Dans le monde, une classe en lutte (Henri Simon). Plogoff, des pierres contre des fusils de Nicole Le Garrec. Des hommes d’Alice Odiot et Jean-Robert Viallet. Bébert et l’omnibus d’Yves Robert. Lettre à Franco de Alejandro Amenabar. Tu mourras à 20 ans de Amjad Abu Alala. Sortilège de Ala Eddine Slim. Tout peut changer de Tom Donahue. Panorama des cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient.

Chroniques syndicales et chroniques rebelles (4heures)
lundi 17 février 2020
par  CP
popularité : 73%

Dans le monde, une classe en lutte
Henri Simon.

Plogoff, des pierres contre des fusils
Film documentaire de Nicole Le Garrec
Copie restaurée de témoignages d’une lutte historique (12 février 2020).

Des hommes
Film documentaire de Alice Odiot et Jean-Robert Viallet (19 février)

Bébert et l’omnibus
Film de Yves Robert (copie restaurée sur les écrans le 19 février 2020)

Lettre à Franco
Film de Alejandro Amenabar (19 février 2020)

Tu mourras à 20 ans
Film de Amjad Abu Alala

Entretien avec Amjad Abu Alala

Sortilège
Film de Ala Eddine Slim

Tout peut changer
Et si les femmes comptaient à Hollywood

Tom Donahue (19 février)

Panorama des cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient
15ème édition du 3 au 21 mars

Entretien avec Bamchade Pourvali

Dans le monde, une classe en lutte
Henri Simon.

Revue des luttes dans le monde
Chili, Brésil, Mexique, Finlande, Vietnam, Liban, Moyen-Orient, Hirak…

Plogoff, des pierres contre des fusils
Film documentaire de Nicole Le Garrec

Copie restaurée de témoignages d’une lutte historique sur les écrans le 12 février.

Plogoff, février 1980. Alors que la population se mobilise contre le projet d’installation d’une centrale nucléaire près de la Pointe du Raz, en Bretagne, Nicole et Félix Le Garrec décident de filmer leur lutte au quotidien. Sans aide, sinon leur détermination, et en équipe réduite, ils vont filmer pendant six semaines ces femmes et ces hommes se dressant contre la violence d’État, se rebellant pour défendre la terre et la mer dont ils et elles vivent. « Ce qui me tenait à cœur, explique Nicole Le Garrec, c’était de montrer comment des gens ordinaires, habitués à ne pas remettre en cause l’ordre établi, pouvaient opter pour une position si radicale. »

Plogoff, des pierres contre des fusils, le film documentaire de Nicole Le Garrec, présenté en version restaurée 40 ans plus tard, est le témoignage de six semaines de lutte antinucléaire et demeure exemplaire de la résistance de toute une population. « Six semaines, soit le temps de l’enquête d’utilité publique (du 31 janvier au 14 mars 1980). On filmait les affrontements des habitants avec les forces de l’ordre mais aussi leur quotidien : leurs deux vies en somme. » Ça commençait avant 17h, les manifestant.es « affluaient de partout. Les femmes ne manquaient jamais ce moment crucial, qu’elles appelaient la “messe”. […] À la nuit tombée, le combat repartait. Félix le cameraman, Jakez, le preneur de son, et moi-même, rejoignions les manifestant.es. “Barrer la route aux envahisseurs” : le mot d’ordre se traduisait par la construction de barrages sur le pont du Loc’h, à l’entrée de Plogoff, chaque nuit. […] Le départ des forces de l’ordre s’accompagnait toujours d’un déferlement de grenades lacrymogènes et offensives et pouvaient donner lieu à des arrestations. »

Quarante ans après, le film documentaire garde toute son actualité face aux mobilisations actuelles, qu’il s’agisse du mouvement des Gilets Jaunes, des ZAD ou des luttes contre les sites d’enfouissement de déchets radioactifs… Le nucléaire reste un problème grave : les centrales vieillissantes, l’EPR avec ses retards et ses malfaçons. Et le problème des déchets nucléaires, véritable bombe à retardement laissée aux futures générations.

Le combat de Plogoff a été un succès, celui de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes aussi, c’est le point essentiel du film : la transmission que seules la résistance et la lutte paient.
Plogoff, des pierres contre des fusils, le film documentaire de Nicole Le Garrec est en salles actuellement.

Des hommes
Film documentaire de Alice Odiot et Jean-Robert Viallet (19 février)


Le film documentaire d’Alice Odiot et Jean-Robert Viallet, c’est 25 jours en immersion dans la prison des Baumettes. 30 000 mètres carrés et 2 000 détenus dont la moitié n’a pas 30 ans.
 La prison c’est avant tout un constat d’échec de la société, elle raconte les destins brisés, les espoirs, la violence, la justice à deux vitesses… En 2012, les conditions de détention dans ce lieu de privation de liberté étaient qualifiées d’inhumaines.

