Guerre civile et cinéma populaire (2)

Entretien avec Ziad Doueiri
jeudi 27 mars 2008
par  CP
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Christiane Passevant : Le problème de la mémoire collective est très complexe. Concernant la mémoire de la colonisation, l’une des premières scènes du film, à l’intérieur du lycée français est édifiante, quand le drapeau est hissé et que les élèves qui chantent la Marseillaise, finalement changent d’hymne…

Ziad Doueiri : C’est l’hymne libanais, en contre-chant de l’hymne français. J’ai été attaqué là-dessus car j’ai pris des libertés avec la réalité. Nous ne chantions pas la Marseillaise au lycée français, d’ailleurs le consul et le directeur du lycée ont été choqués après le film. Mais c’est de la fiction et c’est symbolique : Tarek, en entonnant l’hymne libanais, couvre le chant de la directrice française. Au lycée, j’en avais parfois assez des méthodes d’éducation. Ce n’était jamais méchant, mais il demeurait toujours un peu d’arrogance chez le professeur français à l’égard des Libanais. C’était un petit regard qui disait : « Nous sommes au quatrième étage et vous n’êtes qu’au deuxième ». En écrivant cette scène, j’ai voulu souligner cette attitude, pour des raisons dramatiques aussi. Cela situait le personnage de Tarek, rebelle et différent.

CP : C’est un coup de patte au colonialisme, façon « nos ancêtres les Gaulois » inculqué aux enfants colonisés.

Ziad Doueiri : Étrangement, les Libanais m’ont plus critiqué pour cette scène que les Français. Beaucoup de francophones libanais sont plus royalistes que le roi en défendant la France. Mais les débats étaient intéressants après les projections. Le film a été merveilleusement reçu au Liban, même au niveau commercial. J’ai réalisé ce film en 1998 et il me suit encore.

CP : Je l’ai vu deux fois, lors d’une rétrospective, au dernier festival du film méditerranéen de Montpellier et le public était enthousiaste. Comment s’est fait la production du film ?

Ziad Doueiri : Ce n’était pas facile. Il a fallu un an pour trouver le financement. Cela était impossible aux États-Unis car aucun film étranger, en langue étrangère, n’est y financé. Seule la production états-unienne est financée, à la rigueur des films anglo-américains. Les films sont achetés, mais pas coproduits. J’ai donc fait le tour du Moyen-Orient en rencontrant des investisseurs riches, plus ou moins “branchés” côté cinéma, mais je n’ai obtenu que des réponses négatives, même de la part du ministère de la Culture. Et par une série de coïncidences, de hasards, j’ai eu des contacts avec une société de production basée à Paris, 3 B production, dirigée par deux producteurs Rachid Bouchareb et Jean Bréhat. Rachid est d’origine algérienne et a réalisé plusieurs films, Little Sénégal, Vivre au Paradis et Poussières de vie. Quand ils ont lu West Beyrouth, ils ont voulu produire le film. Ils ont aussi produit Bruno Dumont, La vie de Jésus et Twenty Nine Palms. Ils aiment sortir des frontières françaises. Cela a pris neuf mois pour monter la production, notamment avec ARTE et des fonds d’un peu partout. C’est un film à petit budget, autour d’un million d’euros. Les conditions de tournage étaient difficiles.

CP : Et la réalisation ?

Ziad Doueiri : Le tournage a duré neuf semaines à Beyrouth. Nous avons repris quelques scènes à Paris. L’équipe était en grande partie libanaise, mais aux postes clé — maquillage, costumes, chef opérateur — j’ai choisi des personnes avec qui j’avais déjà travaillé. Donc l’équipe était libanaise et franco-américaine. Aujourd’hui, je ne me souviens que du plaisir. Le tournage de Lila dit ça était plus difficile, pourtant le budget était trois fois celui de West Beyrouth.

CP : Les comédiens ?

Ziad Doueiri : Tarek, le personnage principal, est joué par mon frère. Pour certains des autres comédiens, j’ai fait le casting dans les rues. Je suis allé dans une école d’orphelins où j’ai rencontré un jeune de 16 ans, petit de taille et paraissant plus jeune, qui m’a plu. Son visage était intéressant et j’ai pensé que je pourrais travailler avec lui. Au fur et à mesure, son côté “rue”, agressif, ressortait mais j’ai pris le risque. Ce n’est pas évident de tourner avec quelqu’un qui n’a jamais fait de cinéma. De temps en temps, il arrêtait le tournage, mais cela s’est bien passé mis à part quelques difficultés. Omar existait.

