvement iranien, écrits entre septembre et novembre 1979, ont provoqué bien des polémiques. En effet, dans ses articles, « Foucault prend exactement le contre-pied de l’approche hégémonique en France de “la religion” ; à ce titre, ceux-ci constituent un défi ouvert lancé au consensus républicain et moderniste, et aussi par conséquent à la philosophie progressiste de l’histoire. » Approche différente du phénomène religieux, analyse de sa relation à la politique, cela ne peut que « heurter de plein fouet la philosophie spontanée du consensus laïc et républicain en France.  »

La « haine de l’Islam », selon un journaliste, serait-elle « le socle sur lequel reposeraient les comportements d’intolérance à l’égard de tout ce qui se situe en marge de l’unanimisme laïc, selon lequel seul un régime fanatique peut émerger d’un mouvement en appelant à un “Gouvernement islamique” ([en] 1978) ; ou, aussi bien, selon lequel s’en prendre à Charlie Hebdo, ce ne peut qu’être le fait de “barbares” ([en] 2015) s’attaquant à “nos valeurs ”, de “liberté d’expression”, de “laïcité”, mais aussi à “notre mode de vie” ».

Pourtant, au moment du soulèvement contre le shah d’Iran, Foucault constate que «  la religion est le creuset de la résistance d’un peuple à une “modernisation” laïque si brutale et si peu soucieuse des fondements culturels de l’existence populaire, en Iran, qu’elle apparaît aux yeux de tous comme indissociable du despotisme. » Dès lors, la lutte politique mobilise les couches populaires : « elle fait de milliers de mécontents, de haines, de misères, une force ».

Michel Foucault a été fasciné par la puissance de la mobilisation populaire et la lutte pour son émancipation, avant la reprise en main de la société révoltée par Khomeiny et les mollahs. Mais au-delà des événements, « Foucault posait des questions aussi générales que les rapports de l’Islam et de l’Occident, de la Révolution et de la religion, de la volonté et du droit », comme également sur le rôle de l’information, la subjectivité des journalistes et leur connaissance des faits qu’ils et elles rapportent. De plus remarquent les deux auteurs, ce n’est plus «  à propos de l’existence (ou non) de Dieu, mais autour de la coexistence (ou non) des religions » que se focalisent les tensions.
J’ajouterai, la religion est un moyen efficace pour dissimuler les véritables enjeux et manipuler ainsi « l’opinion publique ».

En déplaçant la perspective habituelle, Foucault jette « le soupçon sur un certain mode hégémonique/hégémoniste du questionnement, [assujetti au] champ d’une expérience singulière – celle du monde occidental. » Et cela est en soi intéressant, car sans intention de « prédire », « il s’en remet, dix ans exactement avant la désintégration de l’Union soviétique, à une intuition : une autre figure “globale” de la conflictualité (de la “guerre des mondes”) est en train d’émerger sur les bords ou dans le dos du chaos organisé, quasi-institutionnalisé, de l’affrontement “froid” entre les blocs. […] Et au cœur de cette nouvelle figure du soulèvement et de l’affrontement, il y a l’Islam, il y a le retour en force des sensibilités religieuses au cœur de la politique ».

Et, « après la “bataille du voile” dans les établissements scolaires et autres lieux publics, après le 11/09, éclat inaugural d’une époque hantée par le spectre du terrorisme islamique, après les affaires Charlie et les attentats de Paris du 13 novembre, et dans un climat où l’islamophobie a contaminé toutes les sphères de la vie publique, [ses écrits ont] un air d’absolue familiarité, de parfaite actualité. Encore une fois, Foucault n’était pas prophète. Mais dans ces articles “de circonstances”, il saisit “l’esprit de ce monde sans esprit” tel qu’il vient, avec autrement de sagacité que toutes les autorités de la science politique du moment, réunies ou désunies. »

Quelques publications, notamment un livre qui parle de cinéma et est co-écrit par Alain Brossat et Jean-Gabriel Périot :
Ce que peut le cinéma
Publié au éditions la Découverte

