Sexe, occupation militaire et violence contre les femmes en Israël ou le foyer comme terrain de bataille. (1)

Simona Sharoni
dimanche 16 mars 2008
par  CP
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En avril 1989, Gilad Shemen, Israélien de 23 ans qui effectuait son service militaire à Gaza, tire sur Amal Mohammad Hasin, jeune Palestinienne de 17 ans qui lisait sur le pas de sa porte, et la blesse mortellement. Reconnu coupable par la Cour militaire régionale d’avoir causé la mort de la jeune fille sans intention de la donner, il est relâché après appel. Deux ans plus tard, le 30 juin 1991, Gilad Shemen tire sur Einav Rogel, son ex-amie âgée de 19 ans qui vivait au kibboutz Sh’ar Hagolan. Après le meurtre, les parents de la jeune fille rapporteront qu’au cours du procès militaire, Einav avait inconditionnellement soutenu Gilad et s’était efforcé de convaincre son entourage de la non culpabilité du jeune homme.

À aucun moment, la jeune fille n’avait fait allusion au fait que Gilad abusait d’elle ni établi de rapport entre le meurtre de la jeune Palestinienne et la brutalité que Gilad avait instaurée dans leur relation amoureuse. Einav Rogel a vécu et est morte dans une société qui marque une distinction claire entre “nous” et “eux”, et oublie le nom des Palestiniens abattus. Comme beaucoup d’autres Israéliennes et la plupart des Palestiniens (femmes et hommes) des territoires occupés, elle ignorait que vivre dans la ligne de mire d’un homme qui utilise son arme pour gérer les situations de crise et les difficultés, c’est appartenir à une population à haut risque.

Ce drame illustre la complexité des liens entre sexisme, militarisme et violence contre les femmes, étudiée par les féministes, les chercheurs et les militants. [1] Pour saisir les conséquences de la militarisation sur la vie des femmes, il est important de replacer ce drame spécifique dans le contexte socio-politique de la troisième décennie d’occupation israélienne de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza afin de mettre en lumière les liens entre les bases sociales des identités de genre, et les relations entre les individus des deux sexes en Israël, de même que les pratiques de violence dans les territoires occupés et dans les foyers israéliens.

Dans le contexte de l’occupation israélienne, la violence contre les femmes est intimement liée à d’autres pratiques violentes. De ce point de vue, les critiques des féministes israéliennes et des militants pour la paix à l’encontre du militarisme et du sexisme soulignent l’interaction existant entre la lutte contre l’escalade de la violence visant les femmes en Israël et la résistance contre les structures oppressives et la stratégie d’occupation israélienne dans les territoires occupés.

Sionisme et mythe de la “sécurité nationale”

L’armée israélienne est l’une des institutions centrales de l’État israélien, bien que cette centralité ne soit pas inéluctable. Elle a été constituée et renforcée par certaines idéologies et pratiques. L’État d’Israël et l’hégémonie de l’idéologie sioniste ont fait de la “sécurité nationale” la priorité absolue, non seulement pour assurer la survie de la société israélienne, mais aussi du peuple juif dans son ensemble. Cette interprétation de la “sécurité nationale”, largement partagée, s’est propagée grâce à la spécificité de la naissance d’Israël dont la trame historique repose sur un faisceau de mythes : le mythe d’une “terre sans peuple pour un peuple sans terre” ; celui des sionistes enclins à accepter la partition de la Palestine ; ou encore celui des leaders israéliens tentant d’endiguer la fuite des Palestiniens après la guerre de 1948 ; ou le mythe très vivace d’Israël tendant la main à ses voisins arabes en signe de paix, sans que ce geste déclenche la réponse d’aucun leader de la région. [2]

