Basquiat. Un adolescent à New York de Sara Driver. Still Recording de Saeed Al Batal & Ghiath Ayoub. Sergio & Sergei de Ernesto Daranas Serrano. « Il est pas facile de raconter à présent ». Crise de l’expérience et création artistique après la Grande Guerre (dir. Luca Salza). Synonymes de Nadav Lapid. Mon frère s’appelle Robert et c’est un idiot de Philip Gröning. CINÉLATINO 31e Rencontres de Toulouse

lundi 25 mars 2019
par  CP
popularité : 34%

Basquiat
Un adolescent à New York

Film documentaire de Sara Driver (DVD)

Entretien avec Sara Driver

Still Recording
Film de Saeed Al Batal & Ghiath Ayoub (27 mars 2019)

Entretien avec Ghiath Ayoub

Sergio & Sergei
Film de Ernesto Daranas Serrano (27 mars 2019)

Entretien avec Ernesto Daranas

Compañeros
Film de Alvaro Brechner (27 mars 2019)

CINÉLATINO
31e Rencontres de Toulouse
Du 22 au 31 mars

41ème Festival international de films de femmes
Du 22 au 30 mars, à Créteil.

« Il est pas facile de raconter à présent »
Crise de l’expérience et création artistique après la Grande Guerre

Sous la direction de Luca Salza (éditions Mimésis)

En compagnie de Luca Salza

Synonymes
Film de Nadav Lapid (27 mars 2019)

Mon frère s’appelle Robert et c’est un idiot
Film de de Philip Gröning (27 mars 2019)

Basquiat. Un adolescent à New York.
Le film documentaire de Sara Driver (DVD)


Le titre du film de Sara Driver, Boom For Real, est traduit en français par Basquiat. Un adolescent à New York. Si Jean-Michel Basquiat est emblématique de la ville à la fin des années 1970, le film est avant tout sur New York, les mouvements politiques et artistiques qui animent cette période juste avant l’élection de Ronald Reagan comme président des Etats-Unis, en janvier 1981.
Durant ces années, la création s’exprime en roue libre dans tous les domaines, fusant littéralement dans un Down Town, un centre ville complètement abandonné des services publics. Sara Driver réussit à en restituer l’ambiance particulière. Le film est un document passionnant sur une époque fulgurante où s’exprimer en cassant les codes de l’art est la règle, sans viser à une quelconque réussite ou consécration. Jean-Michel Basquiat vit dans la rue ou squatte — « il était partout » dit un des témoins —, il s’imprègne des courants, des mouvements hip-hop, punk rock, des événements politiques, des violences raciales… Et finalement devient un symbole d’une expression graphique libre et créative.

Viennent ensuite les années Reagan, un autre cycle de l’histoire d’un quartier et d’une lutte que Seth Tobocman raconte dans son roman graphique, Quartier en guerre. New York années 1980 (éditions CMDE). À la déliquescence d’une ville qui fut le théâtre d’une expérimentation de nouvelles formes artistiques, succède une politique sécuritaire et les spéculations immobilières dans le quartier populaire du Lower East Side de New York. La gentrification démarre. Il s’agit alors de chasser une population modeste et marginale du centre ville pour installer des super marchés et des logements pour yuppies. Wall Street et la haute finance mettent en place la dérégulation de l’économie et la renaissance de la droite états-unienne.
Dans Boom For Real, Basquiat. Un adolescent à New York, Sara Driver fait office d’archéologue à la découverte d’une ville dans un moment particulier : celui des derniers sursauts d’une contre-culture animée par des artistes spontanés prônant l’échange et la création.
Le film de Sara Driver, Basquiat. Un adolescent à New York, est politique, musical et bien plus. On le trouve à présent en DVD.