Ce que peut le cinéma est une longue « conversation », un suite d’échanges épistolaires entre Jean-Gabriel Périot, réalisateur, et Alain Brossat, philosophe. Un livre dense et passionnant qui revient sur les productions cinématographiques, l’impact des films, la création, etc…

Jean-Gabriel Périot écrit : «  Il est probable que si, lorsque j’avais vingt ans, un “cinéma politique” contemporain avait alors pleinement existé comme il a pu exister dans les années 1920-1930 ou dans les années 1960-1970, je n’aurais jamais réalisé de film. Je travaillais alors comme monteur et cela me satisfaisait. J’avais bien envie de faire des films depuis que j’étais adolescent, mais je n’étais pas pressé. Par contre, je ressentais un vrai manque comme spectateur. Il y avait peu de films qui m’aidaient à comprendre le monde dans lequel je vivais ou de films qui “prenaient position”. On pouvait bien voir en salles ou en DVD des films “engagés” ou “politiques” des décennies précédentes, mais aucun équivalent contemporain. Ce vide d’un “cinéma politique” était ironiquement renforcé par le fait que, dans les années 1990, les critiques de cinéma (et d’art) se piquaient de définir comme “politique” la moindre œuvre ou le moindre film qui parlait un tant soit peu du réel. Tout était devenu “politique” alors même que rien ne l’était... »

Et Alain Brossat de commenter par rapport à l’actualité : « Ce n’est pas seulement la politique qui est devenue de plus en plus rare en ce temps de manque, ou l’art lui-même, au fur et à mesure que la culture, elle, envahit tout, c’est aussi la discussion non formatée par les appareils de la com’, de la culture et de l’université qui l’est devenue. […]

Je suis effrayé de voir [écrit-il] avec quelle rapidité les termes qui connotent les échanges verbaux, écrits, intellectuels ou non, ont été corrompus par les systèmes logocratiques qui se sont mis en place au cours des dernières décennies. Tous ces termes puent, littéralement, aujourd’hui, à commencer par « communication » dont Habermas avait voulu faire le mot clé de son ambitieuse théorie de la pacification des échanges. “Débat” (le plateau de télé), “dialogue” (“social” en lieu et place de lutte des classes), “message”, “rencontres”, etc. – tout ceci illustre la façon dont d’une part la circulation du bavardage formaté et encadré est devenue un fabuleux marché et, de l’autre dont, de façon toujours plus décisive, gouverner, c’est contrôler la façon dont sont formés et diffusés les énoncés – la police des discours. »

Autres livres :
La Peste brune de Daniel Guérin. Réédité par les éditions Spartacus avec une préface actualisée d’Alain Bihr, il est tout à fait intéressant de lire ou de relire l’analyse de Daniel Guérin à une époque où prolifèrent les régimes autoritaires un peu partout dans le monde.

Lettres à Clarisse d’Élisée Reclus
Edition critique par Ronald Creagh et Christophe Deschler (classiques Garnier)

Cela vient de sortir et se présente comme un ouvrage pour les randonneurs et les radonneuses amoureuses. C’est en fait la découverte de bien d’autres facettes du géographe anarchiste, loin des sentiers battus, si j’ose dire, puisqu’il s’agit de lettres envoyées à sa compagne lors de ses randonnées destinées à l’édition de guides touristiques.

Ronald Creagh et Christophe Deschler l’expliquent au début du livre, dans les notes sur la correspondance : « Notre choix s’explique pour plusieurs raison. Ces lettres révèlent un Élisée très différent de celui qui est généralement aperçu comme une figure quelque peu statufiée de géographe ou de modèle anarchiste. »

Donc pas question dans ce livre d’« icôniser » Élisée Reclus, mais plutôt de nous le rendre proche par la découverte de son intimité et de sa relation personnelle avec Clarisse. Sans doute est-ce pour cette raison que les auteurs de cette édition critique ont décidé de placer en prélude de l’ouvrage cette citation d’Élisée Reclus :
« Il y a des formes d’union plus ou moins élevées. Évidemment, la forme supérieure est celle qui comprend à la fois la passion mutuelle, la fervente amitié, l’estime parfaite et la constance d’amour provenant de la transformation continue, du renouvellement de l’un par l’autre jusqu’à la fin de la vie. »

