Cinespaña. Festival du film franco arabe de Noisy-le-Sec. les Œillades. Sami, une jeunesse en Laponie d’Amanda Kernell. Àga de Milko Lazarov. Mumbai Murders de Anurag Kashyap. Mon cher enfant de Mohamed Ben Attia. Yomeddine de A.B. Shawky. After my Death de Kim Ui Seok

dimanche 18 novembre 2018
par  CP
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Trois festivals : retour de Cinespaña

Le 7ème festival du film franco arabe de Noisy-le-Sec
(jusqu’au 20 novembre)

Et le 22e festival du film francophone d’Albi : les Œillades
Du 20 au 25 novembre

Àga de Milko Lazarov (21 novembre 2018)
Entretien avec le réalisateur

Premières solitudes de Claire Simon (14 novembre 2018)

Sami, une jeunesse en Laponie d’Amanda Kernell (14 novembre 2018)

The Mumbai Murders d’Anurag Kashyap (21 novembre 2018)

Mon cher enfant de Mohamed Ben Attia (14 novembre 2018)
Seconde partie d’un entretien avec le réalisateur

Yomeddine d’A. B. Shawky (21 novembre 2018)

After my Death de Kim Ui Seok (21 novembre 2018)

Nous sommes aujourd’hui en compagnie de Daniel Pinos, qui a suivi le festival Cinespaña en octobre à Toulouse, un festival dont il nous rapporte les grands moments. En particulier s’agissant d’un film produit par Pedro Almodovar, le Silence des autres de Almudena Carracedo et Robert Bahar, un film que j’ai découvert au festival international du cinéma méditerranéen de Montpellier quelques jours après toi, Daniel. Le film traite de la question du déni historique en Espagne, puisque la loi d’amnistie générale, votée en 1977, garantissait dans le même temps l’impunité des tortionnaires du régime franquiste. De nombreux cas évoquent la mémoire escamotée des exactions de la dictature, les charniers disséminés dans le pays, les noms de franquistes donnés aux rues et places dans les villes et les villages… Il faut s’imaginer ce que signifie vivre dans la même rue que celui qui vous a torturé et le croiser parfois, ou encore songer aux mères qui tentent de retrouver la trace de leur enfant volé à la naissance…

Le Silence des autres de Almudena Carracedo et Robert Bahar est la chronique d’une lutte pour rompre le « pacte de l’oubli ». Des hommes et des femmes ont saisi la justice en Argentine — puisque cela est impossible en Espagne du fait de la loi de 1977 — pour la reconnaissance des crimes de la dictature franquiste et pour juger les coupables. Le gouvernement espagnol est jusqu’ici peu coopératif, escomptant sur la mort des derniers témoins pour « tourner la page ». Une page très dérangeante pour beaucoup. Et comme le dit un des témoins : « On nous demande d’oublier des crimes d’État et de pardonner à ceux qui les ont perpétrés… Mais qui nous a demandé pardon ? » Le film sera sur les écrans en 2019, et même en avant-première grâce à l’association du 24 août 1944, mais Daniel vous en dira un peu plus… En attendant place à Cinespaña, festival qui a lieu tous les ans à Toulouse.

Le cinéma espagnol s’invite chaque année à Toulouse, « Tolous », comme disait ma famille pyrénéenne et aragonaise, dans le cadre du festival Cinespaña !


Le festival Cinespaña est une compétition officielle de longs-métrages, de courts-métrages et de documentaires porté par l’association AFICH (Association du Festival International du Cinéma Hispanique) qui œuvre avec le soutien de plusieurs institutions pour la promotion et la diffusion du cinéma espagnol en France.

En 23 ans, ce festival consacré exclusivement au cinéma espagnol est devenu le plus important d’Europe, hors Espagne, en nombre de films présentés au public. Cinespaña réunit dans la ville rose où « l’Espagne pousse un peu sa corne » comme le chantait Nougaro, des auteurs et des acteurs de renom. La sélection de cette année était principalement centrée sur des films d’auteur.es qui avaient déjà fait le tour des festivals espagnols.
Le petit plus de Cinespaña, c’est son ambiance festive et conviviale. Je tiens à dire que j’ai aimé particulièrement les apéros concerts de Cinespaña ! Tous les soirs à partir de 19h, ce moment de convivialité offrait une programmation musicale autour d’un verre de vino tinto, de quelques tapas dans la cour de la Cinémathèque. J’ai aimé aussi la visite guidée sur le thème : Parcours de l’exil républicain espagnol proposé par nos amies libertaires (amies avec un « e ») de l’association Iris, mémoires d’Espagne.