Le tournage a eu lieu en 2018. Il s’agissait d’accepter les conditions d’immersion commentent Alice Odiot et Jean-Robert Viallet « au point où cette immersion pouvait nous bouleverser et nous transporter vers autre chose que le simple film de prison. Avant de nous donner les autorisations, on nous a laissés observer la prison en immersion pendant un mois, sans caméra. L’administration voulait nous tester, voir comment on circulait là-dedans, comment réagissaient les détenus... […] Au départ, on comptait faire un film sur la prison. Puis au contact du lieu, on s’est aperçus qu’on ne faisait plus seulement un film sur la prison, mais sur ce qui reste d’humanité dans un endroit dont l’un des objectifs est de priver les détenus d’une part de leur humanité. À la fin du premier visionnage de travail, en salle de montage, […] le titre Des Hommes s’est imposé comme une évidence. »

Filmer dans une cellule est particulier, c’est un endroit où des prisonniers, deux ou trois, ou plus, vivent 22 heures sur 24, y cuisinent, font leurs besoins… « Il était hors de question qu’on filme tout [expliquent les cinéastes] et on a filmé ce qu’ils avaient envie de montrer, sans que rien ne soit préparé de notre part. La seule chose qui importait, c’était qu’ils sachent qui on était, pour imaginer quelle relation on allait avoir. L’intérieur d’une cellule est une expérience immersive totale : plus de téléphone portable, plus de contact avec l’extérieur. On nous enferme avec eux et c’est tout. Ils nous ont acceptés dans cette intimité très particulière, où on vit sous surveillance. » Pour la réalisation, il y avait « deux principes de base : pas d’axe-regard, ni du point de vue du détenu ni de celui de l’institution, et grande sobriété dans la manière de tourner. C’est-à-dire plutôt des plans fixes, une caméra posée, pour essayer de filmer les individus (détenus ou personnel pénitentiaire) avec toute leur dignité. Comme on filme des acteurs. Surtout, ne jamais glisser vers le sensationnalisme. »

Alice Odiot avait l’impression de filmer des indésirables : « c’est une classe sociale particulière, pas forcément exclue ou dominée, mais indésirable. Et on l’a parquée là, dans un angle mort. La prison a absorbé ceux dont on ne veut plus. La France est un des pays européens qui consacre la plus petite part de son PIB à la Justice, cela a forcément des conséquences sur la façon dont sont incarcérées et réintégrées les personnes qui ont affaire à la Justice. » Et Jean-Robert Viallet d’ajouter : « L’administration n’a tout simplement pas les moyens de protéger les détenus, ce n’est d’ailleurs pas propre aux Baumettes.
Je voudrais revenir sur l’insalubrité des Baumettes : pour moi, elle est métaphorique, elle dit quelque chose de plus que les murs qui s’écaillent. Cette insalubrité figure l’arriération du système judiciaire français : un système conservateur, qui refuse de se réformer, qui fonctionne sur le mode ancien de la punition à tout prix et qui s’inscrit dans le marketing politique sécuritaire pratiqué en France depuis vingt ans. Ces discours politiques sont aussi insalubres, aussi minables que les murs lépreux des Baumettes.
[Et] Ces murs racontent aussi l’inefficacité de cette politique judiciaire punitive. Les gens qu’on a filmés ont en moyenne dix condamnations à leur casier : ils passent leur vie à rentrer et sortir de la prison. Les Baumettes est devenue pour eux une matrice. La politique pénale ne fonctionne pas ! Je pense à l’école qui n’a pas voulu de ces indésirables et qui ne les a pas intégrés. Malgré une oralité aisée, certains de ces jeunes ont des difficultés à écrire. La bibliothèque des Baumettes est inutile quand on ne sait pas lire. À Marseille, 25 % de la population vit sous le seuil de pauvreté ! Il n’y a pas de travail. Quand ils vont sortir des Baumettes et retourner dans les cités inaccessibles, des lieux infernaux aussi, ils n’auront pas une seule perspective d’embauche. Les murs lépreux des Baumettes disent cette impuissance générale. Le refus du politique de les voir, tant que la prison les absorbe. »

On écarte ainsi la question de la réinsertion, on les place en taule… Normal ils sont coupables… Mais en quoi est-ce utile à la société pour ne pas parler de l’humanité de ces personnes, des raisons qui les ont amenés à commettre des actes condamnables, de leur environnement. On va m’opposer que comprendre, c’est excuser. Certainement pas, faire subir des conditions d’enfermement dégradantes, n’est pas non plus une solution, surtout sans la possibilité réelle de réinsertion. C’est même le risque d’amplifier le sentiment de rejet et l’encouragement d’aller plus loin dans la violence et l’illégalité. De nombreux exemples le prouvent, même si certaines exceptions sont montées en épingle, histoire de dire « c’est possible de s’en tirer ». On se souvient des films de Jean-Michel Carré sur les prisons et la prostitution, les témoignages montraient à quel point reprendre une vie « normale » est difficile — ne serait-ce qu’ouvrir soi-même une porte quand on sort de taule —, que la solitude et la précarité font vite replonger. Tout le monde n’est pas Balkany, les prisonniers VIP n’ont évidemment pas ces problèmes.

Les hommes et les femmes emprisonné.es sont invisibles et indésirables, et généralement, ils et elles n’intéressent personne, sauf en cas d’occupation de la prison ou violences contre les personnels pénitentiaires, bref du sensationnel. C’est sans doute pour cette raison que certains prisonniers ont accepté la caméra. Ils sont littéralement parqués dans un lieu de non droit où la légalité n’est absolument pas respectée, par exemple, l’accès au droit de se défendre en détention est bafoué. L’illégalité y règne, on se drogue, on trafique des stups, on risque sa vie et on sort de là transformés, pour la plupart encore plus fous et fatalement voués à la délinquance. La prison est à coup sûr une fabrique de violence, violence ordinaire pour régler la frustration comme le montre le film d’Alice Odiot et Jean-Robert Viallet, Des Hommes.

