Le cinéma burlesque ou la subversion par le geste

Emmanuel Dreux (L’Harmattan). Avec Emmanuel Dreux et Mathilde Girard.
dimanche 30 mars 2008
par  CP
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Le cinéma burlesque ou la subversion par le geste
Tout un programme séduisant car cela implique la « complicité par le rire » qui est « une caractéristique du cinéma burlesque » et «  l’esprit de révolte qui émane d’un cinéma dont le comique souvent violent, toujours surprenant, proprement merveilleux, possède tous les traits de la subversion poétique. »


Alors si, comme l’écrit Armand Robin, «  la propagande obsessionnelle tend à persuader qu’il n’y a qu’avantages à ne plus entendre par soi-même ; la machine à regarder peut servir à créer une inédite variété d’aveugles », il est à espérer que le rire est une parade au formatage.



Faire rire a donc une fonction de critique sociale et d’autant plus le cinéma burlesque avec le « refus des règles », l’« ouverture à toutes les extravagances » et la suppression des hiérarchies.

« Quoique ce soit, je suis contre ! » déclare Groucho Marx dans Horse Feathers et The Idle Class de Charlie Chaplin ouvre cet ouvrage sur le cinéma burlesque, deux choix qui illustrent parfaitement le propos d’Emmanuel Dreux. « L’esthétique de la rupture et du malentendu implique un comique de l’imprévisible où le dupeur qu’est l’auteur surprend toujours le dupé qu’est le spectateur, brouille sans cesse son horizon d’attente. »

Max Linder, Harold Lloyd, Buster Keaton, Laurel et Hardy, Jacques Tati, Jerry Lewis, Blake Edwards et beaucoup d’autres…


Une belle compagnie pour jouer de l’outrance, de la satire, des codifications interverties, de l’échange des rôles.

C’est donc de subversion, de brouillage des codes, d’esprit de révolte et du refus des règles qu’il sera question avec Emmanuel Dreux, auteur du Cinéma burlesque ou la subversion par le geste, et de Mathilde Girard.

« Quoi que ce soit, je suis contre » dit Groucho Marx dans Horse Feathers.

À la lecture de l’ouvrage d’Emmanuel Dreux, Le cinéma burlesque ou la subversion par le geste , nous tombons sous le charme d’un petit monde d’enfants détestables mais charmants : Max Linder, Charlot, Buster Keaton, Les Marx Brothers, Harry Langdon, Laurel et Hardy, W.C. Fields…
Des enfants ou des prétendants rêvés et honnis. Des personnages intenables, superbes mais jamais satisfaisants, jamais complaisants. Des hommes seulement, pas une femme, remarquons-le, qui figure parmi eux.
Mais faut-il se représenter les choses ainsi ? N’est-ce pas précisément l’exploit des burlesques que de s’inventer une position (subjective) et un genre (sexuel et cinématographique) à part ? Il y a de l’enfant chez Chaplin et Langdon, il y a de la grand-mère ou de la belle-mère chez Fields et Fatty Arbuckle, il y a de l’animal, de la femme et de l’homme chez chacun d’eux.


Il y a avant tout des gestes indéterminables, une science de l’inattendu, un savoir du devenir et un fort esprit de contestation. Un côté sale gosse prêt à surgir en chacun de nous : « leurs gestes sont des défis, leurs actes nous soulagent, leur présence-même est une promesse d’attentat, et leurs victimes sont aussi les nôtres, à tout le moins celles qu’on aimerait avoir. Ils incarnent une forme de refus. À quoi ? À tout ce qui nous entrave, par exemple, et même à tout ce qui nous a entravé et nous entravera. »

Mais quelle est l’histoire de ce petit peuple éclaté, quel sont ses exploits, quels sont ses caprices ? Dans un style qui témoigne du plaisir extrême rencontré au voisinage des burlesques, Emmanuel Dreux revient sur les origines du genre et sur son lien essentiel au cinéma. L’art des burlesques se découvre ainsi au cœur du gag, sorte de petite bombe à retardement, à rebours ou en avant sur la narration ; un bourgeon, une excroissance, un imprévu, une dérive pourquoi pas aussi, comme un parlaient les situationnistes. Emmanuel Dreux précise ainsi qu’il est « un élément de plus, un écart par rapport à un ordre programmé ». École buissonnière/ Petit chaperon rouge…
Rien ne saurait être prévu par avance, le gag est la forme aboutie d’une pensée schizophrénique qui voit le monde extérieur se peupler d’intentions (ou trop bonnes, ou trop mauvaises) ; il signale le moment charnière où l’environnement et le sol sur lequel tout repose, ne tiennent plus.

Mais de même qu’à Artaud, qui reconnut aux Marx Brothers le mérite d’opérer une « désagrégation intégrale du reél par la poésie », il faut aux Burlesques un sol suffisamment stable pour se laisser tomber, pour le déformer, pour s’en déloger. Des instants de conscience et de calme pour écrire (même follement), des repères narratifs pour détruire, outrager, attenter, soi-même ou un autre, au détour d’un geste déplacé.

De ce point de vue, il y a lieu d’insister sur la fonction politique du gag, et des gestes qu’un personnage burlesque utilise pour aborder le monde : par quelle action va-t-il intervenir ? Quel retournement va-t-il opérer ? Si la subversion burlesque peut-être tenue pour politique, ce n’est qu’indirectement : plus inattendue que révolutionnaire, elle en appelle davantage à un pur refus, anticipant les mouvements de reprise et de récupération. La politique est dans le geste, parfois dans le malentendu. Mais pas dans la parole.
Nous allons néanmoins parler aujourd’hui, avec Emmanuel, et tenter de donner corps à ces personnages en lutte contre l’ennui : à Max Linder, à Charlot, à Keaton, à Harry Langdon, aux Marx Brothers, à Laurel et Hardy, à d’autres encore qui héritent, interprètent et renouvellent l’attentat burlesque, pour la beauté du geste.

Mathilde Girard et Christiane Passevant