LA RESISTANCE NON-VIOLENTE DU VILLAGE DE BIL’IN

Le Mur
mercredi 20 février 2008
par  CP
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Bien que l’État d’Israël soit tenu de geler son expansion coloniale et de démanteler ses colonies, illégales en application du droit humanitaire international, bien que le tracé du mur ait été déclaré illégal par la décision du 9 juillet 2004 de la Cour Internationale de Justice, le mur du village de Bil’in (1500 habitants), à l’ouest de Ramallah a été spécifiquement pensé pour incorporer la nouvelle colonie de Menorah, et l’ extension de la colonie ultra-orthodoxe existante de Kiryat Sefer et de celles de Matityahu Misrah et de Modi’in Ilit que les gouvernements israéliens veulent annexer à Israël.
Il frôle les maisons du village et a déjà permis la confiscation de 15O hectares de terres cultivées (les trois quarts des terres du village), principalement des oliveraies, des amanderaies et des plantations de figuiers qui restaient le seul moyen de subsistance de ses habitants depuis qu’ils ne peuvent plus aller travailler en Israël.

Ce n’est hélas, pas la première fois que les habitants de Bil’in sont confrontés à une telle spoliation : il y a dix ans, déjà, que des oliveraies ont été volées et détruites par des bulldozers pour permettre la construction de colonies.

Depuis le mois de février 2005 après que la Cour Suprême ait rejeté le recours des habitants de Bil’in et que le gouvernement ait arrêté le tracé du mur, pratiquement chaque jour, hommes et femmes ont marché vers le site de construction pour tenter de bloquer le travail des bulldozers qui arrachent les oliviers et les séparent de leur terre. En rétorsion, l’armée envahit le village, de jour comme de nuit, les soldats entrent dans les maisons et frappent leurs habitants. Des dizaines d’entre eux ont été blessés par le tir de balles en caoutchouc (en réalité en métal, recouvertes d’une fine couche de caoutchouc), de bombes assourdissantes et grenades lacrymogènes, armes non mortelles, en principe, mais qui peuvent s’avérer très dangereuses par un tir à courte distance. Une maison de Bil’in a déjà pris feu par le tir d’une bombe sonore par les gardes frontière.

Un Comité du Village a été constitué qui comprend cinq membres représentatifs des partis et des associations du village, responsable de toutes les décisions d’urgence. Le Comité est devenu officiellement actif au mois de janvier 2005 mais il avait déjà consulté d’autres villages qui avaient été impliqués dans la lutte légale et pacifique contre la construction du mur d’annexion. Le village de Budrus, notamment, a été une source puissante d’inspiration et d’influence puisque, après 53 manifestations non-violentes, Budrus est parvenu à déplacer le trajet du mur.

A la demande des habitants de Bil’in, les mouvements israéliens « Gush Shalom », « Anarchists against the wall » (les anarchistes contre le mur), « Ta’ayush » et « the women’s coalition for peace » ont décidé d’une manifestation pacifique commune sur les lieux tous les vendredis. Une centaine d’Israëliens se rend ainsi sur les lieux, formant un lien réel et significatif avec « l’autre côté » . Des militants du monde entier se joignent également régulièrement à cette manifestation. Au mois de septembre 2007, pendant 135 semaines, sans exception, une manifestation ainsi tripartite et non-violente a été réalisée.

Abdullah Rameh, membre du Comité, parle de la présence des militants israéliens : « Au début, c’était difficile pour les gens de Bil’in de comprendre pourquoi les Israéliens venaient et ce qu’ils faisaient. Mais quand les soldats commencèrent à venir la nuit dans le village, les Israéliens leur disaient de partir. Tout le monde au village a réagi positivement et ils comprennent que les Israéliens sont dans le village pour les protéger. On ne peut nier leurs efforts et leur activité. On travaille, dort et mange ensemble, on est comme dans une famille et l’on combat ensemble pacifiquement. On doit travailler ensemble, pas seulement pour les manifs, mais parce que c’est si important d’agir vers la population israélienne ».

De l’autre côté, Laser, militant israélien, considère que s’il n’y avait pas de participation israélienne, « l ’armée israélienne commencerait à tirer. Une fois, ils nous ont arrêtés à un check point mobile et ils ont donner l’ordre aux soldats israéliens de tirer sur les manifestants mais une vingtaine d’entre nous a pu traverser, alors ils ont annulé l’ordre. Pourquoi ? Parce qu’ils sont racistes ».