La version historique officielle et dominante de la naissance d’Israël ne laisse planer aucun doute sur la stratégie politique et idéologique mises en œuvre par l’État dans la société israélienne et la diaspora juive : le militaire israélien en est l’agent principal. Depuis la fondation de l’État, l’objectif déclaré de cette doctrine de la “sécurité nationale” est de former un front uni et consensuel. Les conceptualisations dominantes de la “sécurité nationale” se basent sur la représentation d’Israël, “nation en état de siège”, entourée d’ennemis qui menacent de rejeter toute la population à la mer. Ce mythe est renforcé par les constantes invocations de l’Holocauste et la manipulation politique des guerres de 1948, 1967 et 1973. La plupart des Juifs israéliens et de la diaspora considèrent la domination et la répression comme inévitables à la survie et à la sécurité d’Israël bien qu’une nouvelle génération d’historiens israéliens ait remis en question les interprétations conventionnelles selon lesquelles les guerres menées par Israël étaient justes et guidées par des principes de dignité humaine, de justice et d’égalité. Malgré aussi des évidences irréfutables présentées dans les études d’historiens comme Benjamin Beit-Hallahmi, Simla Flapan, Benny Morris, Anita Shapira et Tom Segev.

Simla Flapan, chercheur et militant de la paix, fait cette réflexion sur la rigidité des mythes et la difficulté de les remettre en question : “Comme la plupart des Israéliens, j’ai toujours été sous l’influence de certains mythes, acceptés comme des vérités historiques. Les mythes étant cruciaux pour la création de structures de pensée et de propagande, ils sont devenus d’une importance capitale dans la définition de la politique israélienne. [3]

Dans son livre intitulé Pays et Pouvoir, Cherev Hayona, Anita Shapira examine l’origine historique des tensions entre l’image du héros et l’image de la victime dans l’idéologie sioniste. Bien que l’ouvrage ne traite pas explicitement de la masculinité, il fournit un contexte historique détaillé des origines de la masculinité militarisée en explorant la relation complexe et dialectique entre le sionisme, la terre et le pouvoir de 1881 à 1948. Son analyse met en valeur l’interaction entre les tendances défensives et offensives d’une mentalité nationale, de même que les contradictions et les pratiques qui en découlent. Dans une interview, elle explique : “Nous vivons dans une tension constante entre le caractère du héros et celui de la victime. Nous sommes le « pauvre Samson » qui tire et pleure et nous vivons à l’aise dans ce paradoxe [4].”

Le nom donné à l’armée israélienne, “Forces de défense israéliennes”, illustre parfaitement cette configuration duelle défensive/offensive de la mentalité nationale. Avec la création de l’État et sa militarisation, la mentalité offensive a peu à peu gagné en importance. La représentation des guerres de 1967 et 1973 et, jusqu’à un certain point, de l’invasion israélienne du Liban en 1982 renvoyait à un comportement défensif, bien qu’elle ait servi de prétexte à l’offensive. Dans ce contexte particulier, il est important de comprendre l’effet des versions officielles et dominantes sur les réactions de l’opinion publique israélienne vis-à-vis de l’occupation de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza en 1967.

L’idéologie nationale sécuritaire a été systématiquement invoquée pour placer les militaires au-dessus des critiques, presque au-dessus de l’État, et ceci pour réduire au silence les voix dissidentes condamnant la répression des civils palestiniens dans les territoires occupés. Le service militaire était présenté comme une nécessité vitale pour l’existence d’Israël, menacée de toutes parts. En 1967, la société israélienne en liesse a célébré une “victoire” implicant l’occupation de la Cisjordanie, de la Bande de Gaza et du Golan. Le mythe de l’omnipotence du militaire résulte de la poursuite, après 1967, d’une militarisation de la société israélienne et de l’institutionalisation de la “sécurité nationale” comme priorité absolue. La guerre de 1967, vécue majoritairement comme une guerre obligée, pour la survie, a glorifié et légitimé l’occupation israélienne de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza. L’exploitation du danger a permis de créer une illusion “d’unité face à l’ennemi” et justifié l’utilisation de la violence pour résoudre les problèmes.
En faisant du service militaire un devoir national et de la “sécurité nationale” la priorité des priorités, liée à une intréprétation spécifique de l’histoire du peuple juif, l’État et l’idéologie sionistes ont offert aux Israéliens — surtout s’ils étaient sabras, européens ou américains — un statut privilégié dans la société israélienne. Si la “sécurité nationale” a permis la formation d’un front unifié et la justification des tendances militaristes et expansionnistes de l’État, elle légitime et renforce aussi les inégalités existant dans la société israélienne en fonction du sexe, de l’origine, du lieu de naissance, de l’ethnie, des classes ou des affiliations politiques. De cette manière, les diverses tentatives de résistance et de protestation contre les lois discriminatoires de l’État — mouvements sociaux de base représentant une seconde, une troisième ou une quatrième classe de citoyens : les femmes, les Juifs orientaux et les Palestiniens de nationalité israélienne — ont été réprimées au nom de la “sécurité nationale”. Les populations défavorisées d’Israël devant se soumettre et faire front contre l’ennemi tant que durerait le conflit israélo-arabe. [5]

