Lignes n° 21. Ruptures sociales, ruptures raciales

Avec Alain Brossat, Alexandre Costanzo, Jean-Paul Dollé et Mathilde Girard
lundi 11 février 2008
par  CP
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« On va vous débarrasser de cette racaille ! » Les événements qui ont suivi cette phrase du ministre de l’Intérieur illustrent, à la fois la logique de la violence attisée par l’État et la révolte profonde d’une jeunesse qui : « ne veut plus vivre dans ces conditions, dans l’horizon structurel du désœuvrement et des humiliations ordinaires, [qui] ne veut plus être perçue et traitée comme un rebut arriéré, [qui] ne veut plus de ces lieux et de ce quotidien. »

La peur de ces nouvelles classes dangereuses a radicalisé les discours de bien des intellectuel-le-s médiatisé-e-s. Se sont alors succédés les dérapages verbaux de même que les prises de position réactionnaires qui n’ont pas été le seul fait des forces de l’ordre ou de son représentant. Il est intéressant de voir combien la peur fait tomber les masques.

Ruptures sociales, ruptures raciales , titre du dernier numéro de la revue Lignes , aborde de front la révolte de cette jeunesse discriminée, les causes et ses conséquences dans les analyses politiques et les perceptions sociales d’une époque trouble qu’Alexandre Costanzo qualifie justement de « pétainisme tranquille ».

Beaucoup de questions, dont la « crise sociale [est-elle] parasitée par une crise raciale non dite » ? Qu’entend-on par concept de race ? Si ce concept n’a aucune validité scientifique, pourquoi est-il repris sans cesse pour expliquer, voire justifier la discrimination ordinaire ? Quel est le lien entre racisme et colonialisme ?

La guerre d’Algérie apparaît comme une raison majeure de la discrimination des enfants d’immigrés/colonisés directement mis en cause dans cette révolte. Il faut en effet souligner le rôle de la guerre d’Algérie et de la colonisation dans l’histoire officielle et la mémoire collective. Et rappeler ce fameux article 4 de la loi du 23 février 2005 : « Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outremer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit. »

Deux films récents nous ramènent ainsi à la problématique du colonialisme français dans l’histoire officielle, et du racisme aussi : Indigènes de Rachid Bouchareb — qui traite de ces «  indigènes » transformés malgré eux en chair à canon — et Mon Colonel de Laurent Herbiet — qui évoque les pouvoirs spéciaux votés à l’unanimité par l’Assemblée nationale afin d’autoriser l’armée à utiliser des mesures « contraires aux grands principes de notre droit », c’est-à-dire la torture, les exécutions sommaires et la terreur contre la population civile algérienne. Or ce dernier film semble déranger les « consciences » qui en sont encore à considérer, pour certaines, que le colonialisme a apporté les « bienfaits » de la civilisation à des populations sous-développées, soit-disant sans histoire et sans culture. La conquête de l’Algérie, depuis 1830, et ses chantres n’en finissent pas de se glorifier de l’intérêt du colonialisme. La guerre d’Algérie est emblématique des guerres de libération et du traitement de la mémoire collective. On se souvient de la difficulté à faire reconnaître le crime d’État du 17 octobre 1961.

Cela nous ramène donc à la notion de « race » car, comme l’écrit Jean-Paul Dollé : en Algérie, «  l’administration coloniale [avait] résolu la question : pour elle on [serait] musulman et non Algériens, Kabyles ou Arabes, athées, agnostiques… »
Alors ne reste-t-il que le malaise de cette révolte en novembre 2005 ? Ne reste-t-il que, comme l’écrivait Jean-Pierre Garnier dans Le Monde libertaire , « l’émoi provoqué par "l’insurrection des banlieues" [selon] les médiacrates », insurrection qui aurait « surgi comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu » ? Va-t-elle alimenter les discours et les promesses de répression des candidats et des candidates à l’élection présidentielle qui joueront la surenchère des moyens « guerriers » à mettre en place pour garantir la « sécurité », histoire de conquérir un électorat dominé par la peur ?

Mais parlons plutôt de la révolte des banlieues et de l’imaginaire révolutionnaire : « Dans la mythologie révolutionnaire, l’accent est mis non plus seulement […] sur la personne, mais sur la communauté discriminée en raison de sa différence ethnique et raciale. » Alors : « Qu’est-ce qu’un territoire ? Une identité et une mémoire nationales » ?

Étrangers, ne nous laissez pas seul-e-s avec les Français ! Car, comme l’écrit Alain Brossat, «  Dans l’atmosphère pestilentielle qui s’est établie en France aujourd’hui, on ne peut survivre qu’entouré d’étrangers, d’amis, de voisins, de collègues étrangers ou d’origine étrangère. »

Au fait, je ne connais qu’une race : la race humaine.