Il faut rappeler que la France a été 17 fois condamnée par la Cour Européenne des Droits humains pour ses conditions de détention. Et, de plus en plus, les décisionnaires lorgnent sur une privatisation des prisons qui leur permettrait de se décharger du problème et ouvrirait la voie à toutes les dérives… Les exemples ne manquent pas, aux Etats-Unis par exemple.

Le film documentaire d’Alice Odiot et Jean-Robert Viallet est à voir… Et l’on repense à l’émission Ras-les-murs sur Radio Libertaire, émission qui était suivie dans les prisons, c’était, depuis 1989 et jusqu’à 2019, l’émission de ceux et celles que l’on n’a pas envie de voir ou d’entendre.

Préambule par Jean-Robert Viallet :
Il ne se passe rien.
 Des journées entières comme des culs de sac. Des journées entières d’attente. Des journées d’ennui. C’est ça, être en prison. Des murs que l’on se prend en pleine gueule chaque matin quand on y est. Des murs comme des heurtoirs à pensées. Des murs contre lesquels on pose le front, la tête entre les mains, en se disant que ça va être long. Parce qu’on a déconné.

Mais voilà, on y est, en prison.
On y est parce que l’on n’a pas su respecter les règles. On y est parce que la misère nous y a conduits ou parce qu’on a cru être au-dessus des lois. On y est parce qu’on avait faim. Parce que chez nous il n’y avait rien. On y est pour des barrettes de shit, pour un braquage, pour des bagnoles qu’on a volées, pour une pension alimentaire non payée. On y est parce qu’on est un minable, parce qu’on a violemment frappé sa mère, ou sa femme. On y est pour une tentative d’évasion fiscale, parce qu’on a conduit bourré et sans permis.

On y est parce ce qu’on est cette personne-là.
Il n’y a maintenant plus rien d’autre à faire qu’attendre.
Allez, entrez vous aussi. Vous comprendrez l’abomination de l’enfermement, les vies volées, les vies violées, les vies ratées. Entrez et vous verrez nos visages, ceux aux yeux exorbités, ceux aux regards vides, les corps figés contre les murs, muets, qui crient qu’il faut sortir. Vite.

C’est comment les Baumettes ? Des murs lépreux bâtis dans les années 30. Des grilles, des barreaux, des canalisations qui suintent, des sols en bétons, des couloirs immenses, de la saleté partout. Des rats et des odeurs d’urine. Et si on élargit le champ, qu’est-ce qu’on voit ? Un geste architectural superbe. Trois bâtiments parallèles reliés par un immense couloir. Des coursives sans fin, des balcons, des portes en bois à intervalles réguliers. Une absolue symétrie. L’effrayante beauté fasciste d’un bâtiment entièrement dédié au contrôle.

Tout au fond, dans les entrailles de ce bâtiment, dans les caves immenses, là où il n’y a plus de lumière, là où courent au plafond les tuyauteries, qu’est-ce qu’on voit ? Le long, l’interminable couloir de la mort. Celui qu’a parcouru le dernier condamné à mort de France. Les murs n’ont plus d’âge, comme si depuis 40 ans, personne n’avait souhaité repasser ici un coup de peinture pour recouvrir d’un linceul ce cauchemar.

Certes, la peine de mort a été abolie, mais quatre décennies plus tard, cette prison est toujours là, avec ses histoires sombres et, en contraste, cette insolente lumière du jour qui descend de l’azur des verrières. Une provocation.
On y est, en prison. On met ses deux mains sur les oreilles pour étouffer les voix qui surgissent des fissures, des interstices. Les murs suintent quelque chose de terrifiant et de mystique. Les fantômes sont partout, ils glissent en silence dans les couloirs, ils attendent derrière les portes, ils vous regardent, invisibles.

Si on pouvait le voir, il y aurait là tout un peuple de truands, 
de criminels, de pourris et de bandits d’honneur. On verrait
 des hommes en pleurs, des fous à lier, des brutaux et des
fragiles, des solitaires prostrés. Des corps à la tête tranchée. Sachez-le, la prison, ça vous écorche un peu plus, ça ne vous répare pas.

On y est, en prison. On met encore ses mains sur les oreilles pour étouffer les bruits d’aujourd’hui, eux-aussi entêtants : lourdes portes à barreaux qui claquent, serrures, trousseaux de clefs aux ceinturons des surveillants, hurlements incessants, haut-parleurs saturés du commandement.

Que reste-t-il de soi lorsque l’on est privé de liberté ? Des souvenirs ? Des impressions ? La possibilité de s’échapper, de s’évader mentalement ? Même pas sûr. Il reste le rituel. Dormir. Se lever. Se laver. Se faire un café. Regarder la télé. Manger. Fumer une cigarette ou un joint. Faire des pompes. Dormir encore.

En prison on fait l’expérience du trou noir. Quelque chose qui mélange le fini et l’infini, un truc magique, un truc d’astrophysicien. Ici, le fini, ce sont tous ces petits gestes du quotidien auxquels on s’accroche pour tenir. C’est ce sur quoi on peut s’appuyer. L’infini, c’est le dehors, le futur, le destin, ce que l’on va faire de sa vie. L’infini, ca fait peur. L’infini est sans réponse : un ruban de Moebius qui, pour l’heure, nous a conduits là, en prison.

