Autour de la mémoire. « Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares » de Radu Jude. Burning Country. Au cœur de la révolution syrienne de Leila Al-Shami et Robin Yassin-Kassab. Wardi de Mats Grorud. Santiago, Italia. Film documentaire de Nanni Moretti. Les Éternels de Jia Zhang-Ke. Jeune bergère de Film de Delphine Détrie. La Crise de la masculinité. Autopsie d’un mythe tenace de Francis Dupuis-Déri.

lundi 25 février 2019
par  CP
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Cette semaine, (en remplacement des Chroniques syndicales) nous parlerons de mémoire historique, de mémoire officielle, de déni de mémoire car il en est souvent question ces derniers temps, dans les écrits bien sûr, mais énormément dans le cinéma. Nous avons à plusieurs reprises parlé dans les chroniques du film de Almudena Carracedo et Robert Bahar, Le Silence des autres (13 février 2019).
Le Silence des autres traite de la loi d’amnistie générale, votée en 1977, après la mort de Franco, qui garantissait aussi l’impunité des pires tortionnaires du régime franquiste, et qui a permis que s’installe une amnésie générale par rapport aux exactions de la dictature franquiste et de ses sbires. Or des hommes et des femmes ont saisi la justice en Argentine — puisque cela est impossible en Espagne du fait de la loi — pour la reconnaissance des crimes et faire condamner les coupables. À travers cette lutte contre le « pacte de l’oubli » et des témoignages bouleversants, le film évoque les charniers disséminés dans le pays, le commerce de bébés enlevés à de jeunes mères avec la complicité de l’Église, les noms de franquistes et des bourreaux encore inscrits aux frontons des rues dans les villes et les villages… Le Silence des autres de Almudena Carracedo et Robert Bahar, produit par les frères Almodovar, fait salle comble et provoque de larges débats en Espagne sur la fameuse loi qui interdit de revenir sur une mémoire niée.

Dans les chroniques rebelles :

Le discours de la crise de la masculinité est à ce point récurrent et persistant qu’il serait possible de lui consacrer au moins un ou même plusieurs livres pour discuter de la situation de chaque pays à travers son histoire et dans le temps présent. Plus modestement, la discussion de quelques exemples tirés de l’histoire et de l’actualité occidentales devrait permettre d’identifier certaines caractéristiques de cette rhétorique antiféministe, sans présumer que tout est toujours similaire dans tous les pays, y compris hors de l’Occident.
En compagnie de Francis Dupuis-Déri

Autre film sur la mémoire quelque peu instrumentalisée, « Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares » de Radu Jude, sur les écrans depuis le 20 février et dont nous avons parlé la semaine dernière. Nous avons rencontré depuis Radu Jude qui explique ses choix afin de questionner le roman national sur un épisode largement occulté, celui d’un massacre par les armées roumaines de la population juive d’Odessa en 1941. Ce massacre a marqué le début d’une politique génocidaire contre les populations juive et rom.

« Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares » de Radu Jude (20 février 2019)

Troisième long métrage du réalisateur, le film traite du révisionnisme aujourd’hui en Roumanie. Un révisionnisme qui semble la norme en ce qui concerne la responsabilité des autorités et l’acceptation passive d’une grande partie de la population quant aux crimes de masse perpétrés au début de la Seconde Guerre mondiale et durant celle-ci, et dont le roman national a depuis évidemment minoré la portée. Or, une metteuse en scène décide d’apporter un bémol à cette vision de l’histoire officielle, en écho à la résurgence du nationalisme et du racisme. Le propos dépasse de loin le cas de la Roumanie, il s’agit de générer une réflexion au plan universel sur le retour du nationalisme et du racisme décomplexé. Et si le cinéma et le théâtre pouvaient contrer le déni historique, porter une réflexion sur les dérives populistes actuelles et soulever des débats ?

Le choix de la phrase, « Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares », prononcée par le maréchal Antonescu au Conseil des ministres en juillet 1941, en même temps qu’il proposait la « purification » du peuple roumain, en dit long sur l’intention du réalisateur. L’intervention du maréchal, considéré alors comme l’homme providentiel, justifiait idéologiquement le massacre de 20 000 Juifs à Odessa par l’armée roumaine pendant l’automne 1941.

Mettre en scène cet épisode, savamment gommé pendant la période communiste, provoque évidemment la controverse dans l’équipe, à commencer par certains comédiens-figurants, car le massacre a marqué le début d’une politique génocidaire, qui a fait des centaines de milliers de victimes parmi les populations juive et rom, bien que peu en parlent aujourd’hui. Le moins que l’on puisse dire, toutefois, c’est que Mariana, la metteuse en scène, n’est pas prête à faire la moindre concession sur son travail. Elle s’appuie sur une recherche élaborée qui n’est pas ébranlée par les arguments négationnistes qu’on lui oppose, davantage par méconnaissance et par effet de répétition d’une propagande savamment distillée pendant des années. Finalement, peut-être est-ce plus confortable de ne pas se poser de questions et de continuer à garder la tête dans le sable.
Le phénomène du déni historique est central dans le film et la détermination de Mariana est d’autant plus forte qu’elle se heurte à des réticences ou à des refus. « Mariana veut faire entendre une voix dissonante face à l’Histoire officielle, brodée de figures héroïques nationales, qui se déploie des sphères politiques à l’homme de la rue en discours stéréotypés, en phrases toutes faites, en citations ressassées qui fonctionnent comme autant de prêt-à-penser qui bâtissent “l’identité nationale roumaine”. »

Pas question pour elle de jouer le jeu de la glorification à travers un spectacle populaire, financé par les deniers publics, supervisé par un représentant de la Ville qui d’abord propose « d’arrondir » la proposition historique de la metteuse en scène, puis la menace de censure avant le coup d’envoi de la représentation publique. Mariana doit faire face à trois difficultés et non des moindres : elle est une femme, elle est artiste et elle avance à contre courant de la pensée commune. Mais pour autant, elle ne renonce pas, elle continue, épaulée par une partie de son équipe, convaincue par l’idée et la nécessité « d’ouvrir une brèche » dans les clichés véhiculés, parfois inconsciemment, parfois à dessein. Et cela jusqu’à la représentation grand spectacle donnée en plein centre de Bucarest, avec reconstitution militaire, drapeaux flottant au vent, pogroms et massacre…

« Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares » est un film sur la façon dont la cinématographie peut parler de l’histoire et quelles sont les limites d’une telle démarche. » C’est toute la question du cinéma engagé…
« Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares » de Radu Jude est à voir dans les salles le 20 février 2019.

