MORTS OU VIFS

Samedi 6 septembre 2008 : Revue Chimères, numéros 66/67
lundi 8 septembre 2008
par  CP
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APPEL AUX MORTS ET/OU VIFS

« EUX.

Ils sont des milliers, des millions. Légion. Ils avancent, comme un seul homme, ou plutôt comme une seule meute, sans chef apparent, sans cerveau directeur, mus par une sorte d’instinct qui les pousse inexorablement vers ce que les autres, auquel appartient celui qui les observe, imaginent être un but. Mais de but, ils n’en ont point. Leur trajet, comme celui d’une rivière, creuse son propre lit. Sont-ce les vents — propices, contraires — qui leur impriment telle ou telle direction ? Suivent-ils un mobile primordial, les entraînant dans son mouvement sans commencement ni fin ? Ou errent-ils au hasard, portés par une nécessité impossible à signifier ? Quelle que soit la puissance qui les caractérise, elle semble, véritable corne d’abondance, être une source intarissable. Sa constance n’a d’égale que son intensité.

Il serait bien vain de chercher le moindre individu dans ce flux. Et pourtant, l’observateur sus-cité semble repérer ici un corps, là un autre. Il lui semble même qu’il peut les suivre, un peu comme on tient prisonnier de son regard les vagues à la surface des flots, les isolant du fait même. Il y parvient, mais un temps seulement : car, très vite, ces corps individualisés par l’œil du voyeur retournent au flot ininterrompu duquel ils ont été, artificiellement, arrachés. Car les corps qui composent cette meute, les organes qui composent ce tout, ne se laissent guère individualiser, et de singularité ils n’ont que dans la perte de celle-ci au sein de ce « corps sans organes », comme diraient les deux autres reprenant le terme d’un troisième.

Mais advient un événement : un obstacle se dresse sur la piste qu’ils tracent. Voulu ou non, prémédité ou pas, il se pose comme un barrage face aux flots qui semblent ne jamais devoir baisser en force. Qu’est-il ? Peu importe. Une chose est sûre : il est comme un grain de sable qui grippe le mécanisme parfait du mouvement fluide et continu de ce flux, et, en tant que tel, il est individualisable — c’est d’ailleurs la raison pour laquelle il n’est pas eux. L’intéressent-t-ils ? Il ne semble pas. C’est du moins ce que déduit, de la hauteur où il se trouve, l’observateur de l’action qui, sous ses yeux, se déroule : car le flux se divise, pour contourner l’obstacle, formant deux lignes, comme une patte d’oie, qui tout en restant néanmoins homogènes se rejoignent en aval de l’individu. Mais si la plupart des vagues ne considèrent même pas cet accident, quelques corps (une analyse mathématique aurait peut-être pu prévoir lesquels) semblent néanmoins profiter de cet inattendu pour quitter le groupe — c’est ainsi en tout cas, au sein de leur subjectivité naissante, que ces nouveaux individus conçoivent cette masse de laquelle ils proviennent. Seuls, perdus, leurs mouvements, pourtant dirigés par une tête, ont néanmoins l’air erratique, confus, hasardeux. Leurs corps hésitent, tracent des chemins complexes dont la linéarité laisse à désirer.

Apeurés, ils semblent se chercher les uns les autres, semblent se voir, puis se reconnaître.

Petit à petit, leurs pas se font plus sûrs, leurs routes plus logiques.

Ils lèvent la tête et voient, enfin, le voyeur.

Le flux est déjà loin.

Eux, ce sont les morts-vivants. Mais peut-être pensiez-vous à autre chose  »

« QUI VIVE

Morts ou vifs aujourd’hui pullulent. Pas seulement les zombies, les revenants, les vampires, loups-garous jaillis de nos têtes, squatters gore de nos esprits torturés, mais de très simples humains, plus d’un milliard parait-il, privés de cette eau stérile qui compose l’essentiel de leurs organismes vivants. Des Africains, femmes, hommes et enfants, plus de trente millions semble-t-il, frappés d’une séropositivité sans recours ni traitement, et d’une vie courte. Ou ces gens des rues pour qui vivre n’est pas certain, tenir tout à fait problématique, jour après jour, dans les souterrains d’une pauvreté à ciel ouvert. Et ces étrangers sur le départ qu’on enferme, séparés, aux frontières, près des côtes ou des tarmacs d’aéroport, dans des camps, centres de rétention, quarantaines de parias sans caste, couloirs métalliques et propres vers une mort promise.

