La mascarade de l’Anarchie

Percy B. Shelley. Présentation d’Hélène Fleury (Paris Méditerranée)
dimanche 17 février 2008
par  CP
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Dans le pays, le cri des affamés s’élève, du ghetto, de la campagne, de la prison, des hospices et des asiles, le cri des gens qui ne mangent pas à leur faim. Des millions et des millions de gens, des hommes, des femmes, des enfants, des bébés, des aveugles et des sourds, des estropiés et des malades, des vagabonds et des travailleurs, des prisonniers et des pauvres — des Irlandais, des Anglais, des Écossais et des Gallois, tous hurlent qu’ils n’ont pas assez à manger.
Les laissés pour compte et les inutiles !
Le misérable, celui que l’on méprise ou bien que l’on oublie, s’en vient mourir dans l’abattoir social, résultat de la prostitution. Prostitution de l’homme, de la femme, de l’enfant, de la chair et du sang, de l’intelligence, de l’esprit — prostitution du travail. Si c’est là tout ce que la civilisation peut offrir, [mieux vaut] cent fois l’état sauvage, la nudité et la brousse
[…] que cet écrasement par la machine, et par l’Abîme. ” Jack London, 1903, Le peuple de l’abîme .

Presque un siècle auparavant, Percy Shelley — poète subversif — dénonçait déjà la misère, l’exploitation, la répression et “ cette écrasante puissance des rapports de force économiques dans la condition humaine ”.
Shelley aurait sans doute approuvé cette enquête à Londres de Jack London, Le peuple de l’abîme, lui qui condamnait l’esclavage moderne, les conditions de travail de la classe ouvrière anglaise et son aliénation. “ La modernité politique et économique aggrave la condition d’exploité

Bien loin de l’image de romantique désespéré et éthéré que l’histoire officielle lui attribue après sa mort, Percy Shelley est tout au contraire un révolté, un rebelle contre le système qu’il fustige avec force.
Mais aujourd’hui, “ les ennemis ne sont-ils pas les mêmes, désespérément invaincus, quelle que soit la mascarade nouvelle qui abrite et dissimule exploitation et domination ?

Les textes de Percy Shelley sonnent toujours aussi juste :
Ce qu’est l’esclavage [… ?] C’est travailler et en recueillir un salaire suffisant tout juste pour retenir jour par jour la vie dans vos membres, comme dans une cellule destinée à l’usage de vos tyrans, si bien que vous êtes devenus un métier de tisserand, une charrue, une épée et une pique ; des instruments, avec ou contre votre propre volonté, pliés à leur défense et à leur entretien !
C’est voir vos enfants débiles avec leurs mères languissantes et défaites, quand arrivent les vents glacés de l’hiver ; — elles sont mourantes à l’heure où je parle !
C’est avoir faim de cette pâture que le riche, dans ses orgies, jette aux chiens gras couchés repus sous ses yeux !
C’est laisser le Spectre de l’Or recueillir de vos fatigues mille fois plus que sa substance ne l’a pu sous les tyrannies d’autrefois.

[…]
C’est être esclaves dans l’âme, n’exercer aucun contrôle sévère sur vos propres volontés, mais être tout ce que les autres veulent faire de vous !
[…]
Levez-vous, comme des lions après le repos, en nombre invincible ! Secouez vos chaînes à terre, comme une rosée qui dans votre sommeil serait tombée sur vous ! — Vous êtes beaucoup… Ils sont peu !


Lire dans Réfractions, n° 14,
l’article de Laurent Patry
"Les fantômes de Shelley dans la chair d’aujourd’hui
Pour une lecture éthique de la Mascarade de l’Anarchie"