Coloniser. Exterminer. Sur la guerre et l’État colonial

Olivier Le Cour Grandmaison (Fayard)
dimanche 10 février 2008
par  CP
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« Les peuples que nous appelons barbares ne nous connaissent encore que par nos crimes. » écrivait Anatole France en 1906.

Le jugement de Victor Hugo était bien différent en 1841, onze ans après le début de la guerre coloniale contre l’Algérie :
« C’est la civilisation qui marche sur la barbarie. C’est un peuple éclairé qui va trouver un peuple dans la nuit. […] C’est à nous d’illuminer le monde. Notre mission s’accomplit ».
Le grand mot est lâché : la « mission » d’apporter la civilisation aux barbares ! On remplace civilisation par « démocratie » et nous voilà aujourd’hui, toujours avec la «  mission », et la démonstration de la continuation des mêmes critères pour justifier des massacres et des conquêtes.


Toujours la propagande et des déclarations délirantes pour dissimuler les véritables enjeux de la guerre : le profit à court et moyen terme, la nécessité d’hégémonie pour régler une crise économique et traiter en différé le problème social.

« L’importance des guerres coloniales est également liée au fait qu’elles sont pensées comme des moyens d’éviter le surgissement de « guerres sociales » au sein des puissances conquérantes. » souligne Olivier Lecour Grandmaison dans son livre Coloniser. Exterminer. Sur la guerre et l’État colonial .

Un ouvrage utile, passionnant et impressionnant par la somme de travail qu’il représente. Utile parce que le processus de la guerre coloniale — des enjeux et des conséquences de celle-ci — y est décrit à la fois dans le détail et dans un contexte global qui permet de le comprendre. Passionnant et impressionnant par toutes les informations, croisées, que l’on y découvre — informations “oubliées”, presque toujours gommées, escamotées… Bref, occultées. Honneur national oblige.

L’image de la patrie des Droits humains s’accommode en effet mal du racisme latent, des lois discriminatoires, des massacres de civils comme tactique de guerre, des transferts massifs de population, des camps pour étrangers, des exécutions sommaires, des rafles, etc…
Autant de faits, de témoignages le plus souvent passés à la trappe pour « l’honneur de la France » !

Des pratiques reprises d’ailleurs, sous couvert « d’état d’urgence », quand la logique des «  intérêts supérieurs de l’État » est en jeu.

Le racisme, la barbarie, les humiliations, le déni des droits humains perdurent. Que l’on pense, aujourd’hui, aux sans papiers et aux zones d’attente pour les étrangers.

Coloniser. Exterminer est un ouvrage d’une grande rigueur — rare — qui met aussi en question, sans complaisance, le rôle de l’historien. C’est ici le travail d’un historien engagé et se voulant interdisciplinaire renouant avec une tradition de livres qui, tout en analysant les faits, les témoignages et les archives, donnent aussi des « outils » pour saisir comment les mentalités sont formées, comment la propagande est généralement instillée ou assénée, notamment en ce qui a concerné et concerne encore les guerres d’Algérie.

À la lecture de Coloniser. Exterminer d’Olivier Lecour Grandmaison, des questions se posent immanquablement par rapport aux représentations des «  Arabes » aujourd’hui : ces représentations — diffusées et intégrées au XIXe siècle — ont-elles changé ?

Le racisme — ancré dans la culture française et renforcé par les guerres coloniales — n’est-il pas aujourd’hui à la base des jugements sur les « barbares dans les cités », de même qu’il a autrefois justifié les exactions des guerres d’Algérie ? Le massacre de Sétif le 8 mai 1945, la manifestation du 17 octobre 1961 réprimée avec la plus grande sauvagerie, les lois discriminatoires aujourd’hui — comme la double peine et l’interdiction du territoire français à des personnes nées en France ou de parents français —, les bavures, ne sont-elles pas la conséquence ou la suite logique de l’idéologie coloniale du XIXe siècle ?