La police hors la loi. Des milliers de bavures sans ordonnances depuis 1968 de Maurice Rajsfus

Maurice RAJSFUS (Cherche midi éditeur, 1996)
mardi 4 mars 2008
par  CP
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Après La Police de Vichy, Les forces de l’ordre françaises au service de la Gestapo, et Drancy, un camp de concentration très ordinaire, Maurice Rajsfus enquête sur les bavures policières depuis 1968. La police hors la loi représente une masse de faits empiriques, un travail remarquable où tous les faits divers recensés donnent à réfléchir sur l’État de droit dont il est si souvent question ces temps derniers.

L’idéologie sécuritaire gagne du terrain sous couvert de menace terroriste. La discrimination anti-étrangers, anti-jeunes et anti-immigrés se banalise. Face à la multiplication des atteintes au droits des citoyen-nes, cet ouvrage, La police hors la loi, est un document courageux et implacable contre la haine et les dérives fascisantes d’une institution de l’État.

La police, un État dans l’État ? À la lecture des faits rapportés par cette étude, la question se pose et inquiéte si l’on songe aux 250 000 policiers armés et nantis de pouvoirs exhorbitants et arbitraires (130 000 dans la police nationale, les autres étant répartis dans la gendarmerie et la douane). Une sorte de contre-société avec un esprit de corps et une vision personnelle de l’application des droits et des lois. De là à craindre une dérive totalitaire quand les policiers dépassent leur fonction, jouent les justiciers ou adoptent les thèses de l’extrême-droite, il n’y a pas loin.

L’auteur nous rappelle que depuis que Louis Joxe a permis aux salarié-e-s de la police l’achat de l’arme de service, il est courant de voir celle-ci utilisée dans la vie civile. Imagine-t-on d’autres professionnels rapporter ainsi à son domicile son outil de travail ? Certains policiers possèdent de véritables arsenaux et, outre le symbole de puissance donné par l’arme, le manque de formation des policiers de base amènent à outrepasser les droits de la fonction. Rares sont ceux ou celles, parmi les victimes, qui osent d’ailleurs se plaindre des insultes, des tutoiements, des contrôles au faciès, des harcèlements sexuels ou des bousculades qui sont les bavures ordinaires et quotidiennes.

"Les événements de mai 1968 ont permis d’instaurer des mœurs policières dont notre société ne s’est jamais débarassée depuis, même sous les gouvernements socialistes." Depuis 1968, en effet, les policiers et les gardes mobiles lâchés contre les manifestants se surpassent. “Quelle différence peut-il bien y avoir entre un policier participant à une charge lors d’une manifestation ouvrière et son collègue qui, quelques années plus tard, se livre à la chasse aux Juifs ?” dénonçait déjà Maurice Rajsfus dans La police de Vichy. Le pouvoir peut changer, mais “la logique policière échappe aux considérations politiciennes, dès lors que la mission de maintien de l’ordre est suffisamment cohérente pour rester répressive. Peu importe le système qui donne les ordres, si la matraque est au bout de l’ordre reçu.” Et le ministre de l’Intérieur de justifier la nécessité de “construire une police nationale apte à affronter les turbulences du XXIème siècle.

Des "turbulences" que, le 23 août 1996, personne n’est prêt d’oublier quand les forces de l’ordre ont attaqué les grévistes de la faim et leurs familles dans l’église Saint-Bernard. Coups de hache pour fracasser la porte et frayeur des enfants réveillés en sursaut pour le respect des lois. Une intervention "humanitaire" comme la qualifia l’actuel ministre de l’Intérieur, Jean-Louis Debré, qui couvre et justifie de telles actions. L’un
de ses prédécesseurs, Michel Poniatowski, reconnaissait en 1976 devant l’Assemblée nationale : "L’an dernier, trois mille deux cent quarante et
une sanctions ont été prises et cent trente-six révocations prononcées
". Une déclaration en forme d’aveu de l’existence de nombreuses violences policières. Les rafles, grenades lacrymogènes lancées dans les bars, ou grenades à grenaille utilisées contre les manifestants dénoncent la répression au nom de l’ordre par une police protégée par le pouvoir et illustrent l’analyse de Maurice Rajsfus. La raison d’État justifie la “tradition répressive de la police républicaine”.

L’idéologie de la police et son comportement quotidien, le pouvoir des policiers et leurs liens avec le Front national, tout est passé au crible à travers l’analyse des coupures de journaux relatant les violences policières, les abus perpétrés par les “gardiens de la paix” et les parodies de justice. De faits divers sanglants en bavures, de dérapages en harcèlements, de délits en meurtres… la litanie des malversations, des violences gratuites ou non défilent au cours des pages.

"Toute collectivité humaine a son pourcentage de brutaux, de racistes et de sadiques. Le problème n’est pas tant de condamner que de prévenir et, si la prévention a échoué, de punir. La première réaction de celui qui lit le récit de ces faits détestables est de s’étonner que ces fonctionnaires brutaux ou racistes n’aient pas été repérés plus tôt et écartés de toute fonction les mettant au contact du public." Le bon sens de Maurice Grimaud, ancien préfet de police à Paris, semble à toute épreuve, mais la réalité sur le terrain est en complet décalage avec ses paroles. En outre, dans ces temps des vidéos-surveillance et de montée de l’extrême-droite, notamment dans les syndicats de police, le constat de l’escalade de la violence est inquiétant.

Maurice Rajsfus dresse un bilan accablant de l’institution policière, un bilan pessimiste dont découle une réflexion sur les moyens citoyens de résistance. Qu’il s’agisse de Que fait la police ? (bulletin mensuel de l’Observatoire des Libertés Publiques, créé en avril 1994, un an après l’assassinat à bout touchant du jeune Makomé M’ Bowole au commissariat des Grandes-Carrières. Ce bulletin dénonce les bavures policières, la banalisation de l’abus de pouvoir policier et offre l’occasion de témoigner, de remettre en question l’institution elle-même, de dénoncer les dérives totalitaires du pouvoir policier ou de voir dans le métier de policier une fonction et non un corps social à part. La police hors la loi participe à un vaste débat sur la répression. La présence plus marquée de l’extrême-droite dans la police souligne également l’urgence d’une interrogation sur les dérives d’une démocratie dont certains représentants de l’ordre, à la fois soutenus et méprisés par leur hiérarchie, se comportent au mieux comme des délinquants, au pire comme des criminels.

mars 1997