Se peut-il que les mêmes lieux aient parqué les républicains espagnols réfugiés, les Juifs en partance pour les camps et les Africains destinés à des retours mortels aux pays d’origine ?

D’autres, par centaines séquestrées, vêtus d’amarante, cagoulés, entravés, sont vifs si l’on peut dire, comme animaux en cage, dans une base militaire fichée en territoire ennemi, hors les conditions de droit qui garantissent un procès, l’espoir d’une vie, le moindre avenir. Tchétchènes renvoyés parce qu’ils ne peuvent pas démontrer que leurs balafres, brûlures et cicatrices sont les effets des tortures infligées par l’armée russe. Ceux, encore, auxquels les prêtres promettent une maison de passe céleste s’ils parviennent à détruire d’autres vies au hasard de leur sacrifice.
Les quatre-vingts morts de Kandahar du 17 février, quelques minutes avant leur trépas, criaient et pariaient autour de combats de chiens, jeux interdits par les Talibans.

Comment imaginer les débris du corps meurtrier, chairs projectiles dispersées autour de celui qui cesse d’être, pénétrant les corps vifs pour les blesser ou les défaire, morts pouvant tuer encore, assassins et victimes confondues ?

Pourtant morts et vifs, mais plus vifs que morts, des humains accueillent dans leurs entrailles des parts vivantes des morts, des greffons miraculeux et fragiles, qui les métissent et leur donnent du temps.
D’autres composent avec des machines une vie complexe, le vivant et l’inanimé faisant alliance plus étroite pour durer. Des spermatozoïdes et des cellules souches attendent, sans vie apparente, qu’on les sorte d’une mort de givre, pour naître à nouveau, et reproduire. Des animaux sont appariés par deux ou trois, monstres et chimères. Certains, mutants ou clones, survivent. Vivent-ils moins ? Meurent-ils mieux ? L‘espérance de vie moyenne, le niveau de mort, s’allonge dans le Nord, stagne dans le Sud. Les vieux, les petits blancs – le pays profond – votent pour leur niveau de vie, contre ceux de la vie courte et des salaires bas, contre l’étranger, l’Arabe, le prolétaire de l’Est, tous les nouveaux barbares.

La bourse ou la vie, en avoir ou pas. Les gros actionnaires se méfient des petits porteurs. Ils disposent murs et sentinelles entre États, entre quartiers des villes, entre villes et bidonvilles, villas et favelas.
La Chine olympique fait flamboyer dans le monde la médaille d’or des peines capitales. Aucun candidat à la présidence des États-Unis n’ose s’opposer fermement à la peine de mort ou à la présence de Dieu dans la Constitution.
Poutine fait disparaître ses opposants. On retrouve des mammouths conservés depuis plusieurs années dans le nord sibérien. L’arctique fond et rétrécit. La paléontologie ressuscite. La Terre se meurt d’asphyxie, de fièvre, d’acharnement économique, de pléthore démographique et de chacun pour soi, ici et maintenant.

Après la Croissance le Déluge.

Ce patient n’avait aucune peur de la mort qu’il avait prise à petites doses, jusqu’à mithridatisation. Son angoisse tenait à l’idée que l’humanité pourrait un jour disparaître entière, avec la planète qui la porte. Plus aucune trace ne témoignerait alors d’une quelconque existence de l’humain.

Sur les trottoirs, dans les encoignures des portes cochères, sur les grilles d’aération, les cadavres de nuit hésitent à s’extraire de leurs cercueils de couvertures sales et de cartons mouillés. Les vivants ne les voient que de côté, et pressent le pas.