Pour les enfants, était proposé Don Quijote y sus amigos, des ateliers goûters pour les 6 à 10 ans avec des projections et des animations en espagnol. Pour les lycéen.nes et les étudiant.es, de nombreux établissements ont organisé des déplacements en collaboration avec le festival afin de permettre aux élèves de découvrir la richesse du cinéma espagnol.

Nous sommes parti.es à la rencontre d’un cinéma en pleine expansion, novateur et dynamique, qui porte un regard sur le passé et l’Espagne actuelle. Rires, action, délires, larmes. Les Espagnoles et les Espagnols sont forts pour nous servir toutes les émotions sur un plateau ! Plus d’une centaine de projections étaient au programme de la 23e édition. De nombreux événements ont animé ces 10 jours de festival : des rencontres littéraires, des rencontres, toujours enrichissantes, avec un acteur ou une actrice espagnoles à l’issue des séances.

Trois cycles forts ont été choisis pour l’occasion : le premier, « Rétrospective Álex de la Iglesia et la comédie noire espagnole », a été un zoom au travers de 9 projections, sur ce grand réalisateur espagnol, réputé pour ses films complètement déjantés et pleins d’humour. Une rencontre avec le réalisateur a eu lieu à la Cinémathèque avec la projection de deux de ses films : Mirindas asesinas et Balada triste, présentés par Álex de la Iglesia et Jorge Guerricaechevarría, scénariste et proche collaborateur du cinéaste. Un cinéma outrancier et complètement jubilatoire !

Le second cycle était consacré au « Novo Cinema Galego », avec une nouvelle vague de jeunes réalisateurs galiciens avant-gardistes qui se rejoignent dans leur façon de voir le monde. Enfin, le troisième cycle « Nous ne sommes pas des princesses, nous sommes des dragonnes » était consacré aux femmes rebelles dans le cinéma espagnol récent.

Une rencontre a eu lieu avec celle qui a reçu le prix de la meilleure actrice, Bárbara Lennie, une jeune actrice espagnole née de parents argentins. C’est en 2014 que Bárbara Lennie a lancé véritablement sa carrière avec la Niña de fuego (Magical Girl) de Carlos Vermut grâce auquel elle remporta le Goya de la Meilleure Actrice en 2015, au festival de San Sebastiàn. Elle y incarne avec brio le rôle d’une femme mystérieuse et psychologiquement instable. Elle entre alors dans une période de travail intense et s’engage dans plusieurs projets cinématographiques. Nous l’avons aussi vu dans le film Nobody knows d’Asghar Farhadi, incarnant la femme de Javier Bardem. À 34 ans, sa carrière est déjà remarquable. Elle s’entoure de réalisateurs tels que Jaime Rosales, Jonás Trueba, Pedro Almodóvar, Asghar Farhadi, se rapprochant ainsi d’un cinéma d’auteur dont elle tend à devenir la muse. Toujours soigneuse dans le choix de ses films, on la retrouve souvent dans des rôles de femmes de caractère. Considérée par Pedro Almodóvar comme « la révélation du siècle », Bárbara Lennie devrait encore surprendre le public, comme la critique.

Le jury du festival était présidé par la réalisatrice Julie Lopes Curval. Ce jury a remis la Violette d’or du meilleur film, mais aussi les prix de meilleurs réalisateurs et réalisatrices, meilleures interprètes féminine et masculin, meilleure musique, meilleure photographie et meilleur scénario, lors de la soirée de clôture qui s’est déroulé le samedi 13 octobre, à la Cinémathèque de Toulouse. La Violette d’or du meilleur film et le prix du public ont été remis à Arantxa Echevarria pour Carmen et Lola. Le prix du meilleur acteur a été remis à Moreno Borja pour Carmen et Lola. Le prix de la meilleure actrice à Bárbara Lennie et Susi Sánchez pour la Maladie du dimanche.
« Ce film est un miracle » a expliqué lors de la première projection de Carmen et Lola, sa réalisatrice Arantxa Etchevarria. Public et critique ont été d’accord : Carmen et Lola a triomphé au festival. Tourné dans la communauté gitane de Madrid, le film raconte l’histoire d’amour, totalement tabou, de deux adolescentes dans la communauté gitane madrilène. Un pur concentré de vie, sensible et troublant, incroyablement interprété par des gitans non professionnels. Le film vient de sortir à Paris. Je vous encourage à le voir.