L’enfermement, c’est une expansion de la solitude, une inconfortable confrontation avec ses propres monstres. Des journées entières qui devraient donner à réfléchir... Mais réfléchir à quoi ? L’enfermement ? La faute ? La punition ? La résilience ? Réfléchir à l’homme que l’on était dehors ? Cet homme qu’on a perdu ? Réfléchir au parcours, aux accidents de l’histoire qui nous ont conduits là ? JAMAIS

Non. C’est trop dur de réfléchir quand on est aux aguets. En prison il faut lutter pour passer le temps. Il faut ruser pour ne pas se faire saigner comme un bouc, dans les douches ou dans la cour de promenade. Parce que la prison fait de vous une bête. Et en prison vous êtes un prédateur ou un animal traqué. Et nos regards le disent. Les regards de soumission, les regards de domination. Entendez ceci : dedans on perd notre regard du dehors. Ce qu’il reste de nos regards ? Des yeux sans masque, sans maquillage, sans statut social. Des yeux à vif, privés du déguisement de la fierté.

Qu’est-ce qu‘on fait en prison ? On vit entre hommes à deux ou trois, dans des cellules de 9m2. On fume, on joue au rami, on passe le temps. On reste enfermé 22h30 sur 24, au risque de finir aliénés. De temps en temps, on se rêve en Tony Montana, le nez plein de coke, avec sa grande gueule et son charisme. Mais ça ne dure pas, la vie n’est pas une fiction et le charisme, ça ne vient pas comme ça. Alors on s’emmerde, on devient pharma- dépendant. Méthadone, somnifères, et anxiolytiques nous sont distribués en cellule. Le shit, on le fait rentrer de l’extérieur par les parloirs, dans nos semelles ou dans nos culs.

Et puis, que fait-on d’autre ? On se regarde entre hommes. On se muscle : biceps, dorsaux, abdominaux, trapèzes. On s’assèche. Plusieurs heures de musculation chaque jour. Dans la cour de promenade, on tourne, torse nu. Montrer ses bras, ses pectoraux et sa silhouette protéinée. Et être à l’affût. Qui cache un couteau ? Qui dissimule entre sa lèvre inférieure et sa gencive une lame de rasoir qu’il sortira un jour pour vous balafrer la gueule ?

D’autres fois on s’apaise, on joue les dociles, les gentils. On tutoie les surveillants qui, eux, en ont pris pour 30 ans. Des bleus « scotchés » là, faute de mieux. Ils ont l’uniforme, l’autorité qui va avec et un salaire de merde. On vit à côté de ceux-là tous les jours. Ils ne sont pas nés dans les bonnes familles, dans les bons quartiers, pas plus que nous. Qui veut être gardien de prison par vocation ? Qui veut trois fois par jour ouvrir les portes de ces cellules, qui sentent le mâle et la sueur, pour distribuer des barquettes Sodexo à vomir ?

On les surnomme « les porte-clefs ». Les porte-clefs, pour la plupart, ce sont des gens normaux. Et puis, forcément, il y a quelques aigris, quelques méchants qui, dans cet espace confiné, ont véritablement trouvé un défouloir. Ceux-là vous regardent avec leurs douleurs aux commissures des lèvres et vous crachent à la gueule leur mépris proto-facho-Marine-le-Pen-et-compagnie. Parce qu’il y a beaucoup d’Arabes aux Baumettes ? Pas que. Mais beaucoup oui. Et pourquoi y-a-t-il beaucoup d’Arabes aux Baumettes ? Parce qu’il y a beaucoup d’Arabes pauvres à Marseille. Comme il y a des Roumains pauvres, comme il y a aussi des Français pauvres.

Les surveillants, il y en a qui vous connaissent, vous reconnaissent. Normal, ça fait deux, trois, cinq, sept fois que vous retombez en prison. Sourire aux lèvres, ils vous disent : « Alors t’es revenu nous voir, on t’a manqué ? Tu vois, nous, on est là, posés. On n’a pas bougé ». Et nous, on est entré, sorti, entré, sorti, entré de nouveau. Mais est-ce qu’on a bougé dans nos vies ? Non. La même histoire se répète à l’infini. Et notre univers se contracte, se rétracte chaque année un peu plus. Parfois on se dit qu’on voudrait bien tout reprendre à zéro. Mais en fait, le zéro, on ne l’a jamais vraiment quitté.

La prison, celle-ci, celle que vous allez rencontrer, elle ne se commente pas, elle ne s’analyse pas. Vous aimeriez voir se dessiner une sociologie des Baumettes ? À quoi bon ? Pour accéder à une vérité, c’est une cosmogonie qu’il vous faudrait élaborer. Alors mieux vaut laisser tomber.

Allez, venez. Laissez-vous glisser dans ce monde à part. Entrez. Ne questionnez pas la morale, le bien, ou le mal. Vous n’êtes pas nos juges. La prison que vous allez rencontrer, on l’habite. Nous y sommes une multitude. Ne cherchez pas de vérité. Cette prison, elle s’écoute et se regarde. C’est une scène. Un théâtre. Chacun y joue son rôle, comme il l’entend. Comme il le peut.
Allez, venez. Ne cherchez rien à comprendre. Ne nous cherchez pas d’excuses. Nous n’invitons ni votre mépris, ni votre compassion. Restez un peu et vous verrez. Vous en sortirez plus confus qu’en entrant.
Oui cette prison pue l’humanité.

Des hommes, film documentaire de Alice Odiot et Jean-Robert Viallet en slles le 19 février

Bébert et l’omnibus
Film de Yves Robert (copie restaurée sur les écrans le 19 février 2020)


Bébert, c’est le môme incontrôlable... mais terriblement attachant. Et d’ailleurs il a réponse à tout, il a aussi un don de persuasion incroyable, ne supporte absolument pas l’autorité et ne cesse de rêver. Un libertaire quoi !
C’est la veille des vacances, et ce jour-là, toute la famille vient à Paris pour faire ses courses. Bébert, lui, n’a qu’une idée en tête, se procurer un feu de Bengale. Quant à Tièno, son frère aîné, il en profite pour draguer les filles, son poste à transistors à la main et roulant piteusement des mécaniques.