Parmi les ouvrages sur le thème de la mémoire, il faut signaler celui de Leila Al-Shami et Robin Yassin-Kassab, Burning Country. Au cœur de la révolution syrienne, dans une traduction collective à partir de l’Anglais, publié par L’Échappée.
Burning country donne la parole à des Syriens et des Syriennes qui, dès 2011, ont mené une véritable révolution, construite au jour le jour, dans chaque quartier, dans chaque village, repris au régime de Bachar el-Assad. Ce soulèvement populaire a continué malgré la guerre contre-insurrectionnelle totale menée par le régime syrien et ses alliés : stratégie de militarisation forcée, instrumentalisation des antagonismes religieux et communautaires, politique du viol organisé, tortures systématiques...
Huit ans après ses débuts, la révolution syrienne, abandonnée par la communauté internationale et ignorée par la gauche arabe et occidentale, a été noyée dans le sang ou dispersée dans l’exil. Burning country est un livre essentiel pour tenter de comprendre ce qui s’est passé, démêler une information très vite brouillée sur les résistances en Syrie. Il se compose d’un grand nombre d’entretiens et de témoignages directs relatant l’origine, les différentes phases du soulèvement, les formes d’organisation sociale mises en place...

Burning Country. Au cœur de la révolution syrienne de Leila Al-Shami et Robin Yassin-Kassab est publié par L’Échappée.
En voici la préface à l’édition française (lue par Nicolas Mourer).

Au moment de sa première parution en langue anglaise en 2015, Burning Country semblait arriver bien tard pour rendre grâce à la révolution, déjà noyée sous un déluge de feu. Proposer un tel livre au public francophone, au moment même où Assad et ses alliés russes et iraniens achèvent la reconquête des dernières portions du pays tenues par les rebelles, a quelque chose d’inactuel. Le temps médiatique est déjà passé sur la révolution syrienne et il ne semble plus y avoir de place pour un propos, autre qu’humanitaire, sur le calvaire des populations civiles qui fuient les décombres. Face à l’effacement programmé de la séquence révolutionnaire en Syrie, reste le sentiment – partagé par beaucoup d’exilés syriens dont nous avons croisé le chemin – que ni la guerre totale menée par Bachar, ni la dépolitisation active menée par l’actualité occidentale, ni même le révisionnisme d’une partie de la gauche anti-impérialiste et de ses alliés de circonstance d’extrême droite, n’auront raison du feu qui a pris dans les profondeurs. Ce feu qui a soulevé une génération entière au simple signal que fut l’immolation du jeune Mohamed Bouazizi, le 17 décembre 2010, dans une bourgade tunisienne brutalement tirée de l’anonymat.

Ces insurrections ont suscité la plus grande et la plus sanguinaire vague contre-révolutionnaire depuis bien longtemps. Le théâtre de guerre syrien, avec son infinie cruauté et sa barbarie banalisée, se présente comme l’interminable épilogue de cette séquence incendiaire. La Syrie est d’ores et déjà le tombeau de centaines de milliers de victimes de la répression du régime et de la guerre civile qui a succédé au soulèvement populaire.
Pour autant, la résistance tenace et inventive des Syriens et des Syriennes jusque dans les pires extrémités était un antidote à la résignation offert au monde entier. Qu’elle soit contrainte au repli après huit longues années de guerre contre-insurrectionnelle, abandonnée de toute part, est aussi bien un sort jeté à la face du monde. Toutes les puissances, régionales et internationales, qui se sont engouffrées militairement sur le terrain syrien l’ont bien compris. Ce qui comptait avant tout à leurs yeux, c’était de marteler l’idée que ce qui bouillonnait depuis 2010 sous le couvercle des régimes autoritaires de la région n’était pas un mouvement populaire pour la liberté et la dignité. Non : c’était le chaos, les massacres, l’obscurantisme et le néant. D’où le caractère édifiant du « cas syrien » dans tous les discours des puissants, qu’ils viennent de Moscou, de Washington, de Paris, d’Ankara ou de Damas. Tous disent chacun à leur manière : « Ne vous avisez pas de perturber l’ordre en place pour d’autres raisons que les nôtres. »
L’enthousiasme contagieux des manifestations tunisiennes, des katibas libyennes, de la place Tahrir égyptienne, des émeutes yéménites, des « jours de rage » syriens, de l’occupation du parc Gezi, des chants de la rue soudanaise, sans parler des quelques répliques que ce tremblement de terre a produites ici et là en Occident, a buté sur le constat, devenu partout évident, de la victoire de la contre-révolution. En Syrie, il s’est brisé sur la pire des raisons d’État.

