Fugitif de Daniel Blanchard

Daniel BLANCHARD (Deyrolle Éditeur, 1994)
jeudi 6 mars 2008
par  CP
popularité : 18%

On a dit beaucoup de choses sur les banlieues, le sentiment d’exclusion, la marginalité, ou encore la haine qui règne dans les périphéries… mais tout se passe le plus souvent comme si cela ne concernait que l’environnement ou le domaine social. Qu’en est-il du domaine privé ? Qu’en est-il des retombées de ce vide habité par la détresse ou la "marge" d’individus décalés et en perte de vitesse ? C’est l’histoire de l’un d’eux que Daniel Blanchard nous fait vivre à travers une dérive banale qui tourne à la désespérance. Fugitif , ou les conditions modernes de la domination est-on tenté d’ajouter, est un roman sur l’errance dans un univers glauque. "Si je suis un déchet aujourd’hui, c’est que je n’étais qu’un produit. Si je parviens à redevenir un produit, c’est pour redevenir, à terme, un déchet. À quoi bon ?"

Un univers socialement noir en toile de fond et un itinéraire en impasse qui fait parfois penser à Last Exit to Brooklyn d’Herbert Selby sans toutefois en atteindre la violence. Le personnage principal - "ce fugitif chimérique pour donner le change à la meute matinale de ses propres hantises…" - est au chômage et peu à peu perd toute notion de lui-même, de la vie… Il s’efface. Le roman est une lente descente aux oubliettes de la conscience. "Correcteur typographe, ce n’était pas une appellation de produit mais le titre d’une profession héritière d’une tradition illustre, respectée des bourgeois pour sa culture et des ouvriers pour sa conscience de classe, et inversement, solidement organisée pour échapper à la stupide brutalité du marché."

Pas de révolte déclarée, même si elle induit celle du lecteur, : un dégoût qui débouche sur la résignation triste. L’oppression se fait soft et l’aliénation ordinaire. Un tunnel qui se termine en cul de sac et pas la moindre lumière qui filtre en provenance d’une sortie ultime ou d’un espoir lointain. C’est la lente erradication d’un individu.

Le roman de Daniel Blanchard, remarquablement évocateur de cet univers carcéral de la banlieue, est une illustration de sa marginalité occultée. Le personnage central du roman - la banlieue - est tout à la fois proche et perdue, comme une description qui s’efface. C’est un peu une photographie sociologique des banlieues sans l’exotisme des descriptions d’experts dont les médias en mal de scoop nous arrosent. Fugitif … c’est aussi la description nostalgique de ces endroits populaires qui peu à peu disparaissent pour laisser la place aux centres commerciaux à la manière des États-Unis, univers contrationnaires du "no future".

Finalement, est-ce une fiction ? "L’espace urbain ne se mesure pas en valeurs géodésiques mais en temps et en argent ; il est pensée et s’articule en mots - de mémoire, de savoir, de désir, de pouvoir ; il est concrétion de présence humaine, présence portée à une densité et à une in différenciation telles qu’elle sature et corrode jusqu’à la matérialité élémentaire des pierres et de l’air. […] Sortir d’ici… Sortir d’ici… Tu peux toujours courir !" Et le personnage n’est-il pas le reflet des angoisses de chacun devant la précarité imposée par la jungle de cette société moderne : "que donne l’époque à entendre, à voir, à entreprendre ou à subir ? La pratique généralisée de la vénalité. le mensonge du vendeur a pris possession de notre intimité comme de la scène publique."

Fugitif est un voyage au pays du "capitalisme high tech" [1] où il ne fait pas bon se retrouver sur le bord du chemin sans projet ou sans direction. La ville est pesante avec sa "lourdeur de l’État, de ses palais, de ses huissiers à chaîne, de ses hauts fonctionnaires à grosses serviettes et à gros souliers noirs, lourdeur de ses odeurs de caserne et de commissariat, lourdeur de sa pensée, lourdeur de sa parole, insistante, pour faire taire, pour se propager à travers l’avilissement hiérarchique, lourdeur de la rumeur qui monte de la ville capitale et qui est le bruit des ordres qui s’accomplissent, de l’ordre qui s’accomplit, qui creuse comme une plaie."

Fait social, objet d’étude pour les sciences sociales, la banlieur sécrète aussi une subjectivité lourde de conséquences pour nous tous.

Mars 1997


[1Jean-Pierre Garnier, Le capitalisme high tech, Spartacus, 1988.