Pour finir, trois films ont attiré mon attention : le Silence des autres, un documentaire de Almudena Carracedo et Robert Bahar. Le film retrace après la mort de Franco, en 1977, le moment où l’Espagne vote la loi d’amnistie générale qui libère les prisonniers politiques, mais garantit dans le même temps l’impunité aux tortionnaires du régime. Aujourd’hui, dans un pays encore divisé sur la question de la mémoire, des citoyen.nes espagnol.es, victimes des exactions de la dictature, ont saisi la justice à l’étranger, en Argentine, pour rompre le « pacte de l’oubli » et faire condamner les coupables. Ce film produit par Almodovar sera diffusé en avant-première à Paris par l’association 24 août 1944, le 17 janvier prochain.

La vida lliure (la Vie libre) de Marc Recha avec l’acteur catalan Sergi López, très connu en France. Cela se passe en 1918 sur une plage de Minorque, deux jeunes frères et sœurs découvrent ce qu’ils s’imaginent être un trésor... Ce film aux paysages méditerranéens soignés est une ode poétique à l’apprentissage, à la nature et à Minorque, l’une des dernières îles sauvages en Europe.

Enfin, parce que j’aime décidément beaucoup les îles et leurs secrets, Formentera Lady de Pau Durà, un autre réalisateur catalan qui met en scène Samuel, incarné par le grand acteur espagnol José Sacristán, un musicien de blues, qui est arrivé sur l’île de Formentera dans ses années hippies et n’en a pas bougé depuis. Lorsque Marc, son petit-fils, déboule dans sa vie, c’est Samuel qui va devoir apprendre à grandir. Un film que tu aimeras, Christiane, toi qui a vécu à Formentera dans les années 1960 et 1970.

Du 5 au 14 octobre 2018, Cinespaña a attiré petits et grands pour des projections ibériques riches en émotions fortes. De quoi retrouver le soleil durant l’automne... Une compétition riche, de belles rencontres, un temps magnifique et de grandes découvertes, bref toutes les composantes qui font de ce festival un très beau rendez-vous. Mais, et c’est toujours comme ça que ça se passe, le moment arrive où il faut savoir dire au revoir à la ville de Carlos Gardel et Claude Nougaro. Tout ça pour retourner dans sa grisaille parisienne...

Et puisque nous parlons de festivals, et ils sont nombreux et très intéressants, le 40e Cinemed, festival international du cinéma méditerranéen continue puisque plusieurs des films présentés sont ou seront sur les écrans, notamment Mon cher enfant de Mohamed Ben Attia sorti le 14 novembre. Nous diffuserons tout à l’heure la seconde partie de l’entretien avec Mohamed Ben Attia.


Le 7ème festival du film franco arabe de Noisy-le-Sec se poursuit jusqu’au 20 novembre au cinéma Le Trianon. (Infos et réservation : fffa.noisylesec.fr) Trois courts métrages ont été déjà été récompensés :
Le PRIX DU JURY a été attribué à Roujoula d’Ilias El Faris (2017, fiction, 20’ - Maroc, France) et à Timoura d’Azedine Kasri (2018, fiction, 20’ - Algérie, France) qui a également remporté le PRIX DU PUBLIC, de même que Nhel Cheitan de Samir et Hicham Harrag (2018, fiction, 18’48 - France)

Autre festival :
Le 22e festival du film francophone d’Albi : les Œillades, du 20 au 25 novembre avec des films qui parlent d’humanité :
Les Invisibles de Louis-Julien Petit (9 janvier 2019), Les Rois Mongols de Luc Picard, Amin de Philippe Faucon, Libre de Michel Toesca.
Mais aussi L’Incroyable histoire du facteur Cheval de Nils Tavernier (16 janvier 2019), Deux fils de Félix Moati (13 février 2019), La Dernière folie de Claire Darling de Julie Bertuccelli (6 février 2019), Doubles vies de Olivier Assayas (16 janvier 2019), L’Amour flou de Romane Bohringer et Philippe Rebbot, Sofia de Meryem Benm’Barek.

