Alger, capitale de la révolution. De Fanon aux Black Panthers. Elaine Mokhtefi (la fabrique)

dimanche 2 juin 2019
par  CP
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Alger, capitale de la révolution
De Fanon aux Black Panthers

Elaine Mokhtefi (la fabrique)


Alger, capitale de la révolution
De Fanon aux Black Panthers

Elaine Mokhtefi (la fabrique)

1951. Paris au lendemain de la guerre, de l’Occupation, la ville en porte les marques par la morosité, les couleurs ternes, la méfiance… Elaine Klein, jeune états-unienne, débarque dans cette ville dont elle attend beaucoup. Cependant, écrit-elle, « dans les entrailles de Paris se préparaient des drames que j’allais mettre des mois à enregistrer et à comprendre. Une sous-classe et une sous-culture de travailleurs algériens immigrés engageaient la ville et le pays dans une bataille existentielle pour la reconnaissance et la liberté. »

C’est ainsi que s’ouvre le récit d’Elaine Mokhtefi, Alger, capitale de la révolution. De Fanon aux Black Panthers. Si elle était loin d’imaginer alors son implication dans la lutte pour l’indépendance algérienne, une lutte qui la mènerait à un autre combat, celui des Black Panthers, elle savait ce qu’était le racisme… Dans le Sud des Etats-Unis, la ségrégation « sautait au yeux, jour et nuit, à travers une réglementation et des lois appliquées par les citoyens et imposées par les forces de l’ordre. Les restaurants, toilettes, écoles et transports publics, les fontaines d’eau, tout était ségrégué ». Très jeune, elle se rebelle.

À Paris, la manifestation du 1er mai 1952 est pour elle une révélation, néanmoins elle note : « la célèbre devise — liberté, égalité, fraternité — était en berne. Le colonialisme et le racisme m’apparurent comme les deux piliers du pouvoir et de la suprématie. » L’anticolonialisme va donc de soi et la guerre d’Algérie « est devenue la cause déterminante des années cinquante ». Il n’est d’ailleurs pas question de « guerre » d’Algérie à cette époque, mais de « pacification » ou des « événements » algériens, un déni politique révélateur. Franz Fanon, avant d’être expulsé d’Algérie, écrit une lettre ouverte au gouverneur général de l’Algérie, « Le pari absurde était de vouloir coûte que coûte faire exister quelques valeurs alors que le non-droit, l’inégalité, le meurtre multi-quotidien de [l’être humain] étaient érigés en principes législatifs […]. Les événements d’Algérie sont la conséquence logique d’une tentative avortée de décérébraliser un peuple ». Elaine est avec Franz Fanon pour la Conférence panafricaine des peuples, mais auparavant elle travaille à New York, au siège des Nations unies avec la délégation du FLN afin de dénoncer la guerre coloniale menée par la France contre la population algérienne.

Huit années de guerre en Algérie signifie les actes systématiques de torture, les disparitions, les liquidations sommaires, « plus de deux millions d’hommes, de femmes et d’enfants soit un quart de la population indigène […] enfermée dans des camps de concentration », de 300 000 à un demi million de victimes, les meurtres d’Algériens, d’Algériennes, et de fonctionnaires français par l’OAS. En 1962, au moment de l’indépendance, la moitié de la population est démunie, affamée et malade, les enfants souffrent de rachitisme et de tuberculose. « Le sous-développement résultait d’un colonialisme fondé, comme ailleurs, sur le racisme et l’inégalité, dont les objectifs étaient la mainmise sur les ressources du pays et la destruction de sa culture », remarque Elaine, qui s’installe à Alger quelques semaines après l’indépendance.

Pleine d’espoir, elle participe aux premières années de l’Algérie indépendante en tant que journaliste, interprète et organisatrice de rencontres. Alger devient alors le «  carrefour pour tous les mouvements de libération et antifascistes des années soixante. » C’est ainsi qu’elle accueille les Black Panthers en exil et aide à la mise en place du Festival panafricain d’Alger. Pendant ces douze années algériennes, jamais elle ne se départit de sa curiosité, de son humour et de son esprit critique.