Still Recording
Film de Saeed Al Batal & Ghiath Ayoub (27 mars 2019)

Entretien avec Ghiath Ayoub
Il y a quelques semaines, nous avons parlé d’un livre, Burning Country. Au cœur de la révolution syrienne, de Leila Al-Shami et Robin Yassin-Kassab, publié aux éditions L’Échappée. Burning country donne la parole à des Syriens et à des Syriennes qui, dès 2011, ont participé à une révolution, construite au jour le jour, dans chaque quartier, chaque village repris au régime de Bachar el-Assad. Ce soulèvement populaire a continué malgré la guerre contre-insurrectionnelle menée par le régime syrien et ses alliés.
Régime qui a eu recours à l’instrumentalisation des antagonismes religieux et communautaires, de même qu’à l’emprisonnement et à la torture. Burning country se compose se témoignages pour tenter de comprendre, de démêler une information vite brouillée sur les résistances populaires en Syrie.

Le 27 mars sort en salles Still Recording de Saeed Al Batal & Ghiath Ayoub qui apporte aussi un autre regard sur l’expérience révolutionnaire. Still Recording a été réalisé à partir de 450 heures de rushes filmées par plusieurs cameramen à Damas et dans la Ghouta orientale, entre 2011 et 2015. Still Recording est « un document exceptionnel sur l’histoire récente de la Syrie et sur la nécessité vitale que peut avoir le cinéma », explique Mohammad Ali Atassi, producteur, et lui-même réalisateur d’un film documentaire avec Ziad Homsi, en 2014, Our Terrible Country.

En 2011, Saeed Al Batal, étudiant ingénieur, quitte Damas pour Douma en Ghouta orientale afin de participer à la révolution syrienne, il est rejoint par son ami Milad, peintre et sculpteur, étudiant aux beaux-arts de Damas. Tous deux vont photographier, filmer, non seulement les bombardements et les combats dans la ville assiégée de Douma, mais également la résistance et l’expérience d’autogestion de la population. Le film est à la fois une trace de la lutte, comme la création de murals sur les ruines, et une manière de témoigner du sentiment de libération et de la disparition de la peur : ce ne sera jamais comme avant. « Je vois mes amis devant moi [raconte Milad] qui se rendent, qui sont défaits, qui perdent, qui partent et qui fuient. Parfois je suis surpris par un désir profond de faire comme eux, de m’abandonner à l’idée qu’un grand complot contre lequel je ne peux rien se joue, d’écraser ma volonté de changement et me convaincre que mes actes n’ont aucun impact sur le monde, car il y a en face une force qui contrôle le cours de ma vie et de l’histoire. Ma seule ambition serait alors une réussite personnelle. Mais je crois profondément que la mort est plus clémente que de se plier et de vivre opprimé dans une vie sans rêves ».

Pour Ghiath, qui intervient par la suite dans la réalisation, le film remet « en question des clichés diffusés par les médias sur [la population], les combattants, et sur ce qui se passe en Syrie. » Le film suscite une réflexion profonde, c’est « une tentative de comprendre les contradictions en jeu dans la situation exceptionnelle de la guerre, et également une recherche de définition du mot artiste, et sa position dans la société : qu’est-ce l’art dans la révolution, dans la guerre, dans la mort ?  »

Face à un mouvement populaire pour la liberté et la dignité, tous les discours des puissants, qu’ils viennent de Moscou, de Washington, de Paris, d’Ankara ou de Damas, disent, chacun à sa manière : « Ne vous avisez pas de perturber l’ordre en place pour d’autres raisons que les nôtres. »
Rencontre avec Ghiath Ayoub et May sa traductrice.

Still Recording de Saeed Al Batal & Ghiath Ayoub est sur les écrans le 27 mars 2019) .

Dans la veine de la comédie traitant de sujets graves, le nouveau film d’Ernesto Daranas, Sergio & Sergei, est en salles également le 27 mars prochain.
En 1991, après la chute du mur, l’URSS se délite dans toute l’Europe et abandonne Cuba à son sort, déclenchant sur l’île une crise économique, sociale et culturelle sans précédent, qu’on appelle « la période spéciale ». Dans le même temps, le cosmonaute soviétique Sergei Krikalev erre dans l’espace depuis onze mois, à bord de la station Mir et espère revenir sur terre pour retrouver sa famille. Mais les événements retardent la probabilité d’un prochain retour. Autrement dit, les enjeux politiques et la nouvelle distribution des cartes du pouvoir font passer la conquête du ciel au second plan de l’histoire.