Le choix de la non-violence a, depuis l’origine, été fermement posé. Mohammend Al-Khatib, membre du Comité s’exprime ainsi : « Toutes nos manifestations sont non-violentes, nous rappelons depuis le haut-parleur de la mosquée que nous sommes engagés pour la non-violence et pour délivrer ce message que nous voulons seulement défendre notre terre. »

Outre la non-violence, outre le caractère unitaire de ces manifestations entre militants pour la paix, quelle que soit leur origine, ce qui les caractérise est la créativité et l’inventivité de ses militants. Les manifestants parfois ont été enchaînés les uns aux autres, parfois ont défilé en portant les portraits de Mahatma Gandhi et de Martin Luther King, parfois ont été transportés dans des cages ou précédés de personnalités, mains en l’air. Ils ont manifesté avec des cercueils ou de fausses pierres tombales avec des inscriptions en hébreu, en arabe et en anglais. La marche a été précédée aussi par des personnes rendues infirmes par les forces d’occupation et par d’autres personnes portant le nom des milliers de Palestiniens tués depuis le début de la deuxième intifada en 2000. Un concert de piano a même eu lieu en plein air donné par Jacob Allegro Wegloop, survivant de l’Holocauste, offrant sa musique en symbole de paix.

Deux Conférences internationales sur la lutte commune populaire et non-violente ont déjà été organisées à Bil’in, afin de créer un réseau pour améliorer la coordination, partager les ressources, s’entr’aider dans le travail pour la justice, mettre en place des campagnes communes pour arrêter le Mur d’Apartheid et mettre un terme à l’occupation israélienne. La volonté est d’échanger les expériences pratiques, de partager les stratégies et de construire en commun.

. La première s’est tenue les 20 et 21 février 2006 et a réuni environ 400 participants palestiniens, israéliens et internationaux. La seconde s’est tenue du 18 au 20 avril 2007 et a réuni entre 500 et 600 participants, dont une cinquantaine de Français.

A quoi il convient d’ajouter qu’au mois de mars 2007, une conférence palestinienne a eu lieu afin d’étendre le combat non-violent populaire à travers la Palestine et offrir aux Israéliens et aux Internationaux la possibilité de rejoindre leurs partenaires palestiniens en participant et en faisant connaître la résistance non-violente des Palestiniens à l’injustice qui leur est faite, arrestations arbitraires, confiscation de terres, destructions de maisons, checkpoints et emprisonnement derrière le mur. Actuellement, 35 villages ont rejoint Bil’in dans la forme non-violente de sa résistance à la construction du mur.

Les efforts du village seront ils couronnés de succès ?

Mohammed al-Khatib, membre du Comité répond que le mot « succès a beaucoup de significations : si vous soulez dire déplacer le mur, je pense que ce n’est pas impossible mais c’est difficile […] mais si vous parlez de succès sur d’autres aspects, je réponds oui. Nous réussissons à dire aux gens autour du monde que notre village a le droit d’être ici, sur notre terre, et c’est la vérité. Nous montrons que les menteurs, ce sont les occupants. L’occupation ne défend pas les Israéliens de nous mais elle nous vole. Si j’avais dit, il y a un an que je suis de Bil’in, personne n’aurait su d’où je parlais mais maintenant les gens savent et ils savent que nous résistons au Mur. Mais, c’est plus important, ils entendent que nous résistons par des moyens pacifiques et ils nous encouragent. Mais on ne peut pas seulement dire que notre résistance non-violente appartient à Bil’in parce que maintenant, elle appartient aux Palestiniens ».

Concrètement, en mars 2006, l’administration civile de l’État d’Israël s’est trouvée contrainte d’ordonner la cessation du travail de construction de l’extension de la colonie Matityahu Mizrah sur la terre de Bil’in, à la suite de la saisine de la Cour Suprême par un représentant de la « Paix Maintenant » et de la révélation qui en résultait et de l’illégalité de cette construction et, en outre, du scandale immobilier qu’elle constituait.