Son compagnon de vie, Mokhtar Mokhtefi, Elaine le rencontre à Alger. « Lorsque, après l’Indépendance, il a vu leurs idéaux broyés, outragés, il s’est senti meurtri dans son âme. Le jour où j’ai été expulsé d’Algérie pour avoir refusé de devenir une informatrice de la Sécurité militaire, ce fut le coup de grâce. “Je perds mes dernières illusions” », a-t-il écrit alors. « L’exil reste l’ultime solution lorsque la médiocrité et la féodalité triomphent et s’érigent pour devenir nos juges. » Cela ne l’empêchera pas d’intituler son dernier texte « I had a wonderful life ».

Alger, capitale de la révolution. De Fanon aux Black Panthers est un récit passionnant qui mêle la vie personnelle d’Elaine Mokhtefi, l’histoire politique d’une époque, les luttes antiracistes et les rencontres de figures importantes de l’anticolonialisme, enfin c’est une ode à un pays qui, un moment, a représenté la construction, ou plutôt la reconstruction d’un monde sur des bases nouvelles et justes après une guerre atroce. Alger, capitale de la révolution a aussi une résonance dans l’actualité algérienne, lorsqu’un peuple à nouveau se révolte…

Nul doute qu’Elaine suit aujourd’hui les manifestations et les réactions de la population, des jeunes en Algérie, puisque son lien avec ce pays reste intact, grâce aux amitiés, à ses souvenirs et aussi à la lecture du journal El Watan
Mais retour à son arrivée à Paris en 1951, au début d’un itinéraire étonnant…

Cinéma avec la sortie de deux DVD le 4 juin prochain :

Monsieur
Film de Rohena Gera


« La fracture des classes sociales en Inde aujourd’hui est aussi forte que la discrimination raciale aux États-Unis des années 1950 [souligne la réalisatrice]. La différence est qu’ici elles ne sont même pas identifiées comme un problème. Il est considéré totalement normal d’exploiter, ignorer et traiter comme inférieures des personnes qui vivent et travaillent dans les foyers aisés. Une histoire d’amour entre un patron et sa “servante”, comme on les appelle toujours, et comme elles s’appellent elles-mêmes, conduirait ces deux personnes au ridicule et à la honte. »

Comme le constate Rohena Gera, dans la société indienne où tout semble figé, où le système de castes est tellement intégré dans les mentalités, les coutumes et les habitudes, qu’il paraît impossible d’imaginer que les barrières sociales puissent un jour disparaître, ni même être remises en question.

C’est le pouvoir du cinéma de donner la possibilité d’observer, de poser des questions, de susciter la réflexion sur les coutumes et les habitudes à première vue anodines, sans aller bien sûr jusqu’à provoquer un changement, mais c’est déjà bien.

Le film de Rohena Gera, Monsieur, porte à la réflexion sur les comportements institutionnalisés ou non, qui font que l’on est plus ou moins indifférent à l’autre, à celles et ceux d’en bas, sans se préoccuper du phénomène de domination dans les rapports, de quelque nature qu’il soit…
Monsieur est de fait un film ouvert, grâce au personnage de Ratna, une femme déterminée dans la poursuite d’un rêve et de son émancipation…

L’histoire d’amour impossible illustre parfaitement les frontières dans lesquelles s’enferment les individus. Alors les femmes représentent l’avenir ? Dans tous les cas, Ratna en est certainement partie prenante.

L’Ordre des médecins
Film de David Roux


À 37 ans, Simon est médecin et côtoie quotidiennement la maladie et la mort à l’hôpital. C’est sa vie. Lorsque sa mère est hospitalisée dans un service voisin, la protection professionnelle qu’il utilise n’opère plus. Soudain, les sentiments et l’irrationnel l’envahissent au point de perdre ses repères habituels.

Être confronté à la perte d’un être cher, en l’occurrence sa mère, lui ôte toute neutralité dans l’exercice de sa profession. L’univers aseptisé de l’hôpital accentue encore le décalage psychologique vécu par Simon, qui tente retrouver la distance nécessaire à son métier de médecin.

L’hospitalisation de sa mère ébranle totalement le fondement même de sa vie et l’essence sa profession, le mettant face à l’impuissance de sauver et, en écho, à une forme de vacuité de sa vie personnelle. Le réalisateur se penche sur les relations intimes, les relations familiales et leur complexité dans un contexte dramatique inéluctable.

La réussite de L’Ordre des médecins tient aussi à l’émotion créée par les deux personnages principaux, la mère et le fils, interprété.e par Marthe Keller et Jérémie Rénier.


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