Pouvoir de détruire, pouvoir de créer. Vers une écologie sociale et libertaire. Murray Bookchin. Monrovia, Indiana de Frederick Wiseman. La Miséricorde de la Jungle de Joel Karekesi

lundi 22 avril 2019
par  CP
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Pouvoir de détruire, pouvoir de créer
Vers une écologie sociale et libertaire

Murray Bookchin
(L’échappée)
Traduction de Helen Arnold, Daniel Blanchard et Renaud Garcia.
Textes choisis et commentés par Helen Arnold, Daniel Blanchard, Renaud Garcia et Vincent Gerber.
Préface de Daniel Blanchard.

En compagnie de Helen Arnold, Daniel Blanchard et Élise Gaignebet, traductrice de la Vie de Murray Bookchin. Écologie ou catastrophe de Janet Biehl.

Raréfaction des ressources, extinction des espèces, dérèglement climatique : la nature est en crise. Le mouvement écologiste l’est tout autant : ses idées, privées de leur tranchant, ont été détournées par les gouvernements et les industriels pour tenter de retarder le désastre tout en générant de nouvelles sources de bénéfices.

Dans un tel contexte, la pensée de Murray Bookchin, qui en appelle à un changement de vision globale, se révèle essentielle : on ne pourra pas faire disparaître la domination de l’humain sur la nature sans éliminer celle de l’humain sur l’humain. L’écologie doit donc se faire sociale si elle veut s’attaquer aux causes profondes des bouleversements actuels, que sont la production et l’échange pour le profit, le gigantisme urbain et technologique, et l’assimilation du progrès aux intérêts des entreprises.

Les textes réunis ici, majeurs dans l’œuvre de Bookchin, exposent son écologie sociale, dans sa théorie comme dans sa pratique « municipaliste libertaire », qui passe par la démocratie directe et la reprise en main de nos conditions d’existence. Ils déploient aussi toutes les implications éthiques et même esthétiques de ce projet politique, depuis la respiritualisation du travail jusqu’à l’établissement d’une nouvelle sensibilité et d’une nouvelle façon de vivre, un apprentissage continuel de la vertu et de la décence pour résister à la corruption sociale, morale et psychologique exercée par le marché et son égoïsme débridé.


Pouvoir de détruire, pouvoir de créer. Vers une écologie sociale et libertaire de Murray Bookchin paraît aux éditions L’échappée, sous forme de plusieurs textes rassemblés dans une chronologie de 1969 à 1995. La difficulté pour introduire en quelques lignes ce choix de textes de Murray Bookchin est de distinguer tel ou tel sujet en particulier, en effet faire un focus n’est guère aisé puisque ses écrits montrent à quel point tous les aspects du problème écologique abordés par Bookchin sont liés face à un système capitaliste et ses diverses applications et répercussions. Sa pensée est étonnamment actuelle et il est troublant de constater que ses analyses ont des allures de prédiction. Il faut rappeler qu’il dénonce les dangers destructeurs du capitalisme dès les années 1960, comme dans ce texte de 1969 : « Dans pratiquement toutes les régions, cette société empoisonne l’air, pollue les cours d’eau, délave les sols, déshydrate la terre, détruit la flore et la faune. Ni les régions côtières ni les profondeurs de la mer n’échappent à cette souillure. Plus grave encore à long terme est le dommage peut-être irréversible qui est infligé aux cycles biologiques fondamentaux, comme ceux du carbone et de l’azote dont dépendent le maintien et le renouvellement de la vie de tous les êtres vivants, y compris l’être humain. »
S’agit-il d’un don d’ubiquité ? Dans tous les cas, Murray Bookchin avait une conscience aigue de l’urgence qu’il y avait déjà d’envisager et de construire une écologie sociale et libertaire dans un monde géré par une minorité inconsciente et mortifère, guidée par la seule idée du profit…

La radicalité de sa critique de la société et la construction d’une pensée pour une nouvelle société ont une influence certaine, notamment en Turquie sur le Parti des travailleurs du Kurdistan et sur l’expérience de mise en place d’une confédération de communes, démocratique, multiconfessionnelle et écologiste dans le Kurdistan syrien, au Rojava. « Les conflits économiques, ethniques, culturels ou de genre, parmi tant d’autres, se situent à l’origine des bouleversements écologiques d’une importance cruciale auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés ». D’où l’importance de la publication de ces textes de Bookchin, remarquablement traduits et essentiels pour mener une réflexion, Pouvoir de détruire, pouvoir de créer.