La parution de Burning Country répond à la nécessité de sortir de cet état de sidération si propice au statu quo, au renoncement et au repli. En 1936, Walter Benjamin écrivait déjà : « Chaque matin on nous informe des derniers événements survenus à la surface du globe. Et pourtant nous sommes pauvres en histoires remarquables. Cela tient à ce qu’aucun fait ne nous atteint plus qui ne soit chargé d’éclaircissements : dans tout ce qui est produit presque rien n’alimente le récit, tout nourrit l’information. » Cette phrase fait écho à la manière dont l’histoire vécue se fait constamment engloutir et reléguer au rang d’anecdote, tandis que les médias nous assomment avec un flot continu d’informations et d’images désinvesties. Ici, le parti pris des auteurs est de redonner au récit populaire une place centrale et de permettre ainsi de s’émanciper du prisme hégémonique de l’information (description des expériences d’auto-organisation révolutionnaires dans tous les domaines de la vie quotidienne : santé, éducation, alimentation, énergie, etc. ; tensions entre mouvement civil et milices rebelles ; explosion et foisonnement de la vie culturelle, etc.).
En effet, la richesse de ce livre, parmi tous les ouvrages qui décrivent la situation syrienne, est de faire entendre une multiplicité de voix, toutes confessions confondues, issues du soulèvement. Il met également en perspective sa généalogie, son caractère singulier dans le contexte des « Printemps arabes », ainsi que le rôle déterminant des regards surplombants qui ont été portés, depuis ici, sur la situation là-bas. S’y dessine la possibilité, par endroits et pour un temps, d’un soulèvement populaire sans parti dominant, qui trouve par la voie de l’expérimentation les formes qui lui assurent sa force et sa longévité. Formes où se révèle une capacité inattendue des communautés locales à prendre en main leur propre organisation, leur autonomie matérielle, politique et militaire, dans un contexte de retrait transitoire de l’état. L’expérience populaire de la révolution syrienne, telle que relatée dans Burning Country, a bien failli avoir raison d’un des appareils sécuritaires les plus redoutés au monde – avant l’intervention des puissances extérieures.

Ce livre fournit un apport précieux à l’analyse de l’évolution dans le temps de la situation en Syrie, des choix qui ont été faits et des tournants imposés aux révolutionnaires. […]
Pour tout dire, nous ne pouvons que partager l’amertume de tant de Kurdes et de Syriens, Syriennes qui voient dans le même temps Bachar et Erdogan reprendre la main sur le cours des événements, réduisant tour à tour les YPG/YPJ ou certaines franges de l’ASL au statut de simples intermédiaires au service de leurs stratégies de reconquête respectives.
Certains ont en effet été séduits par l’expérience dite du Rojava, pilotée par le PYD dans le nord de la Syrie. Dès les premiers temps, et par le truchement de quelques ralliements intellectuels de poids, une forme de fétichisme a même gagné une partie de la gauche et des libertaires en Europe, faisant « des Kurdes » le sujet révolutionnaire exclusif des événements. Le résultat indirect de cette focalisation sera de faire sortir des radars la geste révolutionnaire dans le reste du pays. Les auteurs, tout en ne cachant pas leur parti pris pour la révolution syrienne, font l’effort de replacer chacune des dynamiques dans un tableau d’ensemble, portant à la fois un regard critique sur les stratégies du PKK/PYD et sur la cécité des révolutionnaires syriens, même les plus éclairés, sur la question kurde.

Le livre revient sur les relations complexes entre insurgés syriens et milices partisanes kurdes, mais aussi sur la bienveillance dont ils bénéficient en Occident. Il souligne aussi la convergence opportune entre cette attention exclusive de la gauche occidentale pour le combat des Kurdes du PYD, et l’effort consenti par les puissances occidentales pour les présenter comme le « dernier rempart » contre « l’obscurantisme des groupes armés islamistes ». Ces discours qui n’ont eu de cesse d’assimiler la diversité des groupes rebelles à l’ennemi absolu du moment – Daech – imitent en cela encore la rhétorique utilisée dès les premières heures par le régime syrien. Cette opération reprise de tous bords ou presque, si elle sembla un temps profiter à l’expérience d’autogouvernement du Rojava, eut surtout pour effet d’occulter tant l’hyper-violence du régime que la résistance protéiforme des insurgés syriens, pourtant tout aussi digne d’attention.

À défaut de récits incarnés, la révolution, puis la guerre en Syrie, ont été l’occasion d’un retour en force du langage de la « géopolitique ». Avec le ton assuré de celui ou celle qui croit voir plus loin, on a vu ressurgir le réflexe des discours « campistes » : face au traditionnel camp « impérialiste » emmené par les États-Unis, se dresserait un camp supposément « anti-impérialiste » emmené par la Russie, l’Iran et... le régime syrien.
De cette convergence de facto entre une vision calquée sur une division du monde en deux camps et celle, apparemment opposée, de la « guerre contre la terreur » incessamment renouvelée depuis le 11 septembre 2001, a résulté un tableau grossier mais idéologiquement praticable par les uns et les autres : la Syrie comme un échiquier géopolitique où se mènent des batailles homériques contre les forces du mal.

Le « campisme », au regard duquel les révolutions arabes n’étaient guère plus que des « tentatives de déstabilisation orchestrées par la CIA ou Soros », est désormais un langage unique et une interprétation partagée par des pans entiers de la gauche – notamment la France insoumise en matière de politique internationale – et de l’ultra-droite, ainsi que par une partie de la droite souverainiste. Ce qui, à chaque fois, est dénié, c’est la capacité des personnes engagées sur le terrain à agir depuis leurs propres convictions et non en tant que simples agents de stratégies qui leur échappent.
Cela revient ni plus ni moins à condamner par avance toute tentative révolutionnaire un peu conséquente en la renvoyant, exactement comme la propagande de Bachar, aux « agissements d’agents étrangers occultes ». Ainsi, cette approche, qui témoigne de la pénétration durable du conspirationnisme dans ce qu’il reste de la gauche, finit immanquablement par s’aligner sur les logiques étatiques les plus cyniques.