CINÉMA

O Grande circo mistico de Carlos Diegues (22 août)

Burning de Lee Chang-Dong (29 août)

Sauvage de Camille Vidal-Naquet (29 août)

Et sur les écrans depuis le 5 septembre :

À la recherche de Ingmar Bergman
Film documentaire de Margarethe von Trotta

Sofia de Meryem Benm’Barek

Le célibataire de Antonio Pietrangeli

Free Speech. Parler sans peur
Film documentaire de Tarquin Ramsay

Un condamné à mort s’est échappé de Robert Bresson

Sauvage de Camille Vidal-Naquet

Sorti le 29 août, Sauvage de Camille Vidal-Naquet est un film violent sans ellipse ni fioritures, exposant la vie d’hommes qui vendent leur corps dans la rue. De passes en maraudes, Léo — dont on ne prononce pas le nom ni d’ailleurs ceux des autres garçons — Léo cherche avec candeur, dans une sorte de course effrénée en avant, la tendresse et la liberté totale du corps en toute impudeur. On pense au personnage de Mona dans Sans toit ni loi d’Agnès Varda (1985) et on éprouve la même fascination déconcertée devant ce garçon fragile, inadapté plus que paumé, en fait « décalé dans cet univers où tous se sont endurcis et luttent pour leur survie ».

Le réalisateur ne lève aucun voile sur le passé du jeune homme et ne cherche pas à « comprendre comment ou pourquoi Léo est arrivé là, mais plutôt de vivre avec lui, de partager la fulgurance des instants qu’il traverse. C’est très sensoriel. […] Je voulais [dit Camille Vidal-Naquet] restituer frontalement et donner à vivre l’impression de sidération, de désorientation, qui est liée à l’exclusion. […] Léo n’a aucun jugement moral : il est juste là. C’est sa vie. » A-t-il le désir de s’en sortir ? Faudrait-il qu’il en ait le désir et d’ailleurs pour aller où ?

L’abandon fugace au désir des autres, le commerce des corps, l’habitude du crack, la recherche inconsciente de Léo, le film en narre avec minutie et puissance les détails et la spirale qui atteint une sorte de climax dans la perte de soi.

L’interprétation de Félix Maritaud est étonnante, époustouflante et ce n’est certes pas un hasard qu’il ait obtenu le prix de la révélation à la Semaine de la critique du dernier festival de Cannes. Un très grand comédien au jeu à la fois naturel, sensuel et troublant. Il est tout simplement étonnant.

Sauvage de Camille Vidal-Naquet est un film fort, violent, touchant, frôlant à chaque moment du film l’enquête documentaire sur une marge comme on l’a rarement montrée de manière aussi directe et proche de la réalité.

Sauvage de Camille Vidal-Naquet est sur les écrans depuis le 29 août.

À la recherche de Ingmar Bergman
Film documentaire de Margarethe von Trotta

« Il y a plusieurs femmes en moi » disait Bergman, et Margarethe von Trotta, qui réalise ce film, est certainement l’une des réalisatrices les plus évidentes pour aborder l’œuvre d’un cinéaste majeur dont les influences sont toujours aussi fondamentales. D’une part, elle a trouvé sa voie en découvrant Le Septième sceau, sorti en 1957, qui a déclenché son désir de réalisation, et d’autre part, elle fait partie des onze cinéastes cité.es par Bergman lorsqu’on lui a demandé de dresser une liste de réalisations importantes à ses yeux. Margarethe von Trotta, réalisatrice des Années de plomb (1981), y côtoie Fellini pour La Strada (1954), Billy Wilder pour Sunset Boulevard (1950), mais également Chaplin et Tarkowsky.