La masculinité militarisée en question

De la plupart des critiques faites à cette doctrine sécuritaire, il ne ressort à aucun moment que la réthorique de “sécurité nationale” dépende de l’escalade ou du statu quo, des conflits israélo-palestiniens et arabo-israéliens, ou de la création d’identifications sexuelles. La doctrine sécuritaire de l’État israélien repose sur une double image, celle d’hommes-soldats vainqueurs et celle de femmes conformes aux impératifs de l’expérience collective israélienne. Les femmes, socialisées dans des rôles de supporters inconditionnelles de l’homme et de l’État se doivent être des gardiennes du foyer exceptionnelles, mais rester vulnérables et dépendante de la protection masculine.

Ces messages contradictoires résultent de problèmes majeurs de l’identité des femmes israéliennes que la culture populaire israélienne résout en subordonnant les deux rôles à l’identité nationale et à la logique sécuritaire. La mobilisation pratique et symbolique de l’identité des femmes, rôle et corps au service de l’État juif, est ainsi facilitée grâce aux interprétations dominantes du conflit israélo-palestinien et arabo-israélien, et au contexte historique particulier de la naissance de l’État juif. Certaines de ces interprétations — “une terre sans peuple pour un peuple sans terre”, Israël-refuge pour les Juifs du monde entier (référence à l’Holocauste), “nation en état de siège” — éclairent des aspects majeurs de l’idéologie sioniste et justifient les pratiques masculines et militarisantes associées à la création de l’État d’Israël. La réaffirmation de la masculinité s’explique en termes de nécessité : en finir avec une histoire de faiblesse et de souffrance.
Le symbole du Sabra est une métaphore de cette réaffirmation de la masculinité. Son nom qui vient du fruit du cactus, Sabar — dur et piquant à l’extérieur, doux et sucré à l’intérieur —, joue un rôle important dans l’émergence d’une nouvelle génération de Juifs nés en Israël. Une génération décrite comme l’antithèse du Juif faible, persécuté, abandonné et communément associé à la mémoire de l’Holocauste.

Bien que le symbole du Sabra apparaisse sans genre, différentes interprétations politiques et sociales l’associent à l’homme, né en Israël, et non à la femme. Le Sabra est une métaphore communément utilisée dans la littérature et la culture populaires israéliennes pour décrire l’homme israélien et rationnaliser sa masculinité militarisée, son pragmatisme, son comportement agressif et sa dureté émotionnelle. Il ne s’agit là que de l’extérieur — dur et piquant — du cactus, mais aucune référence à l’intérieur doux et sucré du fruit n’apparaît essentiel à la construction de la masculinité israélienne. Cela n’existe pas dans la culture populaire israélienne, sinon concernant la féminité. L’image du Sabra éclaire l’ambiguité profonde qui préside à la construction sociale de l’identité féminine en Israël. Quand les hommes israéliens sont au foyer, les femmes sont reléguées à leur rôle conventionnel, “à l’intérieur”, “douces” et “tendres”. En revanche, quand les hommes partent au combat, elles doivent oublier leur rôle traditionnel et les remplacer. Leur comportement pragmatique et efficace est alors considéré comme une contribution importante à l’effort collectif national.