Quant à nous autres, qui nous sommes attelés à faire paraître ce livre en français, traduire et lier nous ont semblé être les gestes les plus justes pour apporter notre contribution à la recherche vitale d’une lecture du présent à l’attention des révolutionnaires. Une lecture partageable par-delà les frontières et les usages poli- tiques spécifiques à chaque lieu, hors de portée de toute neutralisation géopolitique, de tout nouvel aveuglement idéologique. Comme le rappelle Robin Yassin-Kassab dans un entretien accordé à l’hebdomadaire en ligne Lundi matin : « La victoire du fascisme en Syrie participe à une offensive interconnectée de l’extrême droite qui affecte l’Amérique, l’Europe aussi bien que le Moyen- Orient. Nos destins sont liés. » Le régime sanguinaire d’el-Assad n’est désormais presque plus contesté internationalement ou régionalement, et la rébellion, massacrée, emprisonnée ou dispersée, a été privée de parole. La parution de Burning Country s’inscrit dans une tentative d’agir contre ce crime réactionnaire parfait.
Quelques ami·e·s de la Révolution syrienne... Marseille, 16 décembre 2018

Burning Country. Au cœur de la révolution syrienne de Leila Al-Shami et Robin Yassin-Kassab est publié par L’Échappée. (Extrait)

Pendant une brève période, les gens ont cru pouvoir tout changer. Jusqu’à ce que la contre-révolution leur fasse mordre la poussière. La politique de la terre brûlée menée par le régime a chassé des millions de personnes du pays. Ceux qui sont restés dans les zones libérées ont été forcés de se concentrer sur leur survie. La Syrie est devenue le théâtre de guerres par procuration, de rivalités entre sunnites et chiites, d’interventions extérieures. Les forces chiites iraniennes et transnationales ont soutenu le régime ; les extrémistes sunnites ont afflué de l’étranger pour rejoindre l’organisation connue sous le nom d’« état islamique ».

Personne n’a soutenu les révolutionnaires. Abandonnés par la si mal nommée « communauté internationale », généralement négligés ou incompris par les médias, ces activistes ont été nos principaux informateurs. Leurs voix et leurs points de vue forment le noyau de ce livre. Leurs témoignages ont été sollicités non seulement parce qu’ils sont trop peu entendus, mais aussi parce que ces individus ont été les acteurs de l’histoire et que nous nourrissons l’espoir d’apprendre de leurs expériences. Si une seule trajectoire individuelle devait illuminer ces pages, ce serait celle de Razan Zaitouneh. Durant les années qui ont précédé la révolution, Leila a travaillé en étroite collaboration avec Razan, qui était connue pour son intégrité et son humilité. Razan parlait d’une voix douce, elle faisait preuve d’une profonde intelligence et d’une indépendance sans compromis. Elle travaillait seize heures par jour, fumait des Gitanes à la chaîne et avait un moral d’acier.

À cette époque, elle était avocate des droits de l’homme et défendait les prisonniers politiques. Elle s’est liée d’amitié avec ces êtres abîmés et en errance après leur libération. Pendant la révolution, elle est devenue une meneuse de premier plan. Elle a assisté à quelques-unes des premières manifestations au début du soulèvement à Damas, et a été l’une des membres fondateurs des comités locaux de coordination. Elle était aussi la cheville ouvrière du Centre de documentation des violations en Syrie, qui collectait et transmettait les informations au reste du monde. Pendant deux ans, elle a vécu dans la clandestinité. En avril 2013, elle est retournée à l’air libre et s’est installée à Douma, une banlieue libérée de la région de la Ghouta, en périphérie de Damas. Là-bas, elle a travaillé avec le Conseil de Douma et d’autres structures révolutionnaires, en offrant des formations aux droits de l’homme à des groupes armés – sans jamais craindre de critiquer tous ceux qui portaient atteinte aux libertés du peuple. Elle a été témoin des bombardements par le régime, du blocus et de la famine dans la Ghouta, ainsi que des attaques massives au gaz sarin en août 2013.

Puis, le 9 décembre 2013, Razan a été enlevée par des hommes armés avec trois autres personnes : son mari Wael Hamadeh, l’avocat et poète Nazem Hamadi, ainsi que la militante Samira Khalil. La plupart accusent Jaych al-Islam de Zahran Allouche, la milice la plus puissante de Douma, d’être à l’origine de l’enlèvement. On n’a plus jamais entendu parler des quatre compagnons depuis. Samira Khalil était mariée à Yassin al-Haj Saleh, ancien prisonnier politique et penseur révolutionnaire. Désormais exilé à Istanbul, privé de son épouse et contraint de vivre loin de sa patrie, il décrit Razan Zaitouneh en ces termes :
Razan est d’une génération plus jeune [que moi]. C’est une femme très courageuse, une écrivaine de talent et une grande force morale pour notre lutte pour la liberté. Razan est la personne qui a transformé et radicalisé l’activisme des droits de l’homme en Syrie ; elle l’a apporté au peuple, aux persécutés, aux pauvres et à la population invisible. Avant Razan, cet activisme était confiné à la classe moyenne bien éduquée et aux cercles étroits du militantisme.

L’enlèvement de Samira et de Razan symbolise le double caractère de la bataille que doivent livrer les Syriens : contre les fascistes assadistes en cravate d’un côté, et contre les fascistes islamistes barbus de l’autre. Ces deux femmes sont de grandes héroïnes dans la lutte syrienne pour la liberté sur les plans politique, social et culturel. À bien des égards, le destin de Razan reflète celui de la Syrie. Ce livre lui est dédié, ainsi qu’à tous les Syriens libres.

Leila al-Shami et Robin Yassin-Kassab (mars 2015)

Burning Country. Au cœur de la révolution syrienne de Leila Al-Shami et Robin Yassin-Kassab (L’Échappée).

Dans le film documentaire de Mohammad Ali Atassi et Ziad Homsi, Our Terrible Country (2014), sur le voyage de Yassin al-Haj Saleh, sa compagne est présente, son enlèvement a lieu durant le tournage.
Un livre lui est consacré : De l’ardeur : Histoire de Razan Zaitouneh, avocate syrienne de Justine Augier (Actes sud, 2017).