Le personnage d’Omar est inspiré d’un ami très proche, Khaled, grâce auquel je suis allé aux États-Unis. Je l’ai rencontré en 1975, au début de la guerre et nous sommes toujours amis. Mais le personnage a petit à petit évolué et j’ai modifié des détails en fonction du comédien.

CP : Et Tarek, c’est toi ?

Ziad Doueiri : En partie, pour les relations avec la famille, le voisinage, pour la vision naïve et nonchalante du monde. Pour le reste, la fiction reprend ses droits. C’est la façon dont je voyais les choses, en ajoutant 10 % de l’influence des États-Unis. Au cours de l’écriture, je pensais à mon adolescence, mais je ne pouvais pas me défaire de mon vécu aux États-Unis, de ma vision, de mon comportement. Cette influence a été en quelque sorte injectée dans les personnages libanais. C’est un amalgame. L’écriture de West Beyrouth s’est faite instinctivement, maintenant je la perçois intellectuellement.
C’est complexe, il y a trois dimensions, trois couches dans cette histoire, mais je n’y ai pas réfléchi à l’époque.

CP : Le personnage de la jeune fille, May ?

Ziad Doueiri : Le personnage de May existait, mais différemment. C’était un fantasme. J’ai été élevé dans une famille très laïque, séculaire, de gauche, et nous vivions à Beyrouth Ouest — dominée par les forces musulmanes et de gauche. Nous étions laïcs, nous croyions à la Palestine, à l’égalité entre hommes et femmes… Malgré notre laïcité, nous avions des préjugés envers les chrétiens du Liban, d’extrême droite, les phalanges libanaises — Bachir Gemayel est issu des milices chrétiennes d’extrême-droite. Bien vu des États-Uniens et des Israéliens, [1] et compagnie. J’ai encore des réticences, car il faut dire qu’il existait un fascisme au Liban. Aujourd’hui, il est musulman [2], mais à cette époque, il était chrétien.

Ma famille était donc laïque, j’étudiai au lycée français, mixte, et malgré mes réticences — le chrétien de droite était l’ennemi —, il existait une ambiguïté par rapport à la « fille chrétienne ». Pouvais-je attirer une jeune fille chrétienne ? Car les musulmans avaient un complexe d’infériorité vis-à-vis des chrétiens. Ils se considéraient d’ailleurs supérieurs à nous. Ce n’était jamais clair, c’était psychologique.

CP : Une question de classe sociale ?

Ziad Doueiri : Une question de classe et une question de traditions. Les chrétiens étaient traditionnellement plus ouverts vers l’Occident. Leur niveau économique était plus élevé que celui des musulmans. Ils pouvaient accéder à une meilleure éducation, voyager plus facilement. Cet aspect économique est très important. Quand tu as faim, que tu es pauvre, tu ne penses pas à l’ouverture vers l’Occident, tu cherches ton pain à la fin de ta putain de journée. C’est cela la préoccupation. Je ne veux pas faire de généralisations car je sais, qu’aujourd’hui, de nombreux chrétiens ont été paupérisés et que des musulmans se sont enrichis. Ce sont les effets d’après-guerre où l’économie a bafoué tout le monde, mais à cette époque il y avait une classe privilégiée chrétienne. Et nous, du « côté » musulman (je ne suis pas du tout pratiquant), nous étions un peu jaloux vis-à-vis des chrétiens. La jalousie entraînait une certaine ambiguïté, une attraction vers la « fille chrétienne ». Dans ma classe, je fréquentais des filles chrétiennes, mais je les savais inaccessibles, taboues et, en même temps, elles exerçaient une énorme fascination. Le personnage de May, dans West Beyrouth, porte cette ambiguïté. Elle est fictive, mais existe dans mes désirs, dans mes fantasmes.

CP : West Beyrouth marque le renouveau du cinéma libanais, c’est l’avis de plusieurs critiques, avec une nouvelle manière de filmer. Peut-être en raison de cette dimension cosmopolite et de la fusion de diverses influences. Je voudrais revenir sur l’aspect populaire du film qui conjugue à la fois la notion de film d’auteur et de film grand public. S’il a été une réussite commerciale, il symbolise aussi un cinéma populaire, internationalement populaire ? Qu’en penses-tu avec le recul ?

Ziad Doueiri : Au début de ce projet, je n’imaginais pas que cela prendrait cette dimension. Je pensais que ce film passerait dans quelques salles d’art et essai, dans quelques pays, et qu’il disparaîtrait. Je ne suis pas sûr de pouvoir expliquer ce succès. Je pense qu’il a marché dans les pays arabes parce qu’il y avait beaucoup d’humour. C’est un point essentiel. Réussir à faire rire le public, c’est le gagner. C’est le succès assuré, mais c’est le plus difficile.