Von Trotta choisit d’aller À la recherche de Ingmar Bergman avec pour fil d’Ariane ses actrices, ses compagnes… Le film ouvre sur la scène mémorable du Septième sceau lors de l’éveil du chevalier sur la plage et sa rencontre avec la mort, dont elle filme, en parallèle, le même espace aujourd’hui. C’est un début confondant de beauté et de magie cinématographique. La réalisatrice part de cette scène qu’elle se réapproprie en quelque sorte pour exprimer le choc émotionnel produit sur la jeune femme qu’elle était, et poursuit ensuite son « voyage » dans une œuvre de plus de cinquante films et de 100 pièces de théâtre, alternant les archives, les entretiens avec des comédiennes, les enfants de Bergman dont l’un des fils est réalisateur, mais aussi avec des cinéastes toutes générations confondues.

À la recherche de Ingmar Bergman n’est pas un documentaire classique, c’est plutôt une enquête, une envie de partager l’itinéraire d’un des plus grands cinéastes qui n’a pas restreint son œuvre cinématographique à un genre ou à un format, il a expérimenté bien des voies d’expression du cinéma comme du théâtre. En effet, « en plus de ses drames, il a réalisé des comédies légères, des films métaphysiques, des études érotiques et sensuelles, des films expérimentaux ». Dans le film de Margarethe von Trotta, on rencontre la vie, la création, les doutes, les fêlures d’un homme qui « n’avait pas peur de regarder au fond de l’abîme […] et ne faisait jamais de compromis ». Bergman n’hésitait pas à mêler cinéma d’auteur et cinéma dit populaire, ce qu’il expliquait ainsi : « Pour moi les films ne sont pas des objets intellectuels, ils sont dans l’émotion. C’est là que je vois leur effet. Si un homme et une femme regardent Scènes de la vie conjugale à la télévision et qu’ils vont dans leur cuisine pour prendre un sandwich et une bière, et qu’ils commencent à discuter, alors j’ai atteint mon objectif ».

Dans ce film, Margarethe Von Trotta se fait conteuse, enquêtrice, complice pour découvrir non seulement l’artiste, mais aussi l’homme. Ce qui déclenche l’envie de voir ou de revoir l’œuvre immense et novatrice de Bergman qui déclarait : « je ne cherche que dire la vérité de la condition humaine. »

Chacun et chacune ajoutera au film ses propres découvertes de l’œuvre de Bergman, ses propres « chocs » jouant parfois un rôle de prise de conscience. Je choisirai, à l’instar de Margarethe von Trotta, Le Septième sceau pour la force et la beauté des images, pour la réflexion philosophique, mais certainement aussi Le Silence et l’Œuf du serpent qui sont à mon avis des films très forts pour saisir les méandres et la réalité du totalitarisme, même si Bergman se défendait de réaliser des films politiques.

Dans une époque de recherche à propos de l’image et de nouveaux supports, À la recherche de Ingmar Bergman de Margarethe von Trotta est un film passionnant en même temps qu’une grande leçon de cinéma : une exploration fascinante sur ce que peut être la création cinématographique.

À la recherche de Ingmar Bergman de Margarethe von Trotta est en salles depuis le 5 septembre.

Sofia de Meryem Benm’Barek

Sofia vit à Casablanca avec ses parents. Lors d’un repas familial, elle est prise de douleurs et de contractions, sa cousine, Lena, découvre qu’elle est sur le point d’accoucher. Surprise de la famille qui voit immédiatement le caractère non seulement scandaleux, mais aussi illégal d’accoucher d’un enfant hors mariage. Pressée de révéler le nom du responsable, l’hôpital lui donne 24 heures pour fournir les papiers du père avant d’alerter les autorités…