Également Le Procès contre Mandela et les autres, film documentaire de Nicolas Champeaux et Gilles Porte, Une Intime conviction d’Antoine Raimbault (6 février 2019), Une Part d’ombre de Samuel Tilman, L’Ordre des médecins de David Roux (26 décembre 2019)…

Les Œillades de 2018 font la part belle à la jeune création en présentant 10 premiers films, 11 films de femmes, même si la parité n’est pas encore visible dans tous les domaines de la création cinématographique. Sans oublier le documentaire. Un point important, de nombreuses séances seront décentralisées et le cinéma s’installera dans les villages. Le 22e festival du film francophone d’Albi, les Œillades, se déroule du 20 au 25 novembre.

Premières solitudes de Claire Simon est sorti le 14 novembre 2018

À Ivry, Claire Simon donne la parole et même la direction du film à des jeunes de 16 et 18 ans. On se cherche, on dialogue, on imagine, on rêve et on discute, en classe, dans le couloir du lycée, dehors sur un banc, dans la ville… On partage les passions, les problèmes familiaux, mais aussi le sentiment de solitude parce que le moment de couper le cordon est proche. C’est excitant, mais en même temps, ce n’est pas facile… Un film à la fois tendre et lucide, dans lequel la réalisatrice est à l’écoute et laisse une grande part de liberté d’expression aux jeunes.


Sami. Une jeunesse en Laponie de Amanda Kernell (14 novembre 2018)

« Le prologue du film avec le retour de la vieille dame dans son pays, se passe de nos jours, mais le long flash-back qui constitue » la majeure partie du film se déroule en Laponie dans les années 1930. C’est à l’occasion de l’enterrement de sa sœur qu’Elle Marja, devenue Christina, retourne avec réticence dans sa région natale, accompagnée par son fils. Elle revit son adolescence lorsque à 14 ans, elle commence à rêver d’une autre vie qui ne serait pas marquée par le racisme subi par la communauté Sâmi, au nord de la Suède. Elle se rebelle et refuse d’être considérée comme un animal de foire. Alors pour s’émanciper et fuir la forte discrimination qui catalogue son peuple comme des individus de seconde zone, elle rompt tous les liens avec sa famille et sa culture.

Une jeunesse en Laponie révèle les pratiques dans les années 1930, quand les écolières samies étaient examinées, « mesurées » et finalement parquées, sans autorisation de poursuivre des études ailleurs. La révolte d’Elle Marja l’oblige à se travestir, à mentir pour se faire accepter par le camp des dominants. Ce conflit d’identité marque sa jeunesse et sa vie au point qu’elle ne saisit pas « le paradoxe qui consiste à souffrir du dénigrement, de la violence des Suédois et, en même temps, désirer être comme eux [et elles], vouloir faire partie de leur communauté, contre la sienne. »

Les deux sœurs représentent l’opposition entre tradition et modernité, et le retour d’Elle Marja devenue Christina va la replonger dans un passé douloureux et la mettre face à ses contradictions et au choix difficile qu’elle a fait des années auparavant. C’est aussi la découverte, pour le public, de cette domination suédoise, sociale, politique et culturelle qui relègue le peuple Sami à une attraction touristique.
Sami, une jeunesse en Laponie est sorti le 14 novembre.


Aga de Milko Lazarov (21 novembre 2018)

Entre fiction et documentaire, Àga, dans sa première partie, est rythmé par les tâches quotidiennes d’un couple vieillissant, Sedna et Nanouk. Un monde hors du temps où Nanouk part à la pêche et place des pièges dans le désert glacé du Nord de la Sibérie. Des paysages lunaires, fantastiques, où l’arrivée du fils fait figure d’intrusion du futur dans le déroulement ancestral de la vie de ses parents.

En 1922, le cinéaste Robert J. Flaherty tourna le premier documentaire où apparaissaient les premières traces d’une fiction. Il s’intitulait Nanouk l’Esquimau. Avec Àga, Milko Lazarov nous rappelle l’oeuvre de Flaherty, car les deux films ont en commun le fait qu’ils racontent le début et la fin d’une époque. Àga est marqué par le réchauffement climatique issu de la main de l’homme, ce qui provoque déjà des effets irréparables dans les sous-sols des pôles.