Quelques films sur la situation en Syrie, parmi lesquels : Mariam de Basil Al-Khatib (2012), Une échelle pour Damas de Mohammed Malas (2013), une Famille syrienne de Philippe Van Leeuw (2017) et le Jour où j’ai perdu mon ombre de Soudade Kaadan, sélectionné en 2018 par le festival international du cinéma méditerranéen de Montpellier, mais le film n’est toujours pas distribué.
Burning Country. Au cœur de la révolution syrienne de Leila Al-Shami et Robin Yassin-Kassab (éditions L’Échappée).

Pour les puissances nationales et internationales, l’important était « de marteler l’idée que ce qui bouillonnait depuis 2010 sous le couvercle des régimes autoritaires de la région n’était pas un mouvement populaire pour la liberté et la dignité. Non : c’était le chaos, les massacres, l’obscurantisme et le néant. D’où le caractère édifiant du “cas syrien” dans tous les discours des puissants, qu’ils viennent de Moscou, de Washington, de Paris, d’Ankara ou de Damas. Tous disent chacun à leur manière : “Ne vous avisez pas de perturber l’ordre en place pour d’autres raisons que les nôtres.” »

Parmi les écrits proposés dans Burning Country. Au cœur de la révolution syrienne, on peut citer : — Non-violence dans la révolution syrienne, Collectif (
éditions libertaires/Silence, 2018).
Syrie, la révolution orpheline de Ziad Majed (Actes Sud, 2014).

— Dans la tête de Bachar al-Assad de Subbi Hadidi, Ziad Majed, et Farouk Mardam-Bey (Actes Sud, 2018.
— Sous le feu des snipers. La Révolution de la vie quotidienne. Programme des « comités locaux de coordination » de Syrie de Abou Kamel (éditions antisociales, 2013).
— Et un dossier sur le site de CQFD, octobre 2015 : « Tragédies syriennes. Syrie, la révolution confisquée ».

Wardi
Film de Mats Grorud (27 février 2019)


Rares sont les films qui s’adressent tant aux enfants qu’aux adultes sur un sujet aussi grave : l’exode de la population palestinienne en 1948, après la création de l’État d’Israël, les violences exercées à son encontre, et son confinement dans les camps de réfugié.es. Wardi est un film sur la mémoire palestinienne, la mémoire et la transmission à travers plusieurs générations de réfugié.es. Le sujet n’est sans doute pas nouveau dans la production cinématographique, néanmoins l’originalité de Wardi repose sur le choix de réalisation : jouer sur plusieurs supports, l’animation, les marionnettes, les archives qui s’imbriquent parfaitement et soulignent la perspective historique des différentes étapes passées et contemporaines reproduites dans le film. De l’association étonnante des archives, de la technique 2D, pour les flashbacks, et des marionnettes, il résulte une fluidité du récit sans pour autant gommer la complexité de la situation sociale et politique depuis plus de 70 ans.

Une petite fille de 11 ans, Wardi, réfugiée dans le camp de Bourj El Barajneh à Beyrouth, nous entraîne, par ses questions à sa famille, en particulier son grand-père, Lotfi, et aux réfugié.es du camp, dans une succession de retours à des épisodes historiques de l’histoire palestinienne.

Le film a pour titre anglais The Tower (la Tour), qui évoque la configuration des camps. Parce qu’il est interdit de construire en surface, les réfugié.es construisent en hauteur, ajoutent des étages, ce qui donnent l’impression de tours de Babel avec des jardins sur les terrasses et aussi des pigeons… Wardi est née dans ce camp et connaît la Palestine seulement par les souvenirs de son grand-père, une terre de Galilée lointaine. Il ne reste en effet de la terre d’origine que la description du jardin dont Lotfi a rapporté des graines lorsque la famille a été chassée de sa maison, et la clé, qui demeure une preuve tangible, un acte de propriété et aussi l’espoir d’un futur retour.

Mais voilà qu’un jour Lotfi remet à Wardi cette clé, transmission de la mémoire familiale et de la mémoire de tout un peuple. A-t-il perdu l’espoir ? Pourquoi choisit-il de la confier à sa petite fille ? Parce que Wardi observe, pose des questions, écoute, et surtout elle veut devenir médecin…

Le thème de Wardi est celui de la mémoire, essentielle pour une population qui se sent oubliée, et malgré la misère, les jeunes, révolté.es et blessé.es lors de manifestations, il n’en reste pas moins un espoir… C’est cela aussi que raconte le film de Mats Grorud, Wardi

« Les enfants peuvent facilement s’identifier à Wardi de par son âge, et comprendre un peu mieux cette histoire. Burj El Barajneh abrite quelque 21 000 enfants, soit environ 43 % de la population totale du camp – sans compter les 20 000 réfugiés récemment arrivés de Syrie qui vivent dans un kilomètre carré. Leur situation est donc très problématique. Ils se sentent complètement exclus de la société libanaise et sont “ghettoïsés” dans le camp. Heureusement, le plupart sont néanmoins scolarisés, mais un nombre croissant d’enfants semi-analphabètes décrochent avant le secondaire. Beaucoup optent pour des formations professionnelles. Les enfants ont du mal à étudier, car ils savent qu’ils ne trouveront pas de travail au Liban. Presque tous et toutes rêvent de s’installer dans un autre pays ou de rentrer chez eux un jour.  »
Plus de 70 ans se sont écoulés depuis l’exil de 1948 et toujours pas de solution apportée en réponse à la Nakba, la catastrophe. « La clef que le grand-père de Wardi lui lègue représente une passation générationnelle de cette mémoire encore vive. Mais le film pose également des questions très actuelles : comment vivre aujourd’hui dans les camps de réfugiés ? Le film aborde la question de l’éducation, ou encore celle de la discrimination à l’égard des réfugiés palestiniens. »

