Cinéma, religion et condition des femmes au Maghreb et au Moyen Orient

dimanche 23 mars 2008
par  CP
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Une culture ou une civilisation s’évaluent-elles en termes d’avancée vers l’égalité des sexes ?
L’idée est séduisante. Reste à savoir s’il est possible — et par quels moyens — d’évaluer ce type de progrès lorsque l’évolution, même lente, vers plus d’égalité provoque de violentes réactions.

L’analyse du rôle des femmes dans les sociétés maghrébines et moyen-orientales demeure implicitement dans un cadre comparatif qui ne dépasse pas le stade du constat pessimiste. Sans réelle vision globale, il est difficile de démêler une perception objective des faits de l’interprétation subjective des comportements. Or la production cinématographique récente de ces pays permet une autre approche, plus nuancée et plus large des différents aspects du problème.

Le bassin méditerranéen, berceau du machisme ? Le constat de la situation de non-droit des femmes est sans ambiguïté au sud de la Méditerranée. Les films sur le sujet ne sont plus aussi rares et cela semble même au centre d’une nouvelle mouvance du cinéma moyen-oriental et maghrébin. Cela correspond-il à une prise de conscience face à la barbarie des islamistes ou bien est-ce une conséquence des revendications des femmes dans ces différents pays ?

On se souvient de la manifestation des Saoudiennes — interdites de conduite, c’est-à-dire de la moindre autonomie — au volant de leur voiture pendant la guerre du Golfe. Des manifestations contre les violences et le code de la famille en Algérie. Des manifestations (les dernières en date) qui regroupaient à Rabat (Maroc) des femmes de toutes les classes sociales pour l’égalité des droits : cette marche des femmes (mars 2000) clôt le documentaire de Dalila Annade, Femmes de la médina (France, 2001) sur la vie d’un groupe de femmes dans la médina de Casablanca.

La nouvelle génération de cinéastes semble avoir entendu le message. Parmi les films récents de jeunes réalisateurs, il faut citer Les portes fermées (1999) d’Atef Hetata. Le film dresse un portrait de la société égyptienne citadine, sans ouverture ni perspective sociale, mettant en scène une femme élevant seule son fils, adolescent troublé par l’influence islamiste. Sur fond de guerre du Golfe (1991), le film démarre dans une salle de classe délabrée où le personnage principal tente d’observer le monde extérieur par l’orifice d’un morceau de tôle : quel horizon s’offre à ce lycéen ? Le choix se situe entre un avenir bouché et le prosélytisme de son professeur islamiste. Dès le premier plan, on pressent l’absence d’une véritable alternative. La relation au monde des protagonistes est enfermée dans une vision tronquée.

La perspective restreinte qui s’ouvre au personnage — islamisme ou misère — montre l’importance des islamistes sur le terrain social et leur emprise sur les familles des milieux sociaux défavorisés. Cette influence va entraîner l’adolescent à prétendre exercer une autorité sur sa mère, présentée comme une « mineure à vie », le plaçant ainsi dans la situation du dominant. Cet octroi du pouvoir sur sa mère va pervertir peu à peu leur relation jusqu’au drame, le crime commis pour venger un honneur dont il serait le seul détenteur en l’absence du père. Le film montre aussi l’impossibilité pour une femme d’exprimer un désir sans l’aval du « chef » de famille, quel que soit son âge ou ses responsabilités au sein de la famille : une règle instaurée par une volonté politique de régression et le fanatisme religieux qui se reflète aussi bien dans le code algérien de la famille (voté en 1984) que dans la négation des droits des femmes dans d’autres pays — refus d’accès au travail, à l’enseignement, espace social interdit et confinement dans l’espace familial.


Une production plus récente, Lilly de Marwan Hamed (Égypte, 2001, 40mn), décrit l’impossibilité des relations entre hommes et femmes en raison des images et des fantasmes véhiculés par la religion, sur la beauté maléfique des femmes et leur identification au péché, à la tentation, au mal. La femme tentatrice est un danger et l’homme doit y mettre bon ordre. Les femmes doivent se montrer soumises et ne désirer aucune autonomie, encore moins exprimer un désir susceptible de les rendre indépendantes.

