Propagande de guerre Propagande de paix

Film documentaire de Béatrice Pignède.
lundi 18 février 2008
par  CP
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Démonstration convaincante liée à une documentation impressionnante, le film documentaire de Béatrice Pignède, Propagande de guerre, propagande de paix , présente des extraits d’émissions et de journaux télévisés sur les interventions en l’Irak, de 1991 et de 2003,
et démonte le traitement médiatique tout en le comparant à celui d’autres conflits. Extraits croisés qui montrent les contradictions, le “ deux poids deux mesures ”, le simplisme des arguments et les amalgames grossiers développés dans les médias.
La guerre c’est la paix ! ” Belle formule pour défendre l’idée de
guerre préventive ” et construire une image “ diabolisée
de l’ennemi agresseur. Bush peut lancer ses “ anges exterminateurs ”, “ défenseurs de la démocratie ” mise en danger par les
États voyous ”.
Les “ bobards ” font leur effet, même si le coup monté est ensuite découvert.

Les commentaires de deux historiennes, Annie Lacroix-Riz et Anne Morelli, d’une journaliste, Diana Johnstone, d’un écrivain, Jean Bricmont, et d’un expert militaire soulignent encore l’absurdité des arguments et l’énormité
de la manipulation. Propagande de guerre, propagande de paix ou comment les mensonges médiatiques influencent l’opinion, font le jeu des pouvoirs et faussent tout débat critique. Un film alternatif dans sa production comme dans sa distribution. Une expérience différente de faire du cinéma.

En 2001, Béatrice Pignède réalise avec Daniel Schneidermann Kosovo, des journalistes dans la guerre , film documentaire qui reçoit le prix Europa. En 2003, elle coréalise L’Irak d’une guerre à l’autre ,
avec Francesco Condemi. Sa dernière réalisation, Propagande de
guerre, propagande de paix
, poursuit la recherche qu’elle mène
sur le traitement médiatique de la guerre, lié à l’histoire officielle.

Christiane Passevant : L’image qui a été choisie pour illustrer le film, un militaire tenant dans les bras un bébé, fait penser à la couverture d’un numéro de Newsweek lors de la première guerre du Golfe, en 1991, où l’on voyait une femme militaire avec un enfant avec ce titre, Mom’s War. Les deux images ont-elles un rapport ?

Béatrice Pignède : Cela semble le mieux résumer la propagande de guerre, en tout cas c’est symbolique. Ce n’est pas nouveau car l’historienne Anne Morelli a fait une recherche sur cette iconographie représentant ce qu’elle appelle les soldats baby-sitters, et elle souligne l’idée dominante :
ils sont bons et vont à travers le monde sauver la veuve et l’orphelin, se promenant avec un paquet de langes dans une main et un biberon dans l’autre. Elle a trouvé que pendant la Seconde Guerre et la Première Guerre mondiales, la même imagerie était employée, qu’il s’agisse du soldat allemand, du soldat russe, peu importe la nationalité…

CP : Pour finir avec le soldat libérateur états-unien distribuant du chocolat et des chewing-gums aux enfants.

Béatrice Pignède : L’image est utilisée par toutes les armées, il ne faut y voir un aspect national. Le thème est que nos soldats sont bons et que les autres sont évidemment sanguinaires.

CP : Le film dure 90 minutes.

Béatrice Pignède : C’est un long métrage documentaire que nous n’avons pas produit dans l’esprit d’une commande pour une chaîne. La coproduction s’est faite avec Zaléa TV, télévision associative et engagée, engagée d’ailleurs au point qu’elle n’a plus l’autorisation d’émettre aujourd’hui. Dans cette optique, nous n’avions pas de contrainte et nous nous sommes donnés le temps d’expliquer un sujet qui paraît simple —
la télé nous ment, les médias nous mentent — et sur lequel tout le monde est d’accord, mais essayer de comprendre les mécanismes, les ressorts,
les ficelles et nourrir une critique qui s’appuie sur des arguments
historiques et politiques, c’est une autre affaire. Il faut entrer dans une complexité et cela demande du temps. Nous n’avons retenu que cinq
thèmes de propagande, c’est peu comparé à ceux qui existent, mais c’était suffisant pour le rythme et l’intérêt du public.