Le cinéma est important pour l’histoire palestinienne. Si la région est certainement l’une des plus filmées au monde, où la violence et la situation des victimes sont rapportée au cours de nombreux reportages, qui parfois même banalisent la situation, les films qui évoquent les histoires personnelles, qui permettent de créer des parallèles au plan universel, sont à coup sûr essentiels pour donner la dimension de l’injustice et de ses conséquences à long terme. En voici quelques exemples : La Porte du soleil (Bab el Shams) de Yousry Nasrallah (2004) — adapté du roman d’Elias Khoury — ; 3000 nuits de Mai Masri (2015) — Mai Masri a également réalisé en 2001 un film documentaire, Rêves d’exil — ; When I Saw You d’Annemarie Jacir (2012) — qui met en scène un jeune palestinien qui refuse le statut de réfugié ; le Temps qu’il reste (The Time that Remains) d’Elia Suleiman (2009) — film en quatre épisodes de la vie d’une famille de 1948 à nos jours ; Omar de Hani Abu-Assad (2013) ; Personal Affairs de Maha Haj (2016) parmi d’autres films, et je citerai également l’excellent film de Bassam Jarbawi, Mafak, sélectionné en 2018 par le festival international du cinéma méditerranéen, mais qui n’a pas encore de distribution en France.

Wardi, le très beau film d’animation de Mats Grorud, sera sur les écrans le 27 février, la musique originale du film est de Nathanaël Bergèse.

Toujours sur le thème de la mémoire, le nouveau film de Nanni Moretti qui sort le 27 février, un film documentaire engagé et passionnant : Santiago, Italia.
Après le coup d’État militaire chilien du 11 septembre 1973, le général Pinochet prend le pouvoir, ordonnant les rafles de dissident.es, les tortures et les disparitions. Grâce à deux jeunes diplomates italiens en place à Santiago, l’ambassade représentera pour un temps une possibilité d’échapper à la junte militaire, aux arrestations et à la mort : « L’ambassade italienne deviendra en quelques semaines le seul refuge, une île de salut. Quiconque fuit doit, pour entrer, sauter le mur d’enceinte [qui depuis, d’ailleurs, a été rehaussé]. La grande villa et le parc se transforment pendant un an en une commune où l’on mange et on dort n’importe où, où l’on prépare les laissez-passer pour les demandeurs d’asile, où s’organisent les transferts pour l’aéroport. Six cents personnes réussiront à monter dans un vol pour l’Italie avec la complicité jamais déclarée […] des Affaires étrangères ».

Aujourd’hui, le gouvernement italien exige que soient livré.es les réfugié.es italien.nes politiques, et Cesare Battisti est emprisonné à vie, 30 ans après sa condamnation par contumace et sur les aveux de repentis, alors que des responsables d’extrême droite soupçonnés d’attentats à la même époque — « les années de plomb » —, ne sont pas inquiétés. L’acharnement du gouvernement italien à l’encontre des réfugié.es politiques renvoie à une séquence du film documentaire de Nanni Moretti — Santiago, Italia — où un réfugié politique chilien en 1973 fait ce commentaire : « Je suis arrivé comme exilé, dans un pays, qui pour moi était nouveau sous bien des aspects, un pays qui avait fait la guerre des partisans, un pays qui avait défendu un statut des travailleurs. Je suis arrivé dans un pays qui était très semblable à celui dont rêvait Allende à ce moment-là.
Aujourd’hui, je voyage en Italie et je vois que l’Italie ressemble toujours plus au Chili, aux pires choses du Chili. Ce truc de se mettre dans cette terrible société de consommation, où tu te fous de la personne qui est à côté de toi, si tu peux la piétiner tu la piétines. C’est ça la course à l’individualisme.
 »

L’origine du film de Nanni Moretti vient d’une rencontre à Santiago avec un ambassadeur italien qui évoque le rôle de deux jeunes diplomates dans la décision d’accueillir des dissident.es politiques : « une belle histoire italienne d’accueil et de courage, un exemple de la façon dont les individus peuvent faire la différence. » Cela a abouti à quarante heures d’entretiens, « non seulement pour parler du Chili mais aussi de l’Italie d’alors, du pays qui a le plus aidé. » Naturellement, « le film commence en parlant du Chili d’autrefois et finit en parlant, involontairement, mais pas par hasard, de l’Italie d’aujourd’hui.  » À la fin de la production du film, «  Matteo Salvini est devenu ministre de l’Intérieur et alors [dit Moretti], j’ai compris pourquoi j’avais tourné ce film.  »

Le choix des témoins n’est pas non plus un hasard, toutes et tous ont vécu de la manière la plus tragique le coup d’État, la fin d’un rêve, c’est pourquoi certains récits s’arrêtent, brisés par l’émotion et le souvenir des atrocités commises. Les témoignages parlent également du rôle avéré des Etats-Unis dans le coup d’État et la répression qui a suivi.

« Aujourd’hui, le Chili est divisé en deux, on cultive deux mémoires opposées. Il y a des gens qui, le 11 septembre, anniversaire du coup d’État, mettent le drapeau sur le balcon[…]. C’est comme en Italie, où jusqu’il y a 25 ans, il y avait une mémoire commune de l’antifascisme et de la résistance. Nous l’avons perdue [constate Moretti] dans les années de Berlusconi, et depuis lors il n’y a plus de patrimoine de valeurs partagées entre progressistes et conservateurs. Cela me préoccupe parce que, bien sûr, on peut se diviser sur les choix politiques mais pas sur les valeurs fondamentales. » Il ajoute « Je ne suis pas impartial sur le coup d’État et ne peux pas l’être aujourd’hui. Nous ne pouvons pas être impartiaux devant ce qui se passe actuellement. » Santiago, Italia est un film documentaire engagé dont les archives, pour certaines, ne sont pas connues.
Santiago, Italia de Nanni Moretti sera sur les écrans le 27 février prochain.