Le scénario s’inspire de la réalité, hormis concernant le personnage de Sergio, qui enseigne la philosophie marxiste à l’université et a bien du mal à subvenir aux besoins de sa famille. Qui s’intéresse en effet au communisme en pleine débandade et qui veut apprendre le Russe ? Radioamateur passionné, Sergio rêve communiquer par-delà les frontières, avec la terre entière et, en l’occurrence, même plus loin, puisque par hasard il entre en contact avec Sergei dans l’espace. Cela tombe bien car celui-ci se sent bien seul depuis quelque temps et Sergio parle couramment russe. Toutefois les échanges ne passent pas inaperçus, les services secrets cubains sont à l’écoute, surtout l’un de ses agents, très zélé, qui voit en Sergio un traître au service de la CIA. Pour preuve, Sergio a un ami états-unien qui lui envoie du matériel radio.

C’est Mariana, la fille de Sergio, qui prête sa voix à la narration de ce conte humaniste, une petite fille qui a les pieds sur terre, comme sa grand-mère. Il faut bien avec ce père qui a la tête dans les étoiles où son copain russe flotte en apesanteur, piégé dans son laboratoire en orbite.
Dans cette morne « période spéciale », la débrouille est indispensable si l’on veut survivre ; heureusement le voisin bricoleur n’est pas à court d’idées et bricole pour Sergio une antenne qui lui permet, le casque sur les oreilles, de sauter les frontières et trouver une solution pour que Sergeï redescende sur terre.

On avait déjà admiré le talent d’Ernesto Daranas pour décrire la société cubaine, dans son précédent film, Chala. Une enfance cubaine, qui mettait en scène un adolescent livré à lui-même. Cette fois Daranas choisit la comédie pour décrire l’absurdité d’une administration paranoïaque, mais aussi la magie de la solidarité.
Sergio & Sergei d’Ernesto Daranas Serrano sur les écrans le 27 mars 2019)

Compañeros
Film de Alvaro Brechner (27 mars 2019)


Après le coup d’État du 27 juin 1973, l’Urugay est dirigé par une dictature militaire, qui va emprisonner pas moins de 6000 personnes pour une population en comptant 3 millions. Le gouvernement militaire participe à la « guerre sale », collaborant avec d’autres dictatures sud-américaines et les États-Unis à l’opération Condor, une opération internationale d’assassinats et de lutte antiguérilla ayant pour but de poursuivre et assassiner jusqu’en Europe les dissident.es politiques de gauche. La population subit alors une répression terrible. En plus des emprisonnements, on recense des assassinats et des disparitions, la pratique de la torture est généralisée, y compris sur les enfants. La répression vise en premier lieu le mouvement Tupamaros, créé au début des années 1960.

C’est dans ce contexte que trois opposants politiques connus sont enlevés et gardés au secret pendant douze années. Basé sur des faits réels, Compañeros d’Alvaro Brechner décrit la résistance de ces hommes confrontés à des conditions inhumaines d’incarcération. Comme l’explique Alvaro Brechner, « l’écriture et la réalisation de ce film m’ont demandé quatre années de recherche et de documentation. Un des enjeux majeurs pour moi était qu’il ne s’agisse pas d’un film de prison, mais d’un voyage existentiel. Le projet des militaires était clair : "Puisque nous n’avons pas pu les tuer, nous allons les rendre fous." Au-delà d’une méticuleuse reconstitution historique des faits, j’ai cherché à faire ressentir sur le plan esthétique et sensoriel l’expérience de la survie et la lutte intérieure que subissaient mes personnages. »
Ancré dans l’histoire récente de l’Urugay, le scénario est directement inspiré par les récits de prisonniers politiques Tupamaros et met en scène trois figures célèbres de l’opposition, dont un futur président, un ministre et un écrivain.