À noter que Bookchin a également conscience de l’émergence, dès les années 1980, d’un opportunisme et d’une récupération voulant réduire le « mouvement écologiste à l’état de simple cosmétique pour la société ». C’est pourquoi il insiste sur le fait que « l’action écologique est fondamentalement une action sociale. Ou bien nous nous attaquons aux racines sociales de la crise écologique actuelle, ou bien nous glisserons vers le totalitarisme. » Et vu la situation aujourd’hui, il y a matière à réflexion s’agissant d’un glissement vers le totalitarisme. Pour le dire simplement, à continuer ainsi, on va droit dans le mur !

Dans la préface, Daniel Blanchard revient sur un point majeur, « l’exigence d’une démocratie égalitaire et réelle » qui, dans le contexte des luttes « et de celles qui ne manqueront pas de surgir à l’avenir […] peut, dès maintenant, trouver un de ses terrains de diffusion les plus concrets ». Car, pour reprendre l’analyse de Bookchin « Ou bien nous réaliserons une écotopie fondée sur les principes écologiques, ou bien nous régresserons en tant qu’espèce. » Ce qui, à terme, peut provoquer la disparition des conditions organiques de la vie humaine : « Un tel aboutissement de la société de production pour la production n’est » qu’une question de temps.

Monrovia, Indiana
Film documentaire de Frederick Wiseman (24 avril)


Monrovia, Indiana ou les Etats-Unis comme montrées rarement, si peut-être dans certains films de fiction, comme Fargo des Frères Cohen, par exemple.
Monrovia, petite ville agricole du Midwest états-unien compte 1400 habitants, dont 76 % ont voté pour Trump aux dernières élections présidentielles. « Durant les neuf semaines de tournage, les habitants de Monrovia ont été accueillants, aimables et serviables [commente Frederick Wiseman]. Ils m’ont laissé voir tous les aspects de leur vie quotidienne.[…] Ils étaient contents que je m’intéresse à eux et à leur façon de vivre. Ce qui m’a le plus surpris à Monrovia, c’est le manque de curiosité et d’intérêt qu’ils manifestent pour le monde extérieur à leur ville. Ils vont très rarement à Indianapolis, la plus grande ville de l’Indiana, qui n’est qu’à 30 minutes de là. Je n’ai entendu personne manifester d’intérêt pour ce qui se passe en Europe, en Asie, ou ailleurs dans le monde. Leur monde, c’est Monrovia et ce qui se passe autour. »

Et durant neuf semaines, Frederick Wiseman a filmé les champs de maïs et leurs énormes machines à exploiter le sol, les pâturages, les élevages industriels de porcs, le marquage des bêtes, l’abattoir et le transport des bêtes entassées qui stressent — le respect du vivant et de la nature… On connaît pas vraiment à Monrovia. Il y a aussi le conditionnement des bêtes abattues, sous plastique, et… direct au supermarché, puis dans le barbecue. Pour clore le chapitre des animaux, visite chez le vétérinaire où est opéré un chien pour des raisons « esthétiques ».

Entre salles de classe, photos de fin d’année, coupes locales de sport, réunions municipales, cérémonies au funérarium, discussions au Barber Shop et au magasin d’armes du coin, les disciples de dieu se rassemblent… La foi guide les décisions. Bref, la petite maison dans la prairie façon XXIe siècle, pas de quoi susciter la prise de conscience. On ne parle surtout pas de politique, mais du travail, du temps qu’il fait, de la famille, de matériel agricole, de chasse, des voisins… Et s’il y a des problèmes, on se plonge dans la bible pour trouver des réponses ou dans ses variantes fondamentalistes. Et puis, il y a le nationalisme et toujours l’incroyable serment d’allégeance : God Bless America !

La vie réglée quoi ! Mal bouffe, prières et restons entre nous. L’inquiétude, c’est qu’un grand nombre d’étrangers viennent s’installer à Monrovia. De temps en temps, un garage sale (un vide grenier) anime le voisinage, un rallye ou bien une exposition de Hot Rods, de vieilles bagnoles transformées, peut-être la seule manifestation de créativité et de fantaisie, avec le magasin de tatouages.