Surtout, par arrêt du 4 septembre 2007, la Cour Suprême a ordonné le démantèlement d’une portion du mur construit sur le territoire de Bil’in, concernant un tronçon de presque 2 km de long et permettant ainsi (si la décision est exécutée...) la restitution de 50 % environ des terres spoliées, de sorte que, s’il s’agit d’une victoire, celle-ci n’est que partielle.

Mais, comme le souligne Uri Avnery, journaliste et écrivain israélien, du mouvement Gush Shalom, dans un article du 8 septembre suivant, « dans ce combat désespéré, même une petite victoire est une grande victoire, spécialement concernant Bil’in ».

Cet article souligne en quoi cette victoire n’est que partielle, dès lors que
1° elle ne concerne qu’une partie des terres, le nouveau tracé étant encore loin de la ligne verte ;
2° Bil’in n’est que l’un des nombreux villages spoliés par la construction du mur ;
3° le mur n’est que l’un des moyens de l’occupation qui empire chaque jour ;
4° dans beaucoup d’autres endroits, la Cour Suprême a confirmé le tracé du mur, même quand il dépossédait les Palestiniens de la même façon qu’à Bil’in, de sorte que cette décision constitue pour cette Cour, qui est un instrument de l’occupation, un alibi aux yeux du monde ;
5° cette décision a permis de légitimer les constructions illégales déjà effectuées sur les autres terres de Bil’in

Il paraît intéressant de rapporter quelques extraits de cet article dans lequel Uri Avnery s’interroge sur que ce que ce petit village isolé, dont le nom était, jusqu’à il y a peu, inconnu de tous, a de particulier et relève les raisons pour lesquelles le combat de Bil’in est devenu un symbole, à raison de la combinaison d’éléments inhabituels, la détermination des villageois, la solidarité active des Israéliens et des internationaux et le caractère non-violent de la lutte.

— La détermination des villageois : Uri Avnery souligne leur courage devant la violece de la répression, en ces termes, notamment : « j’ai plus d’une fois été ému au spectacle de la résistance de ce petit village. Je voyais les jeeps de l’armée monter à l’assaut, les sirènes hurler hystériquement, les policiers lourdement armés en jaillir et jeter des grenades lacrymogènes et assourdissantes dans toutes les directions et des jeunes garçons arrêter les jeeps avec leur corps. »

— La solidarité des Israéliens et des Internationaux : c’est une sorte de partenariat qui ne se manifeste pas dans des discours pompeux ou des réunions stériles tenues dans de luxueux hôtels étrangers, il s’est forgé sous les nuages des gaz, sous les jets des canons à eau, sous le feu des grenades assourdissantes et des balles en caoutchouc, dans les ambulances du Croissant Rouge et dans les arrestations. Il a donné naissance à une camaraderie et une confiance mutuelle qui paraissaient totalement perdues dans notre pays : les militants israéliens, conduits ples jeunes femmes et hommes de « les anarchistes contre le mur » ont prouvé aux Palestiniens qu’ils ont un partenaire israélien auquel ils peuvent faire confiance et les gens de Bil’in ont prouvé à leurs amis israéliens qu’ils ont des partenaires fiables et déterminés.

— La non-violence : toujours et partout Mahatma Gandhi et Martin Luther King pourraient être fiers de tels disciples. En sa qualité de témoin visuel, Uri Avnery atteste de la non-violence des manifestants n’en ayant vu aucun lever la main contre un policier ou un soldat tandis qu’une grande violence était exercée par les soldats et la police des frontières qui ne supportaient pas, suppose-t-il, le spectacle de Palestiniens et Israéliens agissant ensemble.

Il en déduit que la conjonction de la résolution des habitants de Bil’in, du partenariat et de la non-violence ont fait de Bil’in un symbole de la lutte contre l’occupation, actuellement repris par de nombreux villages.

À signaler que le 9 novembre 2007, les comités de lutte contre le mur et les colonies sont parvenus à bloquer la circulation automobile sur la route 443 réservée aux colons, route d’apartheid, pendant ¼ d’heure, en s’asseyant sur l’asphalte et en distribuant des tracts en hébreu aux automobilistes leur signifiant la compréhension de la gêne qui leur était ainsi causée puisque les Palestiniens la subissent quotidiennement et à longueur de journée.


Information et photos de Geneviève Coudrais.