J’ai utilisé pas mal d’injures dans les dialogues, fait absolument nouveau dans le cinéma libanais. La censure était prégnante. J’ai employé les mots les plus vulgaires, les plus populaires, et des tournures de phrases quasiment jamais entendues dans le cinéma libanais. Quand les gens ont vu le film, ils ont ri car c’était bien dans le contexte de la société libanaise cette manière dont les personnages s’injuriaient. En outre, c’était osé et complètement nouveau. Le succès s’est fait aussi par le bouche-à-oreille. Ces injures reflétaient la société, elles étaient dures, communes, vraies.

Si je cherche à analyser le succès du film, je pense que l’humour y est pour beaucoup, de même que cette histoire soit racontée par des adolescents qui ne peuvent être culpabilisés, inculpés. Les thèmes traités concernent les adolescents et les adultes, mais si les principaux personnages de West Beyrouth étaient des adultes, il aurait été difficile de dire autant de choses sur la guerre, les raisons de la guerre, ses conséquences, l’intégrisme. Cela passe mieux à travers les jeunes. On peut les juger naïfs, mais pas les blâmer. Le contenu n’a pas le même poids. En fait, cela en a plus à présent. J’ai tenté le plus possible d’éviter les clichés et — je peux le dire aujourd’hui — j’ai utilisé trois personnages physiquement beaux, les autres personnages aussi d’ailleurs, la mère, le père… Je voulais des personnages agréables à l’écran et cela ajoute au film. Nous sommes un peu vaniteux quelque part, et la beauté physique attire, c’est comme une pub. Là, je suis allé un peu dans le commercial.

Le succès du film dans le monde (distribué dans une quarantaine de pays) est également dû à la narration qui n’est pas uniquement libanaise. J’ai évité une localisation des sujets que seul le public libanais pouvait comprendre. Certains sujets ne peuvent intéresser qu’une population en particulier, par exemple la sécurité sociale en France, mais l’avortement, la guerre, la paix sont des sujets universels qui impliquent tout le monde. J’ai essayé, avec West Beyrouth, de faire un film dont l’humour et les particularités de l’histoire pouvaient être comprises ailleurs. L’adolescence, l’attraction sexuelle, le mélange de la religion et du sécularisme sont des thèmes compris de tous. Pas besoin d’être anthropologue de la société libanaise pour entrer dans le film. Il y a ce côté américain chez moi. Les Américains savent plus ou moins — et souvent mieux — porter leurs idées. Leur cinéma ne marche pas toujours, mais il s’adresse à un large public international.

Je crois que ma vie aux États-Unis a influé sur l’écriture de ce film et a joué un rôle pour injecter un côté commercial dans cette histoire qui se passe au Liban, au début de la guerre civile. Une histoire que tout le monde peut comprendre, et qui me suit jusqu’à aujourd’hui. Je vais encore présenter le film dans les festivals. En Angleterre, une femme, écrit sa thèse de doctorat sur le film. Il poursuit son chemin, mais cela me dépasse un peu. Cela m’a aidé pour faire le second film, et bientôt le troisième.

CP : West Beyrouth contient en effet tous les ingrédients d’une réussite : la candeur des personnages, l’humour très présent malgré la situation dramatique. Humour moyen-oriental, assez anglo-saxon aussi, international en fait. Et une autre chose très importante, sorte de fil rouge tout au long du film, c’est l’amour du cinéma des deux garçons et leur passion filmer, les événements, les jolies filles. C’est aussi ce qui les préserve et permet de prendre du recul par rapport à un contexte tragique.

Ziad Doueiri : Les deux jeunes gens arrivent à s’échapper d’un monde très oppressant. Leur première préoccupation est de filmer la jolie femme de l’oncle d’Omar. C’est un peu autobiographique. J’ai utilisé le véhicule du filming, pas du cinéma, mais avoir une caméra et pour se balader, comme pour dire au spectateur : « il y a la guerre, la merde de la guerre, mais pour les adolescents, les préoccupations sont différentes. » Éventuellement, cela peut basculer, mais le désir d’un adolescent peut exister parallèlement à la guerre sans être affecté directement. Dans West Beyrouth, je voulais dire que, contrairement aux informations, aux archives, aux analyses, aux psychologues, la guerre ne m’avait pas autant traumatisé.