Amen ! Parce que l’on prie beaucoup à Monrovia sans trop s’occuper de la pollution de l’eau. Le film se termine sur un enterrement et les champs de maïs… On ne pouvait faire mieux, les images parlent d’elles-mêmes. Le pays des opportunités vu par un fabuleux documentariste et une plongée dans la réalité de l’univers états-unien, enfin un des ses aspects.
Monrovia, Indiana de Frederick Wiseman est un chef d’œuvre documentaire qui est en salles le 24 avril.

La Miséricorde de la Jungle
Film de Joel Karekesi (24 avril)


« Sur les cendres du génocide rwandais, la seconde guerre du Congo éclate en 1998 dans la région des grands lacs à l’Est du Congo. Neuf pays africains sont impliqués, l’Angola, le Zimbabwe, la Namibie, le Rwanda, l’Ouganda, le Burundi, le Congo, le Tchad et le nord du Soudan. » Cette nouvelle guerre est marquée par le génocide rwandais. Il faut également prendre en compte la surpopulation de la région des grands lacs, la perméabilité des anciennes frontières coloniales, les tensions ethniques dues à la pauvreté, mais surtout à la présence de richesses dans le sol, la militarisation de l’économie informelle — une trentaine de milices locales sévit sur le terrain —, et bien sûr la demande mondiale des matières premières minérales, raisons auxquelles s’ajoutent le trafic d’armes et l’impuissance des Nations Unies.

6 millions de morts, près de 4 millions de déplacés, des camps de réfugiés saturés et des centaines de milliers de personnes qui ont tout perdu. Les populations meurent de maladies et de famine, quand elles échappent aux massacres. Les armes de guerre sont le viol et la destruction du tissu social, tout ça pour l’exploitation du coltan. Les populations locales sont chassées, appauvries, torturées. Les infrastructures sanitaires sont détruites et la moindre pathologie devient mortelle.

80 % des réserves mondiales de coltan sont localisées dans la région. Le coltan contient du tantale, élément chimique nécessaire pour l’industrie de l’aérospatiale et indispensable pour la construction de tablettes et de smartphones. La ruée vers le coltan est menée par les grandes multinationales, les mafieux et les dictateurs des pays voisins. La militarisation de l’économie engendrant la violence, des milices proposent leurs services pour terroriser les agriculteurs du Kivu. La haine ethnique évoquée pour justifier les violences et les massacres dissimule en fait une concurrence commerciale.

C’est dans ce contexte qu’est situé le récit du film de Joël Karekesi. En pleine guerre entre le Congo et le Rwanda, le sergent Xavier et un jeune soldat, Faustin, se retrouvent seul dans la jungle après avoir perdu leur bataillon. Isolés et sans la possibilité d’emprunter les pistes au risque de se faire tuer par des « ennemis » — à condition de les reconnaître —, ils s’enfoncent dans une jungle des plus denses, sans nourriture ni eau.

La Miséricorde de la jungle est un film profondément anti-guerre, il en montre l’absurdité et l’exploitation qui en découle à des fins mercantiles. Le sol est riche et les mines illégales sont nombreuses, exploitées et gardées par les milices qui pratiquent le travail forcé et tuent sans état d’âme.
Le périple de Xavier et Justin dans la jungle est inspiré par l’aventure du cousin du réalisateur : « Pendant la deuxième guerre du Congo en 1998, il était perdu avec son camarade dans la jungle. Ils y ont passé six mois et, minute après minute, ils luttaient pour survivre jusqu’à, un jour, retrouver leur armée. J’ai été bouleversé par cette histoire, par son côté tragique et absurde en même temps, par le courage de ces deux hommes face aux dangers qu’ils ont dû surmonter. Cet épisode, aussi traumatique fut-il, leur donna la possibilité de réfléchir, d’analyser, et parfois de comprendre ce qui les avait réellement entraînés dans cette jungle. Il y a évidemment des réalités politiques, économiques et historiques qui sont à l’origine des conflits armés, [mais également] des hommes, acteurs plus ou moins conscients des forces qui les contraignent à agir, à subir, à commettre les actes les plus abjects. »

La Miséricorde de la jungle n’est pas le pire comparée à cette guerre instrumentalisée entre les peuples, encore une fois pour le profit d’autres. Des peuples qui ne savent d’ailleurs plus qui est l’ennemi, qu’il soit désigné ou non… L’ennemi, c’est de vivre sur une terre où les richesses du sol suscitent la convoitise et les massacres.

La Miséricorde de la jungle de Joel Karekesi est en salle le 24 avril.


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