C’est alors que Bébert disparaît dans le magasin à la recherche de son feu de Bengale. Les parents affolés — il faut préparer le départ en vacances du lendemain —, chargent le frère aîné (interprété par Jacques Higelin) de retrouver le facétieux gamin et lui donnent l’autorisation de prendre le dernier train pour rejoindre le pavillon de banlieue familial. Tièno le volage, complètement sous l’emprise de ses hormones, n’en peut plus de draguer, mais retrouve quand même Bébert, monte dans le train… Mais pas dans le même wagon.

S’ensuit une nuit étourdissante de rebondissements, haute en couleurs, de personnages, farfelus et loufoques, des agents de la SNCF, un contrôleur, des gendarmes. Des situations qui laissent découvrir des myriades de comédien.nes incroyables qui font le très bon cinéma français.

Bébert et l’omnibus d’Yves Robert est un film savoureux, une comédie drôle qui fait la part belle à l’imagination, où l’on retrouve le craquant Petit Gibus de la Guerre des boutons

À savourer sans réserve sur les écrans et sur copie restaurée à partir du 19 février…

Lettre à Franco
Film de Alejandro Amenabar (19 février 2020)


Le titre original du film d’Amenabar, While at War, fait allusion à un « document signé par les Nationalistes au début de la guerre, qui a joué un rôle clé dans la prise du pouvoir de Franco, et a permis son installation durable ». C’est ce que l’on voit dans le film, la rencontre avec des représentants de l’axe pour une aide militaire. Le titre espagnol, Mientras dure la guerra, peut se traduire par « Tant que durera la guerre » et évoque, selon le réalisateur, un état de guerre permanent avec la résurgence des mouvements d’extrême droite.

La première scène reconstitue l’arrivée des Nationalistes à Salamanque où vit le poète Miguel de Unamuno, connu pour son opposition à la royauté. Très vite, on voit les dérives fascistes du groupe de généraux ayant fomenté le coup d’État, l’emprisonnement et la liquidation sommaire des opposants se multiplient. Mais l’intérêt du film est de montrer la lutte interne pour le pouvoir entre les instigateurs du soulèvement. La mise en place de Franco comme responsable d’un gouvernement ne se fait pas d’emblée, loin de là, certains militaires hésitent et le voient comme un personnage plutôt falot, non fiable.

C’est au général José Millán-Astray, créateur de la Légion étrangère espagnole et auteur du slogan « Viva la muerte » qu’il doit son arrivée au pouvoir. Ce dernier a une certaine influence pour sa formation politique et idéologique. Franco s’est alors créé un mythe, celui de caudillo, en suivant l’exemple de la propagande de ses alliés, Hitler et Mussolini. Il y adjoint la religion par opportunisme, alors que, contrairement à son épouse bigote, il est athée. Cependant, lorsque la guerre éclate, il comprend qu’en associant ce conflit aux Croisades ou à la Reconquista, il peut donner à sa campagne une dimension épique. Ce revirement religieux a sans doute été encouragé par son épouse Carmen, et très payant pour sa prise de pouvoir.

Face cet homme qui construit son image, Miguel de Unamuno, soutient d’abord les Nationalistes pour « rétablir l’ordre » et il est également flatté d’être reconnu comme intellectuel important. Il voit ses amis disparaître, mais pris dans ses contradictions et préférant le déni, il refuse de reconnaître les dérives fascisantes des Nationalistes, qui lui restituent sa chaire à l’Université. Puis vient le jour du fameux discours dans lequel il déclare « Vous vaincrez mais ne convaincrez jamais ». Ce discours et cette phrase ont soulevé bien des polémiques et des commentaires. Mais il n’en reste pas de traces. Ce qui est certain, c’est la révocation de son poste de doyen de l’université de Salamanque peu de temps après.

La représentation, qui est faite de Franco fait évidemment penser à ses modèles, Hitler et Mussolini, trois personnages opportunistes et ordinaires, avec qui il est possible de faire aujourd’hui des comparaisons. «  Je ne pense pas qu’on puisse être impartial, même dans un documentaire [commente Amenabar]. Il y aura toujours une tournure, un point de vue, une intention. Respecter l’esprit des faits et des personnes réelles c’est autre chose, ne pas les déformer, et surtout ne pas tomber dans l’endoctrinement ou la manipulation idéologique. En tant que spectateur, j’aime les films qui me laissent de la place pour réfléchir, et c’est exactement ce que j’essaie de faire en tant que réalisateur, en donnant de la matière pour réfléchir, parler, argumenter... »

Lettre à Franco reconstitue parfaitement le début du coup d’État, l’atmosphère du début de la guerre civile dans la ville de Salamanque. Il ne reste qu’à revoir le premier film de Basil Martin Patino, Siete cartas para Berta, qui décrit la ville après la guerre civile et la répression franquiste.
Lettre à Franco d’Alejandro Amenabar est en salles le 19 février.