Entre 1975 et 1983 (j’avais 12 ans au début de la guerre), j’ai vécu des moments supposés très pénibles, mais aujourd’hui, je ne fais pas de cauchemars sur la guerre. Au contraire, j’ai eu une liberté totale pendant la guerre parce que mes parents étaient préoccupés par les problèmes quotidiens et nous laissaient tranquilles. Ils étaient plus tolérants en raison de la situation. Pendant la guerre, l’autorité parentale a quasiment disparu. Il y avait des moments de peur, des massacres, l’invasion israélienne, l’invasion syrienne… C’était dur, mais ce n’était pas personnel. C’étaient les événements. Après le bombardement, on allait au cinéma voir Star Wars, on écoutait Gloria Gaynor, Elvis Presley.

J’ai 40 ans aujourd’hui et quand je pense à la guerre connue entre 12 et 20 ans — avant de partir aux États-Unis —, je me rappelle les bons souvenirs plus que les mauvais. Pour ceux et celles qui sont restés plus longtemps, comme Joëlle, ma co-scénariste, c’est différent : la guerre a commencé quand elle était plus jeune et s’est terminée alors qu’elle était adulte, et cela a été plus dur. Pour moi, cela correspondait aux années de formation et, quand j’y pense, j’apprécie vraiment mes parents qui ont tellement galéré pour l’argent. Je me souviens… Mon père sortait sur le balcon et sa main remuait des pièces dans sa poche, cela produisait un bruit claquant, et je savais que ces quelques piastres étaient peut-être tout ce qui restait pour la semaine. Et malgré cela, nous n’avons pas subi la névrose de la guerre — même s’il était difficile de manger, c’était souvent des sardines —, nous n’avons pas trop senti l’insécurité. Mes parents ont réussi l’exploit de nous protéger, de faire en sorte que la vie continue, qu’on aille au cinéma, qu’on voyage, qu’on prenne des cours de piano. Ma mère se débrouillait pour préserver les petits côtés naturels de la vie. Cela m’émeut d’autant plus aujourd’hui de voir à quel point mes parents ont été formidables. C’est ce côté positif de la guerre que j’ai voulu montrer dans le film. Si j’étais resté au Liban, je n’aurais pas fait le même film, il aurait été plus dramatique.

Mon séjour aux États-Unis m’a permis de prendre du recul, de la distance et j’ai pu écrire ce film avec beaucoup plus d’humour. Qu’aurais-je fait si j’étais resté au Liban ? Je ne sais pas. Je me suis lancé dans l’écriture du film pour montrer que la guerre n’avait pas été aussi dévastatrice que ça, qu’il y avait aussi des moments magnifiques, plus intéressants qu’en temps de paix. Mais mon expérience est unique.

CP : Il y a une ironie latente dans le film qui montre aussi l’absurdité de la guerre ?

Ziad Doueiri : Il y a l’absurdité, soulignée par l’incompréhension de la guerre. Pendant la guerre, chacun avait des partis pris, personne ne savait ce qui se passait, c’était le chaos. Ce qui est une constante au Moyen-Orient. Je suis allé voir, par curiosité, la Passion de Jésus de Mel Gibson, la polémique sur le film ne m’intéresse pas, mais ce qui m’a frappé c’est encore la violence au Moyen-Orient, deux mille ans de guerre, de conflits, de problèmes de religion. De très grandes injustices perdurent au Moyen-Orient. Sur l’absurdité, on peut le dire de toutes les guerres. Par ailleurs, il n’y a pas les bons et les mauvais, il faut nuancer. Aujourd’hui, mon conflit avec les chrétiens du Liban s’est complètement transformé. Mon hostilité venait du fait que je croyais qu’ils voulaient partager le pays, chasser les musulmans, mais à présent, je comprends aussi leur sentiment d’insécurité. En outre, ma compagne est chrétienne issue d’une famille de droite, ce qui aurait été auparavant inimaginable pour moi, mais j’ai évolué. Tout est encore confus, mais c’est peut-être nécessaire.


[1Bachir Gemayel est élu président par le Parlement libanais le 23 août 1982. Il est assassiné le 14 septembre, neuf jours avant son entrée officielle en fonction. L’armée israélienne profite de l’événement pour rentrer à Beyrouth Ouest et les massacres de Sabra et Chatila suivront. Amine Gemayel, frère aîné de Bachir assassiné le 14 septembre, est élu président le 21 septembre 1982 par le Parlement libanais et le restera jusqu’en septembre 1988. « Ainsi est consacrée la prépondérance phalangiste au Liban, symbole de la restauration de l’ordre et du retour au bercail occidental. » Georges Corm, op. cit. p. 509.

[2S’agissant de la situation actuelle, peut-être faut-il comprendre ici « extrémisme » musulman.