Les Éternels
Film de Jia Zhang-Ke (27 février 2019)


Dans un entretien, Jia Zhang-Ke dit avoir « toujours aimé les histoires qui se déroulent sur une longue période de temps : ce temps qui détient les secrets d’une vie, les histoires et les expériences de chacun » et de chacune. Son nouveau film, les Éternels, en est l’illustration puisqu’il se déroule de 2001 à 2018 et met en scène une jeune femme, Qiao, amoureuse d’un chef de la pègre locale de Datong, Bin. Le couple vit en marge de la société et applique ses propres codes opposés à l’ordre social. « De nombreux groupes appartenant à la pègre se sont formés dans la Chine ancienne, très ancrés dans certaines régions ou industries. Ces réseaux transcendaient les relations familiales et les clans locaux, apportaient un soutien et un mode de vie aux personnes les plus démunies. Après la victoire communiste de 1949, les groupes de la pègre chinoise ont disparu petit à petit. Les personnages des Éternels ne font pas partie des gangs au sens ancien du terme. Ils se sont créés après la politique “de réforme et d’ouverture” de la fin des années 1970 et ont hérité de la violence des années de la révolution culturelle. Ils ont tiré leur morale et leurs règles des films de gangster hongkongais des années 1980. Ils ont tissé de nouvelles formes de relations comme façon de survivre et de s’aider les uns les autres dans un climat de changements drastiques qui avaient alors lieu en Chine. »

Pour faire cesser l’agression d’une bande rivale et protéger son compagnon, la jeune femme tire en l’air. Être en possession d’une arme est illégal et, lorsque Qiao refuse d’avouer qui en est le propriétaire, elle est condamnée à cinq ans de prison. Cinq années qui la coupe du monde extérieur en pleine agitation sociale, où les valeurs traditionnelles et le mode de vie subissent de profonds changements. À sa sortie, elle est quelque peu déphasée et se met à la recherche de Bin, qui a quitté la ville pour la région des Trois Gorges, en phase de transformation après la construction d’un barrage. Qiao perçoit très vite qu’elle doit adopter les techniques de survie apprises en prison pour négocier sa place à la marge de la société : « je n’appartiens pas à la pègre, mais j’ai vécu comme si j’en étais » dit-elle à une femme qui a tenté la dévaliser. Bin, qu’elle retrouve enfin, n’est plus le même et se plaint d’avoir été abandonné par ses hommes. « Et moi alors ? » rétorque-t-elle. « Désormais, il n’y a plus rien entre nous », c’est un adieu. Elle repart vers sa ville, Datong.

Dix ans plus tard, Qiao a reconstruit sa vie en restant fidèle aux valeurs de la pègre. Après cette longue absence, Bin revient, mais c’est un homme brisé et amer qui avoue « je savais que tu serais la seule à ne pas te moquer de mon échec ». Il refuse toutefois l’aide qu’elle lui offre.

Parallèlement à l’histoire d’amour, le film se déroule sur trois grandes périodes. La première décrit les bouleversements sociaux dans une région minière — lorsque Qiao rend visite à son père, ouvrier dans une mine qui ferme —, les codes de la pègre, sa hiérarchie et les affrontements générationnels au sein du milieu. Dans la première partie, il y a notamment une scène extraordinaire de danse lors des funérailles d’un des pontes de la région. Après le passage de la prison, monochrome et avec des règles strictes, on retrouve Qiao sur le bateau qui la conduit aux Trois Gorges. Elle a muri et observe une société où elle ne retrouve pas encore ses marques. L’évolution de son personnage et de l’environnement est décrite avec finesse. Jia Zhang-Ke excelle dans les portraits de personnes confrontées à des transformations qui les dépassent. Qiao est à la fois fidèle à son amour et éprise de liberté, une femme forte et rebelle. Les Éternels est une histoire d’amour dans une Chine contemporaine en pleine transformation.
Les Éternels de Jia Zangh-Ke sera dans les salles le 27 février.

La mémoire, on sait combien elle est aisément manipulée et galvaudée, un simple exemple récent : l’info sur la manifestation contre l’antisémitisme à République a été très largement annoncée, mais étrangement l’appel à la manifestation « contre les actes antisémites, contre leur instrumentalisation, pour le combat contre le racisme sous toutes ses formes » qui avait lieu à Ménilmontant mardi dernier, n’a guère eu d’écho dans les médias… Pourquoi ?

À propos de la manifestation de Ménilmontant, Michèle Sibony a déclaré : « Se décaler de l’initiative des 14 formations politiques dont on a parlé, c’est à la fois un acte politique et social. C’est marquer notre refus de parler des actes antisémites de la manière dont elles veulent en parler. » [autre extrait]
« Une vue d’ensemble nous montre ainsi que l’antisémitisme n’est pas le racisme le plus virulent mais celui qui est de loin le plus manipulé. Cette position que l’on peut qualifier de “judéophile” de la classe politique est constitutive du racisme institutionnel. Cela soulage les institutions de l’État et leur permet de se poser en arbitres, en défenseurs du droit. »
http://www.etatdexception.net/lantisemitisme-nest-pas-le-…/…

Jeune bergère
Film de Delphine Détrie (27 février 2019)


Une belle histoire que celle de Stéphanie qui décide un jour de quitter Paris et la grisaille, avec son fils, de changer carrément de vie et de devenir bergère. C’est le terme qui lui convient pour décrire son métier, ou plutôt un style vie, la réalisation de son rêve d’être près de la nature. Installée en Normandie, au cœur des prés salés du Cotentin, elle apprend à s’occuper des moutons, à suivre les saisons et le rythme des marées, mais aussi à résister à ceux qui voient dans cette parisienne une intruse presque. Parce qu’il n’est pas simple de s’installer sur un nouveau territoire quand on est une femme et une mère célibataire.