Meryem Ben’mBarek prend le parti de réaliser une photographie de la société marocaine en abordant le cas de déni de grossesse d’une jeune fille et la condition des femmes, « 150 femmes accouchent hors mariage chaque jour au Maroc, elles encourent la prison, elles sont stigmatisées et leurs enfants aussi ». La réalisatrice décrit aussi les différences de classes, divisions factuelles au sein de la société, car le drame vécu par Sofia est révélateur du « fonctionnement d’une société dans tous ses aspects. Par ailleurs [souligne la réalisatrice], il faut savoir que le mariage incarne encore et toujours la réussite ultime au Maroc. Il permet d’asseoir sa position sociale : il se doit donc d’être le plus fastueux, clinquant, somptueux possible… Nous sommes dans une société du paraître où l’image que l’on renvoie de soi et de sa famille est très importante. Les parents de Sofia sont bien plus préoccupés par les origines modestes du père de l’enfant que par l’enfant lui-même. La grossesse de leur fille est finalement moins dramatique que son mariage rendu inévitable avec un garçon des quartiers pauvres. Il s’agit bien sûr de sauver leur honneur et celui de leur fille, mais aussi (et surtout) de préserver leur image au regard des autres. »

Casablanca est la capitale économique du Maroc où beaucoup de personnes viennent pour y trouver du travail et tenter d’échapper à leur condition sociale. Mais « la fracture sociale est si profonde qu’elle empêche toute progression. Les jeunes des milieux populaires sont comme entravés, ils n’ont aucune perspective d’évolution quelque soit leur motivation, leur énergie ou leur investissement personnel. » D’ailleurs, comme l’explique Meryem Benm’Barek, « les différents quartiers qui composent la ville sont un parfait résumé de la société marocaine. J’ai filmé ceux qui étaient à mes yeux les plus adaptés à mon sujet : Derb Sultan où habite la famille d’Omar est un des quartiers les plus anciens et les plus populaires, le centre-ville où réside la famille de Sofia est dominé par une architecture coloniale qui raconte l’histoire du pays, Anfa où vivent Lena et ses parents est l’endroit qui concentre les villas et les grandes propriétés. »

Le contexte socio-économique est donc présent dès le début du film, y compris dans les comportements et les attitudes au sein de la famille, notamment entre les deux cousines. Sofia est effacée, vêtue d’une djellaba, Lena en revanche est issue d’une classe plus privilégiée, son père est français, elle a fait des études et paraît plus autonome.

Sofia de Meryem Benm’Barek se présente tout d’abord comme un thriller social, puis au cours du film évolue peu à peu et se transforme en étude sociologique. Face à la situation, la hiérarchie sociale se dévoile très vite dans les rapports entre la famille mixte de Lena, celle traditionnelle de Sofia que l’on peut qualifier de classe moyenne, enfin avec la famille issue d’un milieu populaire, celle de Omar, le père supposé. Marqué par de telles divisions sociales, « l’enjeu est moins de savoir qui est le père de l’enfant que de montrer la pression qu’impose une société qui ne conçoit pas une naissance sans mari. Du coup, le drame familial prend le pas et les jeux de pouvoir se font jour entre les personnages. » On le voit, plusieurs problématiques sont abordées dans le film et suscitent d’amples débats.

Sofia est un portrait juste et sensible d’un pays marqué encore par le colonialisme et bien sûr par les traditions. Avec ce film, c’est la découverte d’une jeune réalisatrice qui, dans son premier long métrage, réussit à capter les ambiguïtés et les contradictions de la société marocaine pour en offrir une vision rare et non caricaturale.

À ne pas manquer : Sofia de Meryem Benm’Barek est sur les écrans depuis le 5 septembre.

Le célibataire de Antonio Pietrangeli

Le célibataire d’Antonio Pietrangeli est à la fois une comédie satirique autour d’un homme, célibataire endurci, et une vision critique des rapports hommes/femmes dans l’Italie des années 1950. C’est l’après-guerre, la reconstruction, une forme — très aléatoire et superficielle — de libéralisation des mœurs, mais cette comédie illustre surtout une société où les codes moraux régissent les comportements et les représentations sociales. Le divorce étant interdit et le mariage restant le but obligé de la plupart des femmes. Bref, dans cette société, hommes et femmes sont coincées dans des rôles assignés d’avance et sont, tour à tour, victimes des conventions sociales, de l’hypocrisie et de la séduction factice.