Tu mourras à 20 ans
Film de Amjad Abu Alala (12 février 2020)


Dans un village du Soudan, au cours d’une cérémonie, la mère de Muzamil présente son nouveau né au chef religieux, qui lui prédit la mort de l’enfant à 20 ans. À l’annonce de cette prédiction, le père de l’enfant quitte la famille et part travailler à l’étranger. Sakina, la mère, élève seule son fils, le couvant littéralement de toutes ses attentions. Muzamil vit à l’écart des autres enfants, il est même rejeté, l’enfant de la mort… Il ne va pas à l’école, « à quoi bon apprendre s’il doit mourir ? dit sa mère. Pourquoi perdre du temps à lire d’autres livres que le Coran ? » Muzamil grandit et lorsqu’il a 19 ans, l’échéance fatale est proche…

« Le film montre comment une forte croyance peut affecter la vie des gens, [explique Amjad Abu Alala] — et la façon dont cette foi peut être instrumentalisée politiquement. Le gouvernement soudanais d’Omar el-Béchir a utilisé l’Islam pour faire taire le peuple — quand quelqu’un dit "C’est la parole de Dieu", plus personne ne peut parler... Mon film est une invitation à être libre. Rien ni personne ne peut vous dire : voici votre destin, il est écrit quelque part. C’est à vous de décider ce que sera votre vie et c’est ce que Suleiman essaye d’expliquer à Muzamil. »

Tu mourras à 20 ans se présente comme une fable philosophique à la manière des Mille et une nuits, c’est un film sur l’émancipation, ancré dans la culture et la réalité soudanaise, méconnue. C’est également un film où il est question de cinéma, puisque l’on voit des images du film documentaire de Jadallah Jubarra, Khartoum, un cinéaste très connu d’avant le régime islamique.

Amjad Abu Alala a écrit son film avant la révolution, cependant précise-t-il, « la liberté a toujours été mon sujet. On a commencé à tourner à la mi-décembre 2018, le jour même où la première étincelle de la révolution s’est enflammée dans le nord du pays, à Atbara. Sur le plateau, tout le monde était survolté. Même les membres étrangers de l’équipe, et notamment les Français, se passionnaient pour l’actualité. Le souffle de la liberté était partout sur le plateau.
En avril, j’ai interrompu la post-production au Caire pour revenir au Soudan et participer aux événements. J’y ai passé deux mois. J’étais à Khartoum le 6 avril, quand a commencé le "sit-in" géant brutalement interrompu par les militaires quelques semaines plus tard. La plupart des Soudanais de l’équipe étaient là et ont été brutalisés. Un de mes amis faisait partie des victimes... Bien sûr [ajoute Amjad], tous ces évènements ont eu un impact sur le film. Par exemple, la première fois que Muzamil va chez Suleiman, il entend une chanson. J’avais imaginé utiliser "La Bohême" pour créer la surprise d’entendre une chanson française dans un village perdu du Soudan. Mais j’ai préféré finalement mettre une chanson de Muhammad Wardi, qui était devenue l’hymne de la révolution de 1983 et que l’on entendait partout à Khartoum en avril dernier. Wardi était un chanteur communiste très connu en Afrique, il a été banni du Soudan. Les paroles disent : "Nous sommes tous inspirés par la révolution, et nous obtiendrons ce que nous méritons." »

Tu mourras à 20 ans est un film magique, dont les images impressionnantes participent à sa poésie, et le récit à son propos rebelle. Comme la beauté des lumières et des paysages s’impriment dans le regard et la mémoire, il en est de même des personnages, les personnages féminins sont particulièrement forts et bousculent quelque peu les a priori occidentaux.

La première question à Amjad a été de nous dire le titre en arabe :
Entretien avec Amjad Abu Alala.

Tu Mourras à 20 ans est le premier long-métrage de Amjad Abu Alala. Outre les récompenses citées dans l’entretien, le film a reçu le Lion du futur du meilleur premier film au festival de Venise, ainsi que le Grand prix aux festivals d’El Gouna et d’Amiens.
Tu mourras à 20 ans de Amjad Abu Alala est au cinéma depuis le 12 février.

Sortilège
Film de Ala Eddine Slim (19 février 2020)


Une nuit d’orage en pleine nature. Des soldats épuisés marchent, éclairés par les éclairs. Extérieur jour, il fait froid, un soldat apporte un café à un autre et dit « J’en ai marre de ce boulot… Terrorisme de merde ! On affame les gens et on les tue pour rien. » Le soldat, en prenant le gobelet, se tait, mal à l’aise. La marche de la patrouille se poursuit dans un canyon sinueux jusqu’à la découverte d’un monolithe semblable à celui qui figure dans le film de Stanley Kubrick, 2001, Odyssée de l’espace.

Retour à la caserne dans un camion militaire d’où l’on regarde le paysage à travers la vitre, une vision étrange et brouillée. À l’arrivée, les événements se précipitent, un jeune soldat se suicide, le soldat mutique, personnage principal du récit, est informé du décès de sa mère et se voit accorder une permission. C’est à nouveau à travers une vitre — la fenêtre du car — que l’homme regarde le paysage. Retiré dans la maison familiale abandonnée, sa décision de déserter devient vite évidente. Il brûle son uniforme, ses papiers et lorsque la police militaire vient l’arrêter, il s’enfuit et erre dans la ville. Appréhendé par la police, il s’échappe et s’enfonce finalement dans une mystérieuse forêt. Un long plan séquence de l’homme s’enfuyant nu et blessé à travers le cimetière clôt la première partie du film.