«  L’envie de faire ce film s’est imposée comme une évidence [explique la réalisatrice]. J’avais noué avec Stéphanie une relation de confiance lors d’un premier tournage pour la télévision. J’avais envie de connaître la suite de son histoire, nous sommes donc restées en contact. Le jour où elle m’a expliqué que tout ce qu’elle avait construit ces dernières années risquait de disparaître, il ne m’a fallu que vingt-quatre heures pour lui dire que j’avais envie de réaliser un long métrage avec elle. […] Je voulais raconter la menace provenant des règles administratives, qui veulent qu’une jeune agricultrice subventionnée fasse entrer la vie de son exploitation dans une équation mathématique. Je souhaitais surtout mettre en lumière cette femme en quête de liberté, qui lutte pour s’inventer une vie qui lui ressemble, loin de ce qu’on a voulu pour elle. »
Jeune bergère de Delphine Détrie est à voir le 27 février.

La crise de la masculinité
Autopsie d’un mythe tenace

Francis Dupuis-Déri (éditions remue ménage)


Après Démocratie, histoire politique d’un mot ; Les black blocs. La liberté et l’égalité se manifestent ; La peur du peuple ; deux ouvrages de Francis Dupuis-Déri sont également publiés cette année — Les nouveaux anarchistes et L’anarcho-indigénisme, co-écrit avec Benjamin Pillet —, après cette liste impressionnante, sort une nouvelle édition de la Crise de la masculinité. Autopsie d’un mythe tenace.

Un mythe tenace certes d’autant que le thème de la masculinité fait vendre. Cependant, que sa résurgence ait acquis une telle ampleur, suscite des colloques, des essais sur le « phénomène », jusqu’à des délires aux relents paranoïaques exprimés par les « mâles », cela provoque évidemment de nombreuses questions. Les hommes seraient soi-disant « diabolisés, dénigrés », une « espèce en voie de disparition »… Alors qu’une femme meurt tous les trois jours du fait de la violence de son conjoint ou ex-compagnon. Au vu des chiffres concernant les femmes victimes de violences conjugales, les femmes violées et harcelées chaque jour, on peut s’inquiéter du discours sur «  la crise de la masculinité » et de l’emballement médiatique qui touche des personnalités publiques, « des fonctionnaires, des acteurs politiques de l’extrême droite ou de forces progressistes, voire des philosophes marxistes et anarchistes, des hommes qui se prétendent proféministes, et même des femmes (post)féministes, dont certaines sont honorées du titre de marraines ou présidentes de groupes d’hommes. »

La revendication de rapports et de droits égalitaires entre les hommes et les femmes serait-elle un danger pour la gent masculine ? L’ironie serait de mise si ce discours ne dissimulait les conséquences graves pour les rapports sociaux et, surtout, travestissait les arguments contre les violences à l’encontre des femmes et les inégalités avérées concernant les droits des femmes dans les sociétés occidentales et internationales.

« Le discours de la crise de la masculinité est […] fondamentalement misogyne, puisque ce qui est féminin est présenté comme un problème, une menace, un élément toxique qui plonge le masculin en crise, qui le détruit, qui le mue en son contraire : le féminin. » La “crise de la masculinité” serait-elle donc à terme une crise du système ? Car pour surmonter cette « crise de la masculinité, […] il est très souvent proposé de (re)valoriser une identité masculine conventionnelle associée à certaines qualités, mais aussi à des rôles et des fonctions dans la société, dans la famille et dans le couple. Un homme, un vrai, est évidemment hétérosexuel, autonome, actif, agressif, compétitif et possiblement violent. On prétend que ce modèle de la masculinité doit être (re)valorisé pour assurer un sain développement des garçons et des hommes et une complémentarité équilibrée avec les femmes. Ces dernières doivent adhérer à l’identité féminine conventionnelle, c’est-à-dire être elles aussi hétérosexuelles, mais également attentives, attentionnées, coopératives, pacifiques et douces — et dépendantes des hommes. »

Nous y voilà, chacune et chacun doit rester à la place assignée par l’État, le capitalisme, les traditions, les convenances, etc. La « crise de la masculinité » a ainsi bon dos pour ne pas analyser les causes et les conséquences des crises“ sociales et politiques et c’est le prétexte à un retour à l’ordre moral et traditionnel. D’ailleurs la « crise de la masculinité » n’est pas vraiment définie, elle reste floue bien que reprise en boucle, et ce phénomène n’est pas nouveau, mais il est vendeur. Alors à qui profite cette vaste manipulation ? Certainement pas aux hommes. Quant aux femmes, accusées de tous les maux — cela s’appelle Blaming the Victims, blâmer les victimes — elles n’ont qu’à bien se tenir. Pour ce qui est des féministes radicales, ce sont les nouvelles sorcières !

La Crise de la masculinité. Autopsie d’un mythe tenace de Francis Dupuy-Déri est une étude essentielle pour comprendre et analyser les enjeux de la propagande véhiculée par cette « mode » de la « crise de la masculinité ». Car en réalité, « les hommes ne sont pas en crise, mais ils font des crises, réellement, au point de tuer des femmes. »

« L’homme est en crise, dit-on.

Parce que la société est féminisée. Parce qu’il n’y a plus de modèles masculins. Parce que les pères sont évincés par des mères dominatrices. Plusieurs symptômes permettraient de diagnostiquer cette crise de la masculinité, soit l’échec scolaire des garçons, le chômage des hommes, la difficulté pour les hommes de draguer des femmes, la violence des femmes contre des hommes et tous ces suicides d’hommes poussés à bout par des femmes qui les ont rejetés et abandonnés.
Le discours de la crise de la masculinité est à ce point répandu qu’il s’agit aujourd’hui d’un “cliché” ou d’une “sorte de lieu commun”, comme le soulignent des spécialistes de la condition masculine en Australie, au Canada, aux États-Unis, en France, au Royaume-Uni et ailleurs.
 »
En compagnie de Francis Dupuis-Déri

Lectures d’extraits du livre par Nicolas Mourer.


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