Maurice Rajsfus : 17 rue Dieu / Candide n’est pas mort !

17 rue Dieu (Temps des cerises) / Candide n’est pas mort (Cherche midi)
samedi 8 novembre 2008
par  ps
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Pour le Candide de Voltaire, tout devait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, comme le lui enseignait le professeur Pangloss. C’était au temps des Lumières et tous les rêves pouvaient paraître raisonnables.

« Est-il possible de jouer les Candide, bientôt trois siècles après que Voltaire a "croqué" ce personnage lunaire ? Peut-on se payer le luxe de rester naïf en ces temps de retour à une certaine barbarie ? La spontanéité dans la réflexion ne serait-elle pas une preuve d’ingénuité navrante ? De nos jours, Candide serait-il considéré comme un crétin, uniquement capable de bavardages sans intérêt, un niais désireux de se faire valoir ? À moins qu’il ne s’agisse d’un impertinent se masquant derrière le voile de l’inconscience, un provocateur désireux de se faire passer pour un extraterrestre.

Finalement, le Candide moderne serait un pauvre humaniste, un enfant du peuple sans avenir égaré parmi les intellectuels. Comment pourrait-il en aller différemment lorsque la cruauté est exclue de son univers ? Le naïf a malgré tout évolué puisqu’il a engrangé la mémoire de plus d’un siècle de luttes ouvrières. » Candide n’est pas mort !

« Comment ne pas rester bien vivant, avec cette sérénité chevillée au corps, lorsque l’on est assuré de ne pas être sous le charme des diseuses de bonne aventure ? » se demande Maurice Rajsfus dans Candide n’est pas mort .

Candide ne serait plus candide, mais celui qui espère, imagine et joue les grains de sable dans la machine du système ? Le nouveau Candide est peut-être celui qui entrevoit les failles du pouvoir et démonte les rêves programmés.

17 rue Dieu ou l’itinéraire d’un homme engagé, l’analyse de la prise de conscience, la nécessité de résistance et le rôle de l’observateur militant d’une société du spectacle, globalisée, manipulée, contrôlée… Sous influence et sous surveillance.

À quoi bon se révolter ? C’est ce qu’expriment beaucoup de ceux et celles qui préfèrent l’allégeance à la dignité. Et puis, il y a la religion de l’ordre imbécile : « Certains fonctionnaires sont raides comme des mercenaires et n’hésitent jamais à traduire par encore plus de violence, dans les faits, les directives venues de leur hiérarchie. L’esprit de caserne se retrouve désormais dans les rangs de la police, mais également dans le pauvre bulbe rachidien de celui qui ne voit de recours que dans la religion de l’ordre. Dieu et les militaires sont inséparables. […] L’Église soumet les âmes, l’armée soumet les corps. » Le drapeau et la croix, cela va bien ensemble.

« Dieu est un scandale, disait Baudelaire, mais un scandale qui rapporte ! » Marchés florissants que ceux des trois religions monothéistes ! La croix, instrument de torture et de supplice sacralisé dans les lieux de prière, se porte autour du cou et se décline à toutes les modes ! Le mur des lamentations, on y envoie des fax ! Et, enfin, une pierre autour de laquelle on tourne, espace réglementé où se vendent des souvenirs made in China.

Et ça marche ! Pourtant la seule idée de ces trois symboles amène immanquablement le doute sur les bienfaits de telle ou telle croyance. Et je ne parle pas du mystère de la création et des différents paradis promis à tous ceux et toutes celles (enfin pas toujours pour les femmes !) qui se seront conformé-e-s au textes reconnus par les autorités locales et auront joué le jeu de la servitude volontaire pour se faire exploiter. Tout ça pour un hypothétique gâteau dans un ciel très lointain sorti de fantasmes galvaudés.

« Il est possible d’être antimilitariste, comme on est anticlérical. Dans les deux cas, c’est le refus d’un système ou d’une fausse idéologie qui brise les corps ou les esprits. Le rejet de l’armée n’est rien d’autre qu’une réaction naturelle contre un ordre brutal, et contagieux, qui sème ses bacilles jusqu’au tréfonds de nos sociétés. » Maurice Rajsfus, 17 rue Dieu.

17 rue Dieu . Retour sur une histoire douloureuse pour expliquer une barbarie ordinaire et le rôle tenu par les institutions dans la Collaboration. Car « À quoi peut bien servir d’évoquer un passé chargé de drames et de deuils si l’on réduit les effets de la barbarie à une douleur personnelle ? »

Comment analyser le silence d’une majorité de la population dans la France occupée et la complicité généralisée des responsables et de leurs sbires ? Le silence et le désintérêt :
« On commence par se désintéresser des personnes que l’on ne connaît pas, puis de celles qui ne paraissent pas dignes d’intérêt. On estime que tout ce qui concerne le voisinage est sans intérêt. Et puis, on s’habitue. Tout devient envisageable. On a le cœur sec, d’abord, et l’idée de faciliter le travail du bourreau n’effleure même pas celui qui, d’une certaine façon, commence à s’éloigner du genre humain. Dès lors que l’on a admis tacitement qu’il est naturel de se séparer de certains de ses semblables, on devient indifférent au sort des égarés que la répression rejette sur le bord de la route. Et tout autant des plus réprimés, destinés à être embarqués à bord de wagons à bestiaux qui ne connaissent qu’une seule direction : les camps de la mort. »

Le silence, mais aussi la complicité active et la délation : « Depuis que la chasse aux Juifs, aux Francs-maçons et aux résistants a été décrétée, ce sont quelque cinq millions de lettres de dénonciation — parfois signées — qui ont été décachetées dans les Kommandanturs et les commissariats de police française. Au point que les Allemands, s’appliquant à faire le tri, jetteront une partie de ce courrier honteux à la poubelle, tandis que les policiers de ce pays conserveront tout ce matériau pouvant être utilisé pour traquer d’éventuels suspects. On ne sait jamais… »