Voltairine de Cleyre : d’espoir et de raison - écrits d’une insoumise/Tunisie : état des lieux

Samedi 21 novembre 2009
dimanche 22 novembre 2009
par  CP
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« Il m’a souvent été demandé, par des femmes avec des maîtres décents qui n’avaient aucune idée des atrocités subies par leurs sœurs moins fortunées : « Pourquoi les épouses ne partent-elles pas ? » Pourquoi ne courrez-vous pas lorsque vos pieds sont enchaînés ? Pourquoi ne criez-vous pas quand vous êtes bâillonnées ? pourquoi ne levez-vous pas les mains au-dessus de la tête quand elles sont clouées de chaque côté de votre corps ? Pourquoi ne dépensez-vous pas des milliers de dollars quand vous n’avez pas un sou en poche ? Pourquoi n’allez-vous pas au bord de la mer ou à la montagne, pauvres folles brûlant dans la chaleur des villes ? S’il y a quelque chose qui m’irrite plus que n’importe quelle autre dans ce satané tissu de fausse société, c’est cette incroyable stupidité avec laquelle le frai flegme de la bêtise insondable demande : « Pourquoi les femmes ne partent-elles pas ? »

La pensée de Voltairine de Cleyre se caractérise par un profond antisectarisme. On retrouve, dans ce recueil, les deux thèmes centraux de son œuvre : l’abolition du capitalisme et la « question de la femme ». Loin d’être subsidiaire pour un projet de transformation radicale de la société, la question féministe est pour Voltairine de Cleyre au centre de la politique. Modifier en profondeur les relations hiérarchiques et autoritaires qui articulent notre société implique une réorganisation du rapport entre sphère publique et sphère privée, rapport au centre duquel se trouvent sexisme et patriarcat. Les positions de Voltairine de Cleyre, bien en avance sur leurs temps, anticipent le slogan des féministes du siècle suivant : « Le personnel est politique ». Le même rejet de l’essentialisme est à l’oeuvre lorsqu’elle aborde la question de la violence, engendrée bien plus par l’ordre social injuste (cautionné par l’Église et le gouvernement) que par les rébellions. Ses remarques sur le rôle joué par l‘institution pénale dans l’élargissement de la fracture sociale, l’engendrement et la pérennisation de la violence sont d’une retentissante actualité. De même pour celles concernant la légitimation, au sein même de la Constitution américaine, d’une certaine démarche de désobéissance civile, lorsque l’État se fait totalitaire.

Emma Goldman tenait Voltairine de Cleyre (1866–1912) pour « la femme anarchiste la plus douée et la plus brillante que l’Amérique ait jamais produit », et ce jugement avancé il y a près d’un siècle n’a toujours pas été infirmé.

Activiste, pionnière du féminisme américain, poétesse, musicienne, celle qui se définissait comme une « anarchiste sans qualificatif » propose une réflexion originale qui touche à un très large éventail de sujets – notamment l’économie, la libre pensée, la philosophie, la religion, la criminologie, la littérature et l’action directe non violente. L’oeuvre d’envergure de cette militante passionnée, expose les raisons de sa révolte, témoigne de son espérance d’un monde meilleur et demeure, aujourd’hui encore, d’une brûlante actualité.

Cet ouvrage, réalisé sous la direction de Normand Baillargeon et de Chantal Santerre, est le premier titre en français de Voltairine de Cleyre. Il réunit 16 essais majeurs qui couvrent l’ensemble de son parcours ainsi que 14 poèmes. Ces textes sont précédés d’une introduction substantielle et sont suivis d’une chronologie et d’une riche bibliographie.

Voltairine de Cleyre

d’espoir et de raison - écrits d’une insoumise

Textes réunis et présentés par Normand Baillargeon et Chantal Santerre (éditions LUX)

Avec Yves Coleman, traducteur de deux des textes de l’ouvrage :

De l’action directe

Le mariage est une mauvaise action

Lettre au sénateur Hawley

« Je lis dans le journal de ce matin que vous auriez affirmé être disposé à “offrir 1000 $ pour tirer un coup de fusil sur un anarchiste”. Je vous demande de prouver que votre proposition est sincère ou de retirer cette affirmation, qui est indigne — je ne dirai pas d’un sénateur, mais d’un être humain.
« Je suis une anarchiste, je le suis depuis 14 ans et la chose est de notoriété publique puisque j’ai beaucoup écrit et prononcé de conférences sur le sujet. Je suis persuadée que le monde serait un bien meilleur endroit s’il n’y avait ni rois, ni empereurs, ni présidents, ni princes, ni juges, ni sénateurs, ni représentants, ni gouverneurs, ni maires, ni policiers.