L’approche du film est plus psychologique que politique, décrivant les pires conditions d’incarcération auxquelles sont soumis les prisonniers pour les pousser à la folie ou au suicide. Le film montre comment ces derniers y résistent ou parfois se désespèrent devant l’isolement total, la perte des repères ou encore la dégradation physique. Il y a cependant cette rencontre improbable de l’un d’eux avec un gardien pour lequel il va devenir le rédacteur de ses lettres amoureuses.
Les trois comédiens, Antonio de la Torre, Chino Darín et Alfonso Tort, incarnent admirablement les phases que traversent les personnages.
Compañeros d’Alvaro Brechner sera sur les écrans le 27 mars.

CINÉLATINO
31e Rencontres de Toulouse
Du 22 au 31 mars (www.cinelatino.fr)

13 longs-métrages de fiction inédits en France seront en compétition cette année.
12 sont des premiers ou deuxièmes films et 6 sont réalisés par des femmes.

FAMILIA SUMERGIDA (FAMILLE EN IMMERSION) María Alche
À Buenos Aires, le monde de Marcela devient étrange après la mort de sa sœur. Alors que ses relations se détériorent avec le reste de la famille, elle erre entre la réalité et les fantômes de sa mémoire.
JAZMINES EN LIDICE (JASMINS A LÍDICE) Rubén Sierra Salles
Sur les hauteurs de Caracas, une femme vit dans le quartier populaire de Lidice. Contre l’avis de sa famille, elle refuse de quitter sa maison pleine des souvenirs de son fils assassiné. Ce film fait partie du nouveau cinéma vénézuelien.
LUCIERNAGAS (LUCIOLES) de Bani Khoshnoudi
Pour son troisième long métrage, la cinéaste raconte l’exil d’un jeune homosexuel iranien, qui a fui la répression de son pays et arrive clandestinement en bateau depuis la Turquie, à Veracruz. Au Mexique, il vit entre la nostalgie de son pays, de ses amis et un sentiment de liberté qu’il n’a jamais connu.
NIÑA ERRANTE (FILLE ERRANTE) de Rubén MENDOZA
Lors de la mort de son père, Ángela, une adolescente de 12 ans, fait la connaissance de ses trois demi-sœurs, plus âgées qu’elle. Pour lui éviter l’assistance publique, celles-ci décident de la confier à une tante habitant à l’autre bout du pays. Commence alors un voyage à travers la Colombie, un voyage initiatique pour l’adolescente qui rompt avec l’enfance.
PERRO BOMBA de Juan Cáceres
Steevens est un jeune Haïtien qui mène une vie simple et stable au Chili entre son travail, ses amitiés et les fêtes. L’arrivée d’un ami d’enfance fait basculer sa vie tranquille, il perd son travail, son logement et se retrouve dans la marge.
QUERÊNCIA de Helvécio MARINS JR
Le monde des rodéos (Brésil)
LOS TIBURONES (LES REQUINS) de Lucía GARIBALDI
Présenté au festival Sundance, ce film uruguayen a obtenu le prix de la meilleure réalisation. Histoire de Rosina et de la rumeur de la proximité des requins.
TEMBLORES (TREMBLEMENTS) de Jayro BUSTAMENTE
Sur fond de tremblement de terre, un homme gay est banni de sa famille évangéliste. Au Guatemala, l’homosexualité est considérée comme le pire. Il accepte alors de suivre une thérapie de réorientation sexuelle.
LAS NIÑAS DE BIEN (Les Filles de bonne famille) de Alejandra Marquez Abella
Mexique. 1982. Une crise économique frappe le pays et touche Sofia, femme gâtée et complètement inconscience en dehors des fêtes qu’elle organise…
MIRIAM MIENTE (MIRIAM MENT) de Natalia CABRAL, Oriol ESTRADA
Chronique sur l’adolescence et critique de la société de classes en république dominicaine et racisme.
MONOS de Alejandro LANDES
Au sommet d’une montagne lointaine, huit enfants armés et à qui l’on enseigne la violence ont sous leur surveillance une otage et une vache à lait.