L’image duelle du Sabra, antithétique du Juif de la diaspora, permet de renforcer cette notion de survie nationale grâce aux campagnes militaires et aux opérations offensives. Dans ce contexte, les codes de comportement offensif et agressif du Sabra sont justifiés et définis par l’appropriation ahistorique du “plus jamais”. La centralité de l’image du Sabra pour l’édification de la masculinité repose sur la juxtaposition de l’image du Sabra et du Juif persécuté de la diaspora, mais aussi sur la juxtaposition de l’identité masculine et féminine. En d’autres termes, l’image contrastée des hommes et des femmes se base sur l’idée que les hommes doivent être offensifs sur le champ de bataille pour protéger leurs femmes vulnérables au foyer. Cette notion — renforçant le cliché de l’homme fort et de la faible femme — sert de prétexte à la domination du mâle au foyer et justifie sa violence sur le front, mais aussi le comportement brutal des hommes en général.

Lorsque la masculinité et la féminité sont construites pour s’opposer l’une à l’autre, souligne Terrell Nothrup, “les aspects négatifs et positifs de la masculinité se confondent : par exemple, l’assurance est associée à l’agressivité et à la volonté de domination. Un processus équivalent apparaît en relation avec la féminité ; prendre soin est associé à la vulnérabilité et à la soumission. [6]”. Cette confusion des aspects négatifs et positifs de la masculinité à travers leurs contrastes avec la féminité, permet de maintenir un statu quo social et politique qui sauvegarde la domination du mâle et légitime l’utilisation de la violence. Dans le contexte particulier de la société israélienne, les raisons qui opposent homme et femme dans l’État juif jouent un rôle essentiel dans la politique culturelle israélienne en général et dans la relation entre militarisme et sexisme en particulier.

Cynthia Enloe définit le fonctionnement de l’armée en “agent de socialisation” étatique, véritable“bastion de l’identité du mâle dans la société [7]”. Nombreux sont les exemples dans le contexte israélien qui permettent d’étayer la thèse d’Enloe. La plupart des Israéliens apprennent à considérer leur identité sexuelle et nationale comme inséparables : plus ils font preuve de virilité et de masculinité, plus ils renforcent leur identité israélienne et leur fierté nationale.


[1Voir les ouvrages suivants : Betty REARDON, Sexism and the War System, 1985, New York, Columbia University ; Carol COHN, “Sex and Death in the Rational World of Defense Intellectuals”, Signs : Journal of Women in Culture and Society, 12 (1987), p. 687-718 ; Susan JEFFORDS, The Remasculinization of America : Gender and the Vietnam War, 1989, Bloomington et Indianapolis, Indiana University Press ; Sara RUDDICK, Maternal Thinking : Toward a Politics of Peace, 1989, New York, Ballentine Books ; Evelyn ACCAD, Sexuality and War : Literary Masks of the Middle East, 1990, New York, New York University Press.

[2Voir : Tom SEGEV, 1949 : The First Israelis, 1986, New York, The Free Press ; Simha FLAPAN, The Birth of Israel : Myths and Realities, 1987, New York, Pantheon Books ; Benny MORRIS, The Birth of the Palestinian Refugee Problem, 1988, Cambridge et New York, Cambridge University Press.

[3Voir FLAPAN, op. cit., p. 8.

[4Voir Anita SHAPIRA, dans son entretien du 25 septembre 1992 avec Yaron LONDON lors de la parution de son livre, Yediot Achronot, p. 18. (traduit par Simona Sharoni).

[5Voir Ella SHOHAT, Israeli Cinema : East/West and the Politics of Representation, 1989, Austin, Texas University Press ; Shlomo SWIRSKY, Israel : The Oriental Majority, 1989, London, Zed Books.

[6Terrell A. NORTHRUP, “Personal Security, Political Security : The Relationship among Conceptions of Gender, War and Peace”, Research in Social Movement, Conflict and Change, vol. 2, p. 267-299.

[7Cynthia H. ENLOE, Does Khaki Become You ? The Militarization of Women’s Lives, 1988, London, Pluto Press, p. 15