Les pays musulmans n’ont pas l’exclusivité d’une domination masculine renforcée par le fondamentalisme religieux. Il ne fait pas bon être femme dans certains pays sous l’emprise des coutumes et de la religion. En Israël, par exemple, en dehors du devoir d’enfanter ou de satisfaire leur mari, quels sont les droits des femmes dans la communauté juive orthodoxe ? C’est le thème du film d’Amos Gitaï, Kadosh (Israël, 1999). De nos jours à Jérusalem, deux sœurs sont victimes des coutumes juives ultra orthodoxes imposées aux familles. La première, stérile, se sacrifiera jusqu’à la mort et la seconde décidera finalement de se rebeller. Dans les deux cas — soumission et révolte — le résultat est le même : les femmes sont exclues de la communauté. Ce que revendique la plus jeune dans Kadosh (sacré en hébreu), c’est le droit d’aimer selon son choix. La sœur aînée, elle, se conforme aux coutumes, mais sa stérilité lui retire son statut d’épouse et, malgré l’amour de son mari, elle est vouée à l’humiliation et à la répudiation. Le problème de la stérilité est d’autant plus crucial que le seul but de l’organisation familiale et de la finalité du couple semble être d’assurer la descendance. La scène de la nuit de noces de la plus jeune sœur, d’un réalisme cru, est, de ce point de vue, très instructive : il n’y est question ni de plaisir ni de tendresse, mais de procréation.

Le problème de la stérilité en rapport avec le rôle social assigné aux femmes existe dans tous les pays, mais le débat semble particulièrement ouvert au Moyen-Orient. Une des meilleures évocations du sujet est certainement le dernier film d’Assad Fouladkar, Quand Maryam s’est dévoilée (Liban, 2001, 1 h 28mn), qui retrace un fait divers authentique. Alors que dans Kadosh la pression sociale était exercée par l’autorité religieuse, ici c’est la mère de Ziad qui obtient la répudiation de sa belle-fille Maryam, une fois sa stérilité découverte. Comme dans le film d’Amos Gitaï, le mari est partagé, entre ses sentiments et la pression sociale à laquelle il cède finalement alors que Maryam, la sacrifiée, se rebelle jusqu’à la folie. L’intérêt de ce film réside dans le récit à la première personne de Maryam. C’est sa vision de la situation. Elle raconte ses doutes, ses craintes, la remise en cause de ses convictions, les visites au guérisseur charlatan, l’acceptation d’une seconde épouse, la révolte et, enfin, le basculement dans la folie. Sa confession, filmée en vidéo à l’adresse de Ziad, dénonce une société régie par la normalité de rôles attachés aux genres et qui ne laisse pas place aux sentiments des protagonistes. Une partie perdue d’avance.

L’attente des femmes de Naguel Belouad (Algérie/France, 2000, 1 h 22mn) est une chronique paysanne et se présente comme une tragédie. L’action se déroule en Kabylie dans les années vingt. Une jeune fille, Warda, devient la troisième épouse d’un vieillard aisé, malgré l’amour qu’elle partage avec un autre. Cas classique s’il ne traitait aussi de la stérilité masculine. En effet, le mari, Brahim, qui règne en maître sur ses trois femmes esclaves, ne peut engendrer. Mais il lui paraît inimaginable d’envisager cette réalité qui remettrait en cause sa virilité. La faute en incombe donc aux femmes. Le film décrit également la division du travail des femmes de la maison et leur relation au « maître ».

La première épouse, bafouée, battue, humiliée depuis des années, ne se rebelle pas, mais elle reproduit cette oppression sur les deux autres. La transmission des coutumes et de la domination masculine se fait par la première des opprimées. Le soupirant de Warda la retrouve malgré la jalousie de l’époux et lorsque celle-ci est enceinte, les deux amants songent à fuir. La seconde femme veut les aider, mais la première, gardienne des coutumes, n’est pas dupe. Elle les surprend un soir et rumine sa vengeance. Quand elle est à nouveau humiliée et malmenée par le « maître », elle se rebiffe et émet des doutes sur sa paternité. Les deux jeunes amoureux sont exécutés sans l’ombre d’une hésitation par le mari. Ces crimes d’honneur, couramment admis à l’époque, renvoient à des exemples actuels de barbarie : lapidation des femmes adultères en Iran , exécutions dans les stades en Afghanistan à l’époque des Taliban, sans parler de l’Arabie saoudite.