« Il est pas facile de raconter à présent »
Crise de l’expérience et création artistique après la Grande Guerre

Sous la direction de Luca Salza (éditions Mimésis)


Dans les années 1930, Walter Benjamin élabore une thèse essentielle sur l’héritage culturel de la Grande Guerre : les soldats auraient perdu la capacité de raconter leur expérience de la guerre, face à un univers dominé par les machines de mort : « l’effrayante amplitude du dispositif des armes et des stratégies nouvelles mises en acte par cette guerre, comme les tranchées, les gaz, la puissance inédite des obus, l’apparition des avions sur les champs de bataille et la déferlante de toutes les autres inventions techniques ont donné à la Grande Guerre le nom de “guerre de matériel” ». Céline semble confirmer la thèse de Benjamin lorsqu’il fait dire à son personnage du Voyage au bout de la nuit : « Il est pas facile de raconter à présent ».
La Grande Guerre ébranle l’expérience ; et ceux qui l’ont vécu « sont plongés dans une “pauvreté“ inédite qui concerne toute l’histoire de la civilisation. » Il n’y a plus de parole en partage, « le conteur a disparu ». Ceux qui en réchappent, « ceux qui réussissent à survivre ne peuvent rien dire, ou si peu. Ils ne sentent plus rien. Ils s’emmurent dans le silence. Ils ne font aucune « publicité » à la guerre.
Situés hors de ce monde, hors de leur vie, ils n’en parlent guère. Ils deviennent muets. » La Première Guerre mondiale nous a plongés dans la barbarie.
« Il est pas facile de raconter à présent ». Crise de l’expérience et création artistique après la Grande Guerre est un essai collectif pour tenter d’explorer les possibilités d’une conception positive, nouvelle de la barbarie en suivant des artistes, des philosophes, des cinéastes qui se confrontent à la question de la catastrophe et à l’impossibilité, pour ceux qui l’ont vécue, d’en parler. Toutefois, le silence ne signifie certainement pas l’absence de choses à dire, « il exprime plutôt une stratégie de rupture et de résistance ».

En compagnie de Luca Salza

— Le Crime était presque parfait. 
la Grande Guerre, héritage sans testament, Alain Brossat
— « Et il resta sans ». Notes sur guerre, espace, écriture. Giancarlo Alfano
— Être dans les tranchées. La Philosophie et la bataille. Pierandrea Amato
— Le Pouvoir de la Fiction.
 Le récit de la Grande Guerre de Griffith à Ozon. Alessia Cervini
— « Il n’y a plus de mots ».
 Littérature et photographie dans la Grande Guerre. Entretien avec Hélène Gestern
— Mémoires de disparu
— Voyage au bout de la nuit, ou Crise de Prose. Nathalie Barberger
— « Cache-toi Guerre ». 
Le silence surréaliste Comme Conjuration Poétique. Raphaëlle Herout
— « Ne détruisez pas que cela.
 Pendant que vous y êtes détruisez tout ».
L’acte de création à l’époque de la Catastrophe. Luca Salza
— L’ouïe et l’odorat dans la mémoire italienne
de la Grande Guerre. Giuseppe Episcopo
— Vélimir Khlebnikov. Le « semeur d’yeux » Contre la Guerre. Jean-Baptiste Para
— Le temps nouveau de la Guerre. La Montagne Magique de Thomas Mann. Gianluca Miglino

Synonymes
Film de Nadav Lapid (27 mars 2019)


Premières impressions.
Un jeune Israélien arrive à Paris, avec l’espoir que la France et la langue française le sauveront de la folie de son pays. Synonymes, Ours d’or au festival de Berlin, est un film qui suscite le débat, les impressions sont polémiques et les avis tranchés. Pour preuve, les discussions avec les amis de l’émission Longtemps je suis couché de bonne heure sur Radio Libertaire. Nadav Lapid réussit à présenter des personnages n’éveillant aucunement l’empathie, mais qui, au demeurant, tendent un miroir aux sociétés israélienne et française, c’est dérangeant. D’une part, il y a Yoav, traumatisé par un système dont il veut s’échapper et, d’autre part, deux personnages, Caroline et Émile, qui s’ennuient dans leur confort bourgeois. Les trois semblent vivre dans une sorte de dérive, faite de vacuité pour le couple, et de colère pour Yoav.