Le célibataire met en scène un macho fanfaron, Paolo Anselmi, admirablement interprété par Alberto Sordi, qui ne cesse de se prendre les pieds dans le tapis de ses vantardises et se la joue hystérique dans sa soif impérative de séduire. Portrait au vitriol de cet homme qui est grossiste en électro-ménager et revendique de collectionner les conquêtes féminines comme un apanage de son charisme et de sa liberté. Il n’en est évidemment rien puisqu’il est prisonnier de son personnage de séducteur patenté, remarquablement immature et désespérément seul.

Le film démarre avec le mariage de l’ami avec lequel il partage un appartement à Rome, ce qui l’oblige à trouver rapidement une pension tout en plaignant le nouveau marié d’être tombé dans le piège du couple pour la vie. Dans ce nouveau logement qui d’abord ne l’emballe guère, le collectionneur de conquêtes féminines rencontre une ravissante hôtesse de l’air. Nouvelle aventure qui tourne court dès que la jeune femme parle d’union durable. Et les femmes défilent dans la vie de Paolo bien que les aventures finissent la plupart du temps en fiasco. Sa mère, elle-même, joue les entremetteuses pour marier ce fils volage.

Le célibataire d’Antonio Pietrangeli, qui date de 1955 et sort en copie restaurée, propose une analyse profonde et humoristique des rapports entre les hommes et les femmes, et marque le renouveau du comique italien, largement exploité par la suite. À souligner la participation au scénario d’Ettore Scola qui cultivera aussi cette veine dans ses réalisations des années 1960. Cela donne des comédies grinçantes qui font évidemment ressortir l’enfermement des personnages masculins dans leur rôle de macho et le sexisme latent dans la société italienne.

Antonio Pietrangeli réalise avec Le célibataire une peinture des plus critiques de la société patriarcale, qui piège littéralement hommes et femmes, préfigurant aussi ses prochains films dont certains peuvent être qualifiés de féministes.

Le célibataire est à voir depuis le 5 septembre.

Free Speech. Parler sans peur
Film documentaire de Tarquin Ramsay

Peut-on être libre sans une totale liberté d’expression ? Le film questionne et analyse ce qu’est réellement la liberté d’expression et son impact, si son manque est programmé par les autorités, non seulement sur les sociétés aujourd’hui et dans le futur, mais aussi sur l’expression individuelle. D’autant que cette liberté est d’ores et déjà largement contrôlée.

À l’écran Jacob Appelbaum, Julian Assange, Sarah Harrison, Jude Law, Jérémie Zimmermann (la Quadrature du Net), et bien autres, évoquent les enjeux et l’importance de ce droit fondamental fortement remis en question aujourd’hui, notamment en Occident. Sans cette liberté essentielle, il n’y a en effet pas d’autre possible, et la perspective du Meilleur des mondes de Huxley et de 1984 de Orwell ne sont plus désormais de la fiction.
Free Speech. Parler sans peur est une réflexion à méditer sur la liberté de parole, la liberté d’expression et les moyens de la conserver… En salle depuis le 5 septembre.

Un condamné à mort s’est échappé de Robert Bresson

En 1943, un résistant s’évade avant son exécution par les Allemands.
D’après un récit autobiographique, le film a pour sous-titre Le vent souffle où il veut.

Cette nouvelle copie restaurée fait suite à deux autres films de Robert Bresson, sortis cet été : Journal d’un curé de campagne.
Adapté en 1950 d’un roman de Bernanos, le film se déroule en trois temps, l’arrivée d’un jeune curé dans une petite ville, son installation difficile due à l’hostilité qu’il rencontre, et sa maladie qui va l’obliger à se réfugier chez un ami prêtre défroqué. (4 juillet 2018)

Et Les Dames du bois de Boulogne (1945). L’histoire de la vengeance d’une femme sur son amant, interprétée magnifiquement par Maria Casares. (1er août) Un film culte.


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