Dans le film de Lazarov, les personnages forment une famille, le père Nanouk, sa femme Sedna, leur fils Chena et leur fille Àga. Ils ont quelque chose en commun avec les personnages de Nanouk l’Esquimau, bien que le film de 1922 soit plutôt un film d’aventure naïf, si on le compare au portrait apocalyptique, mais toujours beau, du film. Àga est une métaphore de l’époque dans laquelle nous vivons. C’est un film extrême, tourné à moins 42 degrés par le réalisateur bulgare Milko Lazarov et mis en espace à la périphérie du pôle Nord en Sibérie. C’est un film délicat et risqué, à cheval entre le documentaire et la fiction, qui met en lumière la beauté austère du paysage polaire.

Nous avons rencontré Milko Lazarov mercredi dernier.


Mumbai Murders de Anurag Kashyap (21 novembre 2018)

Avec The Mumbaï Murders, c’est une tout autre ambiance. La brutalité sociale s’illustre avec une force et une rapidité remarquables, déjà avec un générique carrément halluciné. Le film est déjanté à souhait, et l’on est sous pression du début à la fin du récit. Il faut vraiment s’accrocher !


Mais ce qui est sans doute le plus important, au-delà du savoir faire, de la virtuosité indéniable du réalisateur et de sa direction des comédien.nes, c’est l’utilisation de la ville de Mumbaï, de son bidonville — le plus étendu au monde — qui devient bien plus qu’un décor, c’est un personnage, une métaphore de la société indienne. Tout y passe, la violence de classes et de genre, le sexisme exacerbé et meurtrier, les règlements de comptes, les traques, les rebondissements… Le crime y est monnaie courante, incarné par des acteurs démentiels, et porté par la maestria d’une mise en scène énergique et inventive.

Le film montre une ville vivant dans l’angoisse après une série de meurtres. C’est un thriller psychologique en forme de course-poursuite entre les bas-fonds et la ville haute. Raghav est un flic, bad boy, accro à la cocaïne et au sexe, machiste, violent et auteur de crimes gratuits. Il enquête sur les meurtres commis par Raman, le tueur, à la perversité manipulatrice, à la voix posée, qui semble jouir davantage de ses provocations face au flic à ses trousses que de ses exécutions commandées par une force divine qui le pousse à punir les hommes de tous leurs pêchés.

Chacun des deux personnages est obsédé par l’autre, leurs vies s’entrechoquent. Raghav suit les traces de Raman, qui continue à le provoquer en exécutant ses victimes avec une sauvagerie gratuite. Bientôt, les identités des personnages principaux s’entrecroisent. Lors de la rencontre entre le flic et l’assassin, ce dernier s’adresse à celui qui le pourchasse : « la différence entre toi et moi, c’est que tu as un permis pour tuer, moi pas ».
Nous rencontrerons Anurag Kashyap la semaine prochaine…


Mon cher enfant de Mohamed Ben Attia (14 novembre 2018)

C’est à présent la suite de l’entretien avec Mohamed Ben Attia pour son film Mon cher enfant, qui est sur les écrans depuis le 14 novembre.
Le film met en scène une famille de la classe moyenne tunisienne dont le fils, Sami, part brusquement en Syrie, à la veille d’un examen. Pour les parents, très attachés à leur fils unique, c’est un choc d’autant qu’ils n’ont rien suspecté de cet engagement soudain, Sami étant un jeune homme sans histoire, bon élève et couvé par son père. Incrédule et abasourdi, le père décide d’aller en Syrie pour le ramener.

Mohamed Ben Attia traite du désarroi des parents devant une situation qui se répète en Tunisie, mais bien au-delà, le film interroge un fait social : pourquoi des jeunes, toutes classes confondues, abandonnent leur famille, leurs ami.es pour partir faire le Jihad ? C’est donc la question du malaise social qui est au centre du film. Le titre français ne souligne pas suffisamment le manque de communication au sein des familles, le déni du malaise et la colère qui finalement aboutissent à un questionnement, non seulement sur le sens même de la famille, mais également sur la responsabilité des procédés éducatifs, sur l’emprise du système social dont résulte le sentiment d’enfermement social ressenti par les jeunes.

L’enfermement social est un sujet déjà abordé par Mohamed Ben Attia dans son premier film, Hedi.