Synonymes ou le film de la discussion, dans tous les cas, car il ne laisse pas neutre et donne une vision toute personnelle de la France. La séance « d’intégration » pour étrangers est un véritable morceau d’anthologie : chanter la Marseillaise, savoir le nom des présidents de la Ve République et se souvenir que « le coq est français parce qu’il est courageux, parce qu’il chante et se lève tôt »… Grande leçon !

Yoav veut à tout prix s’approprier la langue française en répétant les mots et leur signification, de manière quasi obsessionnelle ; c’est une autre facette de la nécessité pour lui de rompre avec ses origines. Il refuse de parler l’hébreu moderne pour achever une rupture qu’il considère nécessaire dans sa démarche de couper les ponts avec Israël. À son arrivée, le vol de son sac et de ses vêtements, le laissant complètement nu, est symbolique du dépouillement total de son identité.

Nadav Lapid manie sans concession la critique de l’État israélien, et de ses fondements mêmes après sa création en 1948. Il exprime ce que nombre de jeunes, et moins jeunes (sur plusieurs générations), ont dit ou disent, que ce soit après 1967 (guerre de Six jours), 1973 (guerre du Kipour/Ramadan), 1982 ou encore au moment de la première Intifada (1987). Le sauve-qui-peut évoqué par Yoav dans ces accès de révolte, se retrouve dans les propos de Michel Warschawski (A tombeau ouvert. La crise de la société israélienne [2003] et Programmer le désastre : La politique israélienne à l’œuvre [2008]), ou encore dans ceux d’Eyal Sivan à propos de l’idéologie qui sous-tend le système étatique israélien. L’armée est un passage obligatoire à partir 18 ans et renforce à coup sûr la peur de l’Autre, instillée dès le jardin d’enfants : ("Nous sommes entouré.es d’ennemi.es et il en existe à l’intérieur", faisant référence aux 20 % de la population palestinienne-israélienne).

Le côté « conquérant », puis cassé de Yoav illustre bien les conséquences psychologiques engendrées par un système, où il n’est pas envisageable de perdre. L’abandon du yiddish (langue des vaincu.es et des victimes du génocide) et l’adoption de l’hébreu moderne pour créer une rupture avec une certaine forme de judéité est symbolique de cet enfermement, auquel il est difficile d’échapper, ou même de contourner. Le film de Dalia Hager et Vidi Bilu, Une jeunesse comme aucune autre (2005), illustre l’impact de l’armée sur les mentalités des soldats et soldates, comme sur le personnage de Yoav dans Synonymes.

C’est vrai qu’il n’est guère sympathique, il est tendu et souvent sur le point de péter un câble, il ne se contente plus du dédouanement du « Shoot and cry » de Valse avec Bachir de Ari Folman (2008). Nadav Lapid parle directement du Betar en montrant les attitudes brutales de certains de ses membres et leur idéologie.

Quant aux deux ami.es bourges, assez fades, Yoav les intéressent par son côté naïf et sauvage. Il représente une forme d’aventure qui les divertit un temps, mais Caroline s’en lasse en laissant tomber un « dommage » indifférent lorsque Yoav passe les bornes durant le concert. Synonymes est en partie basé sur l’expérience personnelle de Nadav Lapid et le jeu de son acteur, Tom Mercier, y ajoute une touche d’émotion imprévue et de véracité impressionnante.

L’originalité des axes de prises de vue, la caméra qui semble faire corps avec Yoav, adopter son regard sur la ville, le rythme du montage, font de Synonymes un film qui peut être déroutant, en même temps qu’absolument passionnant.

Autre film qui sort le 27 mars, Mon frère s’appelle Robert et c’est un idiot de Philip Gröning (27 mars 2019)

Une histoire sauvage et originale. Des jumeaux, une fille, aux allures de séraphin, et son frère, qui cite souvent Heidegger, sont en pleine crise existetielle qui se traduit par un pari fou et l’innocence de la transgression. Avec, en leitmotiv, deux questions : Où est la réalité ? Et qu’est-ce que le temps ?


Navigation

Articles de la rubrique