La seconde partie s’ouvre sur le visage d’une femme visiblement tourmentée, elle emménage dans une villa luxueuse, à la campagne. Elle est enceinte, effrayée par la présence en elle du futur bébé. En se promenant seule, elle entre dans la forêt mystérieuse et rencontre l’ex-soldat. Rencontre inattendue de deux classes sociales, celle, privilégiée, de la jeune femme et celle de l’ex-soldat, issue du bas de l’échelle hiérarchique. Ces soldats sont «  les plus exposés et sacrifiés au nom de la guerre contre le terrorisme. Bien sûr le terrorisme existe en Tunisie mais parfois il a quelque chose de fantomatique. » Leur rencontre, improbable hors de la forêt, génère une autre forme de communication entre les deux, sans les mots, des dialogues établis par le regard.

Ala Eddine Slim a construit son film comme une errance, au cours de laquelle, les deux personnages, le soldat et la femme enceinte, évoluent et semblent à tout moment sur le fil du rasoir d’une mutation. Le scénario paraît issu d’une forme d’écriture automatique où la logique du rêve tient lieu de narration. C’est « un patchwork de moments, de lieux, de choses personnelles liés à une image, une odeur, une situation, une rencontre, un état d’âme », décrit le réalisateur, avec pour fil conducteur l’errance dans une nature transcendée par la lumière dès le début du film. Les éclairs, la pluie, les nuages, les décors sont autant de personnages : le désert, la ville, la campagne, la forêt et la mer. Retrouver des images, des sensations perdues initie certainement le début du récit, la fin également, même si elle est suspendue, mais entre les deux, « le chemin à emprunter peut varier considérablement ».

Ala Eddine Slim se dit étonné par les différentes lectures des spectateurs/trices, auxquelles il n’avait pas songé, mais qui, parfois, recoupent ses intuitions : « Cela montre que le film n’est pas figé, qu’il est une sorte d’objet vivant. » Et lorsqu’il déclare « la religion est l’envers du cinéma. Elle rassemble pour entasser et homogénéiser les gens alors que le cinéma rassemble pour multiplier les libertés. », c’est pour souligner qu’il n’avait pas précisément en tête l’idée du « rapport à la religion, même si l’histoire des deux personnages, avec la pomme et le serpent rappelle bien entendu Adam et Eve. » En revanche, il reconnaît les références à Kubrick dans son film : « le monolithe de 2001, le suicide du soldat qui rappelle Full Metal Jacket, les macros sur les yeux qui viennent de Orange Mécanique. Pour moi Kubrick est un maître absolu. Pourquoi je me serais empêché de mettre le monolithe dans mon film ? D’autant plus qu’il y trouve sa propre logique. C’est une sorte de porte, parmi celles qu’il y a dans le film.  »

Le son est extrêmement important dans ce film, quasiment sans dialogues sur support audio, la communication se faisant autrement ; du coup la musique, les sons extérieurs de la ville, de la forêt, de la mer sont des prétextes à une sorte de symphonie, qui accompagne le récit et les personnages. Pour ce faire, la bande son a été confiée au groupe Oiseaux-Tempête qui, à la manière du scénario, se coule dans une sorte de composition improvisée, de création directe, afin que la musique et le film soit dans une « relation organique ». Le groupe fait d’ailleurs allusion au film Under the Skin de Jonathan Glazer (Musique de Mica Levi).

Entretien avec Ala Eddine Slim
L’entretien commence par deux questions : d’abord sur la prédominance de la nature, le film démarre par l’orage et la puissance des éléments naturels, puis sur l’absence de dialogues…

Sortilège de Ala Eddine Slim est un film original, qui, si son écriture est différente, rappelle l’ambiance du film de Amin Sidi-Boumediène, Abou Leila, dont nous parlerons dans les prochaines émissions.
Sortilège de Ala Eddine Slim est au cinéma le19 février 2020.

Tout peut changer
Et si les femmes comptaient à Hollywood

Tom Donahue (19 février)


Tout peut changer dévoile l’une des aberrations de l’industrie du cinéma et de la télévision états-unienne : la sous-représentation des femmes à Hollywood, autrement dit le sexisme solidement et durablement inscrit dans l’industrie cinématographique.
Tout peut changer ou comment analyser les inégalités salariales et la discrimination à l’embauche, qui touchent les femmes et encore plus les femmes de couleur aux Etats-Unis dans le domaine du spectacle, Hollywood étant sur la sellette. Voyage édifiant dans les coulisses de l’industrie du cinéma et de la télévision états-unienne, avec un phénomène jusque là passé sous silence : la sous-représentation des femmes à Hollywood. Autrement dit, le sexisme est on ne peut plus solidement inscrit dans les pratiques de l’industrie cinématographique états-unienne, et même s’accentue, si l’on compare la place des femmes aux débuts du cinéma et maintenant.

En effet, la production du cinéma muet fut une opportunité pour de nombreuses femmes réalisatrices, scénaristes, et comédiennes, qui tenaient une place importante dans la création cinématographique, pas seulement devant, mais aussi derrière la caméra. Or, avec l’arrivée du parlant, l’équilibre s’inverse. Une des raisons est que les banques ont largement investi dans l’industrie cinématographique, ses nouvelles techniques, et les banques étant dirigées en grande partie par des hommes, Hollywood a donc mis en avant les hommes, tant au plan de la création que pour la réalisation. Et phénomène aberrant, mais parfaitement logique, les contrats des comédiennes ont subi des effets discriminatoires. Hormis quelques exceptions, les comédiennes sont moins payées que les comédiens, et à travail égal, la rémunération est inégale…

Cela ne dépend ni du talent des comédiennes, ni de la rentabilité des films, non c’est une question de sexe, de genre. Et l’on peut imaginer à quel point cela accentue, aujourd’hui comme dans le passé, les rapports de dépendance aux patrons des studios, aux agents, aux réalisateurs, etc. Une véritable spirale où le sexisme et le patriarcat trônent en valeurs indéboulonnables.