Je pense que ce serait tout à l’avantage de la société si, plutôt que de faire des lois, vous faisiez des chapeaux — ou des manteaux, ou des souliers ou quoi que ce soit d’autre qui puisse être utile à quelqu’un. J’ai l’espérance d’une organisation sociale dans laquelle personne ne contrôle autrui et où chacun se contrôle soi-même. […]

Toutefois, si vous voulez faire feu sur un anarchiste, cela ne vous coûtera pas 1000 $.

Il vous suffira de payer votre déplacement jusque chez moi (mon adresse est indiquée plus bas) pour pouvoir me tirer dessus, sans rien avoir à débourser. Je n’offrirai aucune résistance. Je me tiendrai debout devant vous, à la distance que vous déciderez et, en présence de témoins, vous pourrez tirer.
Votre flair commercial américain ne sent-il pas qu’il s’agit là d’une véritable aubaine ?

Si toutefois le paiement des 1000 $ est une condition non négociable de votre proposition, alors, après vous avoir permis de tirer, je voudrais donner ce montant à des œuvres qui militent en faveur de l’avènement d’une société libre et dans laquelle il n’y aurait ni assassins, ni présidents, ni mendiants, ni sénateurs. »

Voltairine de Cleyre, 21 mars 1902.

Lectures par Nicolas Mourer :

Voltairine de Cleyre est une figure importante de l’anarchisme états-unien. Libre penseuse, anarchiste, initiatrice d’un enseignement libertaire, humaniste radicale, elle a mené des luttes pour l’émancipation des femmes, contre le capitalisme, pour l’abolition des prisons, contre les conditions carcérales, pour l’action directe… Et cela non seulement en tant que militante de terrain, mais aussi comme auteure d’une œuvre foisonnante.

Au prime abord, ce qui est frappant dans les textes de Voltairine de Cleyre, c’est le pragmatisme. La théorie et son application apparaissent simultanément dans ses écrits. Elle développe une pensée en gardant à l’esprit le terrain comme un processus obligé. Est-ce cela qui nous la rend proche ? Son pragmatisme si justement en phase avec nos préoccupations ?

La rareté des traductions de ses textes est surprenante alors que ses analyses cernent des interrogations majeures concernant l’émancipation, les ressorts de la domination, de l’exploitation et de la « servitude volontaire ». Les textes réunis et présentés par Normand Baillargeon et Chantal Santerre, d’espoir et de raison — écrits d’une insoumise (LUX) comblent cette lacune.
Et d’autres textes paraissent également…

Parution aux éditions du Sextant : Le Mariage est une mauvaise action et, en janvier dans la même collection, De l’action directe.

En deuxième partie :

Nouvelles de Tunisie. Retour sur des élections mascarade

Avec Luiza Toscane

Retour sur des élections mascarade ou l’élection d’un dictateur.
Ben Ali avait l’habitude de faire des scores électoraux allant jusqu’à 99 % des voix, mais lors de la dernière élection, la victoire était plus modeste, en dessous de la barre des 90 %. Il faut sauver les apparences ! Mais pas question de remettre en cause le scrutin… Et la répression continue.

On pourrait ironiser longtemps sur cette mascarade des élections si la vie et l’intégrité d’êtres humains n’étaient pas en danger.

Les agressions dont sont victimes les journalistes tunisiens se sont multipliées de manière très inquiétante pour les décourager de mener à bien leur travail. Ces agressions ont pris la forme d’arrestation, de kidnapping ou d’agressions physiques.

Écroué depuis le 29 octobre, Taoufik Ben Brik est accusé de « faits de violence, outrage public aux bonnes moeurs et dégradation volontaire des biens d’autrui ».

Pour ses avocats et des organisations de défense des droits humains, l’incarcération du journaliste est directement liée à ses articles parus dans la presse française contre le régime du président Ben Ali, publiés avant la dernière élection présidentielle d’octobre.

Le chef de la diplomatie française, Bernard Kouchner, s’est récemment dit « déçu » par les arrestations de journalistes en Tunisie, les jugeant « inutiles » alors que Ben Ali vient d’être largement réélu.
Cela signifie en clair que le soutien à ce régime dictatorial perdure, à quelque réserve près… Pour là aussi sauver les apparences !

La répression des autorités tunisiennes continue… Avec en ligne de mire, la Centrale syndicale estudiantine (UGET). Les militants sont quotidiennement victimes de harcèlement, d’intimidations et de violations de leurs droits. Dans les universités, des conseils de disciplines n’hésitent pas à exclure des étudiants et des étudiantes revendiquant une liberté syndicale. Les arrestations, les procès montés de toutes pièces sont monnaie courante et les prisons tunisiennes ne désemplissent pas.
Même procédés pour les personnes défendant les droits humains : arrestations, harcèlement et violences physiques.

La vitrine tunisienne se fissure… La violence et la peur pour bâillonner une population. À côté des plages et des complexes touristiques, la répression… Combien de temps vont encore durer les atermoiements d’un régime tyrannique soutenu par les pays occidentaux ?

TUNISIE : état des lieux avec Luiza Toscane.