Tower Opéra et Sur le fil du refuge. Deux documentaires de Jean-Michel Carré. Et une fiction : Drôle de genre

Samedi 16 mars 2002. Avec Jean-Michel Carré et Daniel Pinos
mercredi 26 novembre 2008
par  CP
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Cinéaste engagé, Jean-Michel Carré tourne depuis trente ans des documentaires — mais aussi des fictions — sur les enfants, les jeunes, les femmes, les victimes de notre société, les prisons, la drogue, mais aussi sur les tentatives et les possibilités de s’en sortir — bref sur des sujets qui dérangent, qui bousculent le système.

Sur les problèmes de l’éducation et l’échec scolaire programmé, Jean-Michel Carré replace évidemment la situation des enfants dans une "perspective historique englobant les familles et les classes sociales". Avec l’univers carcéral, la remise en question du système est présente dans tous ses films : Les enfants des prisons ; Femmes de Fleury ; Galères de femmes ; Prison, une journée ordinaire.
Car la prison est pour lui "le lieu privilégié du regard sur notre société. [Le] Lieu de convergence de multiples problèmes auxquels les pouvoirs politiques s’avèrent incapables de fournir des réponses : violences familiales, petite délinquance, toxicomanie, sida, et naturellement le multirécidivisme et ses multiples enfermements."

Des pouvoirs politiques qui sont incapables de fournir des réponses tout en se servant du "sujet porteur" de l’insécurité dans les discours électoralistes, nous entendons cela tous les jours. En période préélectorale, les analyses bidons le disputent aux amalgames démagos et aux mensonges, tout le monde y va de son petit refrain sur "l’insécurité" et la "délinquance" qui serait en augmentation — chiffres et statistiques à l’appui ! Mais les statistiques sont malléables, on le sait, et il y a plusieurs manières de les interpréter.

Démonstration : sont comptabilisées dans les actes de délinquance, les infractions au code de la route — pas moins de 80 % ! Et ces effractions, non commises pour la plupart par des jeunes "délinquants", viennent grossir les preuves de l’insécurité. Quand on a peur, on ne pense pas, mais on vote !

Mais revenons à Jean-Michel Carré et aux Films Grain De Sable, créés en 1975, avec deux documentaires : Tower Opera (qui sera diffusé sur France 2 à la rentrée) et Sur le fil du refuge  ; et un long métrage de fiction : Drôle de genre (diffusé lui aussi à la rentrée sur ARTE). Mais d’abord Tower Opera qui nous ramènent à Charbons ardents, le film, mais aussi un livre, La construction d’une utopie, de Jean-Michel Carré.

TOWER OPERA  : Tower Collery, souvenez-vous, dans Charbons ardents nous découvrions cette mine au Pays de Galles. C’est dans les années 1980 que Margareth Thatcher décida de s’attaquer aux mineurs de charbon britannique, pour faire taire toute opposition à son régime. En quelques années, la plupart des mines furent fermées. À Tower Collery les mineurs refusèrent la fermeture de leur mine en réinvestissant chacun leurs indemnités de licenciement. Depuis plusieurs années, ils sont actionnaires et organisés dans une coopérative.

Cette lutte symbole et la réussite économique et sociale de ces mineurs a enthousiasmé et inspiré une troupe d’artistes lyriques réputée qui a décidé de créer un opéra sur l’histoire de cette lutte.
Cet opéra a été entièrement conçu avec les mineurs de Tower Collery. C’est l’aventure de la genèse et la réalisation de cette œuvre que nous raconte Jean-Michel Carré dans son dernier film.

La vigilance éternelle est le prix de la liberté ”, c’est la devise historique des mineurs de Tower Collery, leur lutte est pour nous un exemple.
Du pain et des roses ”, c’était la devise des IWW, des syndicalistes révolutionnaires américains qui pensaient que la culture était nécessaire pour la conscientisation des travailleurs. Tower opéra traduit la réalité et le combat des plus humbles.

Sur le fil du refuge , autre documentaire, déjà diffusé sur Arte. Un film sur les travailleurs sociaux qui tentent de sortir ceux et celles qui sont dans l’exclusion, la galère. "La fracture sociale", elle se voit dans tous ces centres comme le Refuge, à Pantin. Là aussi, le film dérange : quels sont les moyens réels de ces travailleurs sociaux face à la normalisation de l’exclusion ? Enfin le film de fiction…

DRÔLE DE GENRE . Drôle de film. C’est un film au départ très déroutant tellement les rôles sont inversés. Ça démarre fort avec une jeune beurette agressant de manière très sexiste un jeune homme dans le métro. Puis on découvre une “ executive woman ” incarnée par Agnès Soral menant à la baguette son mari, Hyppolite Girardot, son amant et ses collaborateurs hommes, n’hésitant pas à avoir recours à des prostitué-e-s.

Et cette inversion des genres se reproduit tout au long du film. Par son côté provocateur, le film nous envahit de questions sur notre place dans la société en tant qu’homme. Ce qui apparaît pour beaucoup comme normal, des relations homme-femme où l’homme domine la femme, apparaît gênant quand la situation s’inverse et que les femmes adoptent les comportements sexistes des hommes. Et c’est là où le film de Jean-Michel est intéressant, il sert de révélateur, il nous remet en question en tant qu’hommes et montre que l’attitude des hommes dominants est ridicule, pleine de suffisance et de mépris, il remet en question les valeurs d’une société patriarcale, d’exploitation et d’oppression. Il devrait provoquer bien des discussions dans les chaumières, de là à ce que le torchon brûle...

Jean-Michel Carré aura déclenché l’incendie...

Christiane Passevant et Daniel Pinos