Moussa et David. Deux enfants d’un même pays de Maurice Rajsfus et Jacques Demiguel

Maurice Rajsfus et Jacques Demiguel (éditions Tartamudo)
lundi 17 décembre 2007
par  CP
popularité : 10%

Il était une fois deux enfants, Moussa et David, deux enfants d’un même pays, mais séparés par un mur, un mur de béton sur un sol rendu aride à force de destructions et un mur construit dans les têtes par une propagande distillée depuis la petite enfance.

Qu’il serait facile de se rencontrer si les enjeux, dépassant de loin les populations qui y vivent, ne construisaient des murs de haine et de honte sur un territoire si petit. Un territoire où se déroule un conflit emblématique de l’injustice, de l’absurdité et de la manipulation des esprits, source d’amalgames meurtriers et de discrimination. Mais, parfois, de simples désirs, de petites parenthèses ouvrent des brèches ponctuelles dans une séparation organisée.

C’est l’aventure traitée dans cette BD pas comme les autres.
Maurice Rajsfus revient sur l’histoire d’une région déchirée, celle du Moyen-Orient. En un mot c’est une fable réaliste que, peut-être, certains et certaines auront du mal à comprendre car l’auteur ne choisit pas de camp, mais s’appuie sur un point de rencontre possible.

Réaliste, critique et engagé, Maurice Rajsfus l’est depuis longtemps en ce qui concerne la situation du Moyen-Orient. Critique de la politique israélienne appliquée par les gouvernements successifs, des accords d’Oslo, de l’occupation et de l’accélération de la colonisation en Cisjordanie et à Jérusalem Est, il est aussi engagé pour les droits de la population palestinienne. Journaliste, historien et militant, Maurice Rajsfus est l’auteur de plusieurs essais sur la question, Retours d’Israël (L’Harmattan, 1987), Israël-Palestine, l’Ennemi intérieur (La Brèche, 1988), Palestine, chronique des événements courants (1988/1989) (L’Harmattan, 1990), Retour de Jordanie. Les réfugiés palestiniens dans le royaume hachémite (La Brèche, 1990). Dans chaque ouvrage, les interviews, les rencontres, les constats permettent une autre analyse, à contre-courant, avec les militants et militantes qui luttent sur le terrain. Maurice Rajsfus s’y livre aussi à un décryptage du sionisme et de la propagande qui en découle.

La situation actuelle dans cette région fait des populations palestinienne et israélienne qui y vivent des victimes. Victimes à des degrés différents bien sûr, car des deux côtés s’érigent des ghettos : ghetto contrôlé, bombardé, violent, misérable et invivable du côté palestinien ; ghetto pour une population militarisée et sous haute surveillance, en voie de paupérisation et au bord de l’implosion, côté israélien, où des dirigeants militaristes reconstruisent ainsi les lieux d’antan que leurs parents et grands-parents avaient fuis.

Après le rêve d’une réconciliation possible, l’espoir de la fin d’une occupation inique, d’une paix juste pour tous et toutes, la politique et les enjeux de pouvoir avaient rapidement tout brisé et transformé le rêve en cauchemar. Trop d’enjeux politiques activés par-delà les océans, trop d’idéologie, trop de stratagèmes, de violations des droits, de faux-semblants et de fausses promesses.

Mais si le constat est désespérant, la lutte a un effet, pas sur les gouvernements, mais sur l’esprit des individus. C’est ce que disait Tanya Reinhart, intellectuelle militante israélienne disparue en mars 2007 : « Nous représentons la majorité des gens. Cette lutte semble parfois futile, mais elle est très importante et elle a des effets. […] Les Israéliens qui se dressent aux côtés des Palestiniens face à l’armée sont venus en Cisjordanie parce qu’ils savent qu’il existe une loi supérieure à la loi de l’armée sur les zones militaires interdites : il y a la loi internationale, qui interdit le nettoyage ethnique, et il y a la loi de la conscience. Ce qui les ramène, jour à près jour, c’est le nouvel accord conclu entre les peuples de ce pays, un pacte de fraternité et d’amitié entre Israéliens et Palestiniens. Ils savent qu’il est possible de vivre autrement sur cette terre. » [1]

Vivre autrement sur cette terre : deux jeunes garçons, Moussa le Palestinien et David l’Israélien, se retrouvent sur un terrain de jeux malgré l’occupation et l’environnement social et médiatique. La bande dessinée — pour les enfants et les adultes aussi — traite de la Palestine, de l’histoire de cette région, des peuples qui y ont vécu et qui y vivent, de l’occupation israélienne, de la violence et de l’injustice, et enfin de l’amitié possible entre les enfants des deux côtés du mur. Le récit de Maurice Rajsfus et les images de Jacques Demiguel portent un regard sur un futur différent. À ceux et celles qui parleront de bons sentiments déconnectés de la réalité, je dirai que cette BD est une approche qui refuse la seule perspective conflictuelle qui est habituellement présentée dans les médias.

Moussa et David. Deux enfants d’un même pays est un texte à réflexion, soutenu par des illustrations fortes et belles : de quoi poser et se poser de nombreuses questions. [2]


[1Tanya Reinhart, L’Héritage de Sharon. Détruire la Palestine suite, La Fabrique, 2006. L’auteure fait ici allusion à la lutte contre le mur de séparation. Tous les vendredis, à Bil’in (Cisjordanie), militantes et militants palestiniens, israéliens et internationaux manifestent contre le mur. Cette lutte a été initiée par les Anarchistes contre le mur et des refuzniks.

[2Moussa et David. Deux enfants d’un même pays de Maurice Rajsfus et Jacques Demiguel (éditions Tartamudo), 51 pages, 10€