Yomeddine de A.B. Shawky (21 novembre 2018)

Yomeddine est un road movie de la différence qui met en scène Beshay, un lépreux guéri, qui travaille dans une déchetterie, près de la léproserie où il a toujours vécu depuis que son père l’a confié, enfant, au personnel. À la mort de son épouse, Beshay décide de retrouver sa famille sans réellement appréhender les difficultés du voyage ni la distance qui le sépare de sa ville natale. Et le voilà parti sur sa charrette tiré par son âne Harby, mais à peine est-il en route qu’il est rattrapé par un gamin débrouillard de l’orphelinat voisin, qu’on appelle Obama — « comme le mec à la télé » dit-il —, qui se pose des questions sur ses origines.

Le voyage est une suite de rencontres inattendues, de situations cocasses et dramatiques jusqu’à l’arrestation de Beshay par des policiers qui le placent en cellule avec un intégriste religieux qui ne cesse de répéter « Fuis le lépreux comme tu fuirais le lion ». Le comble, c’est que les deux prisonniers sont menottés ensemble et doivent donc s’enfuir ensemble : un intégriste et un lépreux, qui de surcroît est chrétien.

La réussite du film tient au fait que le réalisateur a fait le choix de confier le rôle principal à un vrai lépreux, magnifique Rady Gamal, de même qu’à un cul-de-jatte et un nain, lorsque les deux amis se retrouvent sans argent dans une ville inconnue et sont recueillis dans une sorte de cour des miracles. Et ce sont ces mendiants, des invisibles, qui vont aider Beshay et Obama dans leur recherche d’identité. Le road movie tourne alors au Freaks égyptien et montre une humanité et un humour incroyables. « Au jugement dernier, tout le monde sera égaux » dit l’un des personnages, ce à quoi rétorque Beshay : « c’est pas demain la veille ! »


Yomeddine (qui signifie en arabe jour du jugement dernier) est un film à la fois émouvant, plein d’humour qui renoue avec le cinéma d’un Youssef Chahine et montre les nombreuses facettes, la diversité de l’Égypte populaire, loin des grands centres urbains.
Yomeddine sera sur les écrans le 21 novembre 2018.


After my Death de Ui-seok Kim (21 novembre 2018)

La jeune Kyung-min s’est-elle enfuie ou suicidée ? Depuis la disparition de la jeune fille, tout le monde s’interroge, ses amies, ses parents, ses professeurs et même l’administration du lycée qui voit dans cet événement une menace pour l’image de marque de l’établissement. En prélude de After my Death, c’est le retour d’une élève, muette, qui s’exprime dans le langage des signes et, sans comprendre ce qu’elle dit, le silence installe un malaise pesant qui accompagne tout le film.

Après le générique, c’est un flash-back sur l’enquête autour de la disparition de l’adolescente. Sous les mots des élèves percent des soupçons, des rumeurs qui semblent vouloir rejeter toute responsabilité, directe ou indirecte, sur l’autre. En l’occurrence, « l’autre », Young-hee, est la dernière à l’avoir vue vivante et c’est sur elle que se focalisent les doutes. Tout part de la vidéo d’une caméra de surveillance dans un tunnel qui montre les deux adolescentes échanger un baiser. Les enquêteurs l’interrogent sur les idées, les projets de son amie, la fêlure possible, mais les hésitations de la jeune fille créent le trouble et la désignent comme coupable et bouc émissaire. Un procédé qui évite de se poser des questions sur ce qui est, en Corée du Sud, un véritable fléau : « la jeunesse coréenne est prise au piège d’une société hiérarchisée et ultra compétitive, une société qui broie les individus et leurs rêves, ne laissant qu’une porte de sortie, le suicide ».

La Corée du Sud détient en effet un record du nombre de suicides et le réalisateur en souligne la banalisation par les dialogues. Il ne s’agit pas d’un quelconque défi d’une adolescente, mais le reflet d’un malaise et d’un désespoir profond. Face à cela le corps enseignant — tous des hommes —, tente de sauver la face en mettant en place une cellule de crise, mais l’effort tend surtout à se dédouaner du manque de communication et de toute responsabilité. After my Death est un thriller psychologique et social, personne n’est innocent du drame. C’est un portrait sans concessions de la société sud-coréenne et du système qui la domine.

Les jeunes comédiennes sont toutes excellentes, en particulier celle qui tient le rôle principal, étonnante par son jeu tout en nuances. Une très belle découverte.
After my Death sera sur les écrans le 21 novembre.