C’est aussi une description saisissante de la société iranienne actuelle que nous offre Jafar Panahi avec Le cercle (Iran, 2000, 1 h 30), un film sous forme de prise de conscience.

À travers le cas de plusiseurs femmes — trois prisonnières en liberté conditionnelle, une mère tentant d’abandonner sa fillette, une jeune femme cherchant les moyens d’avorter, une prostituée —, le film présente les conséquences dramatiques de la Révolution islamique iranienne et ses aberrations. Cette « révolution » est un leurre qui détruit les liens sociaux et programme l’aliénation au moyen des lois et des institutions : toutes les femmes sont condamnées par avance dans une société où les seules règles, pour elles, sont l’interdiction et la misère. Le film, remarquablement construit, se déroule à travers une ronde de personnages féminins dont le dénominateur commun est l’enfermement dans une ségrégation sexuelle institutionnalisée. Impossible de se libérer du carcan social imposé. La force de ce film et sa critique démentent la « vision » d’une réalité unilatérale de la situation des femmes.

Quelle est donc la réalité des pays musulmans ? Quelle est la tendance significative dans ces pays ? La montée de l’islamisme fondamentaliste ou l’amorce d’un changement des mœurs exprimé par le débat développé sur l’inégalité des sexes ?

Le cinéma favorise certainement la « vision » d’une réalité qui dément parfois les informations occidentales. Les films évoqués ci-dessus traitent des droits des femmes et de leur rôle social, généralement niés ou minorés. Cependant, à part quelques rares tentatives, la représentation au féminin du désir et du sexe sur les écrans du Sud de la Méditerranée et du Moyen-Orient, est encore loin de dépasser le tabou qui en fait jusqu’à présent une exclusivité au masculin. Il faut souligner que les derniers films traitant de la condition des femmes au Maghreb et au Moyen-Orient sont pour la plupart l’œuvre de réalisateurs — peu de réalisatrices —, et surtout de jeunes réalisateurs.

Mais qu’en est-il du cinéma « occidental », de l’autre côté de la Méditerranée où les réalisatrices sont encore fort peu nombreuses (15 % en France) ?

Il y a en effet l’esprit critique et l’esprit des critiques. Si dans les pays du Moyen-Orient et du Maghreb le machisme et l’égalité des sexes sont un sujet d’actualité, une démarche « féministe » est souvent jugée de mauvais goût en Occident.


À cet égard, le film de Coline Serreau, Chaos (France, 2001), qui traite du machisme au Nord comme au Sud de la Méditerranée, a été discrédité, sinon vilipendé par certains critiques de cinéma. Selon ces derniers et dernières, les images sont médiocres, les personnages masculins caricaturés, les situations improbables, bref ce film est un « bric-à-brac sociologique ». D’autres, plus mesurés, estiment toutefois que la « dernière partie du film est affaiblie par un long aparté "social" en flash back, sur le parcours des prostituées maghrébines : ce film dans le film, monté de façon tapageuse, est d’un didactisme que tout le reste parvient à éviter. »
Montrer l’oppression des femmes en Orient ne dérange guère en général. Mais, si le miroir des écrans renvoie une image fort peu glorieuse du machisme occidental, les réactions sont parfois violentes.

Cette «  hargne » vis-à-vis du film de Coline Serreau — par ailleurs plébiscité par le public — nous rappelle un phénomène semblable : les controverses autour de Thelma et Louise de Ridley Scott (États-Unis, 1991).

Ce qui dérange dans ces films est sans doute l’idée — explicite dans le film de Coline Serreau — que le machisme est, lui aussi, l’un des signes du système d’oppression et d’exploitation. Que des critiques femmes soient directement ou indirectement complices du système est en quelque sorte « normal », d’un point de vue sociologique. Que des critiques hommes attaquent des films féministes pour des raisons esthétiques est donc tout aussi « normal ». À condition peut-être de s’interroger sur le fondement de leurs critiques et de leurs objections, de se demander si elles ne relèvent pas en partie d’un rejet irrationnel et viscéral. Autrement dit, peut-être faudrait-il faire évoluer ses propres pratiques en dépit des réflexes inconscients qui tiennent lieu d’objectivité. Les ruses d’une culture de domination sont sinueuses.