À ceux qui se croient libres

Samedi 12 décembre 2009
dimanche 13 décembre 2009
par  CP
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Les chroniques rebelles en compagnie de Nadia Menenger, Julius Vandaal et Nicolas Mourer.

Thierry Chatbi 1955-2006

Mesdames et messieurs les humanistes, la torture ne s’aménage pas, elle se supprime. Les longues peines sont une forme d’élimination sociale, une mort lente à peine déguisée, de la vengeance pure, le message adressé au corps social, aux prolos et sous-prolos, aux travailleurs pauvres, aux fins de droits, à tous les exclus qui auraient quelques velléités d’émancipation, d’une non-acceptation.

Né en 1955, Thierry Chatbi a connu la maison de correction, puis des centres pour jeunes détenus pendant son adolescence. Par la suite, il a été enfermé dans des maisons d’arrêt avant d’aller pourrir dans des centrales de haute sécurité.

Sa singularité, c’était sa lucidité ; il savait ce monde gouverné par et pour les nantis et ne voulait pas trimer pour quelques miettes.
Très jeune, il a opté pour l’illégalité, au risque d’être enfermé. Thierry Chatbi a payé ce choix au prix fort : plus de vingt-cinq ans de prison.
Son refus de se faire exploiter s’est mué en refus de se soumettre au code pénal et à l’administration pénitentiaire.

Pendant de longues années, il s’est battu, préparant des évasions, prenant une part active aux mouvements de prisonniers des années 1980. Son engagement l’a conduit à passer plus de treize ans dans les quartiers d’isolement, dont il n’a cessé de dénoncer l’existence. Thierry Chatbi avait une haute idée de la liberté. à tel point qu’après son ultime sortie de prison, il s’est suicidé en 2006, préférant la mort au renoncement et à la soumission que cette société impose à ceux qui ont passé des décennies dans les geôles de la République.

À quoi sert la prison ? Ou plutôt à qui sert la prison ?
Questions rarement posées, mais pourtant fondamentales. La prison, déclarée privation de liberté pour un individu qui a commis un délit, est en fait une broyeuse de vie. La prison est un échec terrible, elle est un creuset de la haine, de l’injustice et de la violence. Construire des prisons pour enrayer la délinquance, c’est comme construire des cimetières pour enrayer l’épidémie. Et dans notre société actuelle, qui prône le « droit à la sécurité » avant le respect de l’individu, et qui vante la répression comme la solution aux problèmes sociaux, il va falloir lutter pour briser les idées reçues sur la nécessité de la prison. La prison est un déni de l’individu, un lieu de non droit et d’arbitraire absolu.

« Prisonnier social », Thierry Chatbi a passé plus de vingt-cinq années de sa vie derrière les barreaux, dans cet univers carcéral qui poursuit, avec les quartiers de haute sécurité (QHS), d’isolement , de sécurité renforcée, de plus grande sécurité, « une seule et même logique de surenchère dans l’enfermement [et la] destruction[des êtres] par l’isolement. »
À ceux qui se croient libres. Lettres et témoignages recueillis par Nadia Menenger se veut « un moyen de continuer à crier avec Thierry contre la prison, cette dévoreuse de vies, contre la justice, dont la fonction est de détruire, et contre cette société de profit, qui sacrifie l’enfance, confine l’intelligence et anéantit la vie pour protéger ses intérêts. »

Christian Pujol l’explique avec lucidité : « Dès que tu t’attaques, à plusieurs reprises, à l’institution et à ses finances, ils n’ont plus qu’une seule idée : t’éliminer. » Et Didier Cadet, ami de Thierry, de préciser : « Je ne me définis pas comme un délinquant, je me vis comme un résistant contre l’injustice. Ça fait 25 ans que je suis enfermé, rester debout est un combat que je mène chaque jour contre l’administration pénitentiaire. »

Après l’arrivée de la gauche au pouvoir, en 1981, « L’État a mis en place des réformes pour adapter la prison à la société, la “crise” s’installait et le nombre de chômeurs augmentait. Il fallait extirper jusqu’à l’idée de la révolte du crâne des dépossédés. La longueur des peines, les psychotropes, l’isolement, les procès, les tabassages, la télé avaient “pacifié ” la détention — les luttes se sont faites de plus en plus rares. »

Il ne faut pas oublier que « l’isolement est vraiment une forme de torture particulièrement pernicieuse : elle est réfléchie, méthodique, froide et extrêmement destructrice » et que replonger « dans cette usine carcérale à gérer la misère », C’est n’être qu’un matricule.

Parler de réinsertion dans ces conditions tient du souhait déconnecté de la réalité ou bien de la parfaite mauvaise foi. Combien de détenu-es vont s’en tirer et quand ? Combien de mesures supplémentaires pour