CP : C’est une enquête sur le processus de propagande à travers des extraits télévisés de notre actualité. La documentation soutient l’argumentaire du film, notamment avec des morceaux d’anthologie qui, mis bout à bout, sont une démonstration remarquable. Comment avez-vous procédé pour la documentation TV ?

Christophe-Emmanuel Del Debbio : Il n’y a pas de secret, il faut beaucoup regarder la télévision. Je la regarde en prenant des notes, ce qui me permet de retrouver certains extraits, par exemple les discours de Bush. Ce film a été fait alors que la guerre n’était pas terminée et, au fur et à mesure que le montage avançait, on rajoutait des séquences, des extraits. Un autre aspect est que nous avons utilisé des extraits télévisés sans passer par les chaînes de TV qui opèrent un contrôle sur ces images. Elles donnent ce qu’elles veulent bien donner. TF1 est très strict sur ce point et c’est aussi très cher. Il y a donc également cette contrainte économique.
Nous sommes donc passés par un autre biais, j’enregistre beaucoup de choses et nous avons ainsi réussi à intégrer beaucoup d’images.
Par exemple cette déclaration de Bush faite devant des militaires : “ la démocratie est un don de Dieu au monde

Le “ pouvoir rendu aux Irakiens ”, “ remise de la souveraineté à l’Irak ”… Les formules se succèdent dans une surenchère — de l’inconscience ou du cynisme. En guise d’excuse, on nous dit de mettre des guillemets comme pour se dédouaner de l’utilisation de formules très éloignées de la réalité sur le terrain. “ L’an 1 de la démocratie irakienne ” verra le jugement de Saddam Hussein — remis aux “ autorités irakiennes intérimaires ”… sous la garde des militaires états-uniens.

C’est le prochain show médiatique annoncé dans un pays détruit par les agressions militaires et rendu exangue par quatorze années d’embargo.
Nous n’avons pas fini de subir les clichés, les contre vérités et autres mensonges médiatisés, histoire de ne pas aborder les véritables enjeux,
à savoir qui contrôle qui et quoi dans le pays et ce futur Moyen-Orient
rêvé façon US ? John Negro Ponti, qui vient d’être nommé ambassadeur des États-Unis en Irak — la plus grande ambassade des États-Unis dans le monde ?
C’est un homme d’expérience qui a été chargé, dans les années 1980, de former l’armée des contras, basée au Honduras, pour déstabiliser le gouvernement du Nicaragua.

L’instrumentalisation des événements n’est pas prête de s’arrêter car les enjeux sont importants dans un Moyen Orient colonisé, ou… recolonisé.
Dans ce contexte, le film de Béatrice Pignède, Propagande de guerre, propagande de paix , est d’autant plus important comme démonstration de la manipulation médiatique. Le montage d’archives percutantes et sidérantes dans leur association, les commentaires de deux historiennes, Annie Lacroix-Riz et Anne Morelli, d’une journaliste, Diana Johnstone, d’un écrivain, Jean Bricmont, et du général Forget, sont autant d’outils de décryptage de la situation et offrent une autre grille de lecture face au matraquage habituel des médias de masse.

Une première émission, avec Béatrice Pignède et Christophe-Emmanuel Del Debbio, avait abordé le traitement médiatique, la censure, les mensonges des États, la sacralisation de l’agression anglo-états-unienne, la propagande de la guerre dite “ humanitaire ” grâce à l’utilisation de l’argument moral pour soumettre les populations ou les réduire au silence. Nous voulions revenir sur la problématique de l’abandon — ou de la difficulté — d’exprimer une analyse critique, une opposition à la violence des États, face au discours ambiant où l’on est tenu de choisir son camp ou bien de se justifier avec l’exercice obligé que Bricmont appelle la politique du “ ni-ni ”. Revenir aussi sur cet enfermement de la pensée critique confrontée aux tendances fascisantes, sinon autoritaires et répressives, des sociétés dites démocratiques.