Les fous sont condamnés à se taire, puisque le monde devient sourd. Ils crient devant eux, hallucinés et furieux, tandis que dans la rue, comme des aveugles, des gens parlent avec d’invisibles lointains. La mort est prononcée selon le droit. La biopolitique décide de son moment et de ses preuves. Elle change d’avis, selon les circonstances, les nécessités, les recyclages possibles des corps. Les poumons, le coeur, le cerveau ne déclarent pas forfait à l’unisson. Il faut choisir, tracer la frontière. La science n’a pas le dernier mot, mais l’intérêt, le profit, les polices d’assurance.

Le cinéma, pour simuler les vies. Les films, nouveaux gisants. Revenir en arrière, accélérer, recommencer, découper la vie en morceaux, se voir vivre et mourir, s’allumer et s’éteindre, s’étreindre.
Almodovar met en images la force vitale et persuasive de la parole. Parle avec elle. Elle, qui ? La femme, peut-être aussi la danse, la musique du corps. Et la mort, surtout, tapie dans ce coma qui accouche d’une vie, quand parler d’amour ne suffit pas, qu’il faut y croire et le faire. »

Stéphane Nadaud et Jean-Claude Polack

Morts ou vifs

«  Eux. Ils sont des milliers, des millions. Légion. Ils avancent. […] Les corps qui composent cette meute, les organes, qui composent ce tout, ne se laissent guère individualiser. […] Leurs corps hésitent, tracent des chemins complexes dont la linéarité laisse à désirer.
Eux, ce sont les morts-vivants.
Mais peut-être pensiez-vous à autre chose ?
 »

Certainement, il y a bien des « choses » à penser à partir de cette image, de ce thème, de cette allégorie à la fois fantasmatique et étonnamment proche. D’ailleurs le contenu de ce double numéro de Chimères le confirme par le foisonnement des perspectives sur le thème des morts-vivants, et des axes proposés pour en faire la lecture, comme l’illustre aussi la seconde partie de l’éditorial à deux voix, celles de Stéphane Nadaud et de Jean-Claude Polack :

« Morts ou vifs aujourd’hui pullulent. Pas seulement les zombies, les revenants, les vampires, loups-garous jaillis de nos têtes, squatters gores de nos esprits torturés, mais de simples humains, plus d’un milliard […] privés de cette eau stérile qui compose l’essentiel de leurs organismes vivants. Des Africains, femmes, hommes et enfants, plus de trente millions […] frappés d’une séropositivité sans recours ni traitement.[…] Ou [bien encore] ces gens des rues pour qui vivre n’est pas certain, tenir tout à fait problématique, jour après jour, dans les souterrains d’une pauvreté à ciel ouvert. Et ces étrangers […] qu’on enferme, séparés, aux frontières, près des côtes ou des tarmacs d’aéroport, dans des camps, centres de rétention, quarantaines de parias sans caste, couloirs métalliques et propres vers une mort promise. »
Morts ou vifs, Chimères.

Et tout au long de ce, de ces Chimères , il y a le cinéma, les images — tantôt repères — tantôt aliénation. Morts ou vifs, mémoire commémoration ou mémoire conscience, résignation ou résistance, allégeance ou révolte, démunis ou nantis, population vivant sous occupation ou occupant… Une dichotomie rémanente et presque incantatoire.

« Après la Croissance, le Déluge ».
On ne saurait mieux dire pour synthétiser et décrire en une formule l’époque actuelle où la peur construit des murs pour rejeter l’autre sans prévoir les conséquences de ce double enfermement. Les morts-vivants sont légion et les apprentis sorciers pullulent aussi.

Les murs s’érigent et les discours s’embourbent. Le langage guerrier gagne du terrain et envahit (sans jeu de mots) tous les domaines.
Morts ou vifs
Sommes-nous des Yapous en devenir dans une société de l’Ordre ? Des pourchassés ? Les Slans que décrivait Van Vogt au début des années 1940 ? Le meilleur des mondes, nouvelle manière, où des humains déclassés assureraient la «  jouissance sans fin des Maîtres » ?
Des morts-vivants.

Mais peut-être vouliez-vous dire autre « chose » ?

Avec Florent Gabarron, Anne Quérien, Stéphane Nadaud et Mathilde Girard.

Site de Chimères :

revue-chimeres.fr


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