Autre conséquence grave, la production audiovisuelle états-unienne tient les 90 % de la production mondiale et elle façonne évidemment les mentalités, l’imaginaire des enfants dès leur plus jeune âge, en leur livrant des images codées pour les petites filles et les petits garçons, on devine les effets… Dans le genre « maman fait la cuisine pendant que papa regarde son match », ou bien les garçons ne pleurent pas et les filles doivent plaire et tenir un rôle de séductrice, flattées bien entendu d’être remarquées pour leur cul ou leur poitrine… De là, la chosification des femmes comme décor et faire valoir du mec qui les domine, et pour les Africaines-américaines c’est pire, les relents de racisme se mettant de la partie. « Les médias ont le pouvoir d’éduquer les gens et d’influer sur leur mentalité. Leur pouvoir se mesure aussi au fait de voir des gens qui vous ressemblent à l’écran ». Et bien pour l’image des filles, qui ne jouent pas seulement de la prunelle, qui n’ont pas les critères vendus et vantés, le changement n’est pas encore évident !

Tout peut changer ! ne reste pas seulement dans le constat, les témoignages sont accablants certes, mais, s’appuyant sur les travaux de l’organisme de recherche du secteur médias et divertissement, fondé par Geena Davis, luttant contre les inégalités entre hommes et femmes et les stéréotypes sexistes, les participantes du film proposent des angles de lutte, bref de passer à la vitesse supérieure. Et si l’on en juge par les témoignages, il semble qu’un mouvement soit amorcé, même si les patrons des grands studios ont refusé de s’exprimer devant la caméra et persévèrent dans leurs pratiques.

« Pour que le système dans son ensemble bouge en profondeur, il faut que ce changement englobe tout le monde. Il faut qu’un changement se produise immédiatement », et sans doute, le mouvement #MeToo, est-il pour quelque chose dans la prise de conscience générale des femmes et des hommes. On se souvient du film documentaire de Delphine Seyrig, Sois belle et tais-toi !, qui en interrogeant plusieurs comédiennes en France et outre Atlantique, soulignait le type de rôles proposés aux comédiennes, notamment dans leurs rapports avec d’autres personnages féminins. La majorité des actrices confirmaient les stéréotypes en cours et la compétition de rigueur. « Tout peut changer cherche et propose des solutions qui vont au-delà de l’industrie du cinéma et bien au-delà des frontières états-uniennes, à travers les témoignages de nombreuses voix d’Hollywood, dont Meryl Streep, Cate Blanchett, Natalie Portman, Reese Witherspoon, Sandra Oh, Jessica Chastain, Chloë Grace Moretz, Shonda Rhimes, ou Geena Davis, également productrice exécutive du film ».

Il faut dire que même des films comme Thelma et Louise, ou avec quelques Wonder Women n’ont pas été suivis des effets attendus… alors Tout peut changer ! Mais pourquoi pas ? Toutefois « Tant que les femmes sont caricaturées, tenues à l’écart, stéréotypées, hyper-sexualisées – tant qu’on ne leur propose pas de rôles forts ou qu’elles sont simplement absentes des écrans –, le message est clair : les femmes et les jeunes filles n’ont pas la même importance que les hommes et les garçons. Cette situation a un impact considérable sur le secteur et la société dans son ensemble ».
Tout peut changer ! Le film documentaire de Tom Donahue est au cinéma le 19 février.

Nina Wu de Midi Z, sorti en janvier dernier et que l’on peut encore voir, traite du même sujet et de manière crue. La scénariste joue également le rôle de la comédienne harcelée.

Panorama des cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient
15ème édition du 3 au 21 mars

Le documentaire met en avant des décennies de discrimination à l’égard des femmes derrière et devant la caméra, grâce à une méthode inédite d’étude des données chiffrées et à des centaines de témoignages accablants.
Plus important encore,
C’est un sujet dont on parle depuis longtemps, ne serait-ce que dans le magnifique documentaire de Delphine Seyrig, Sois belle et tais-toi (1976)…

Panorama des cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient
15ème édition du 3 au 21 mars


La 15ème édition du Panorama des cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient met les cinématographies iraniennes à l’honneur, de même que la production algérienne contemporaine. Et les femmes, qu’elles soient devant ou derrière la caméra, y occupent également une place de choix.

Des rencontres avec des artistes, Sofia Djama, Souad Massi et bien d’autres…
Des tables rondes, FEMMES & CINÉMA, des focus sur le cinéma iranien avec Bamchade Pourvali et Ghasideh Golmakani, le cinéma algérien avec Sofia Djama, réalisatrice des Bienheureux, qui anime les Journées spéciales pour collèges et lycées autour de deux films, Mustang et Sibel.

À découvrir donc, 8 avant-premières, 11 films inédits, une compétition de courts métrages, et à (re)découvrir sur grand écran des succès populaires, soit soixante films de fiction et de films documentaires, projections ponctuées par des rencontres littéraires et des concerts.

Panorama des cinémas du Maghreb et du Moyen-Orient
15ème édition du 3 au 21 mars

Entretien avec Bamchade Pourvali, historien du cinéma, à qui l’on doit le magnifique focus sur les cinématographies iraniennes…

Bamchadea créé un site dédié au cinéma iranien
bamchade@irancinepanorama.fr
et anime un ciné club avec des rendez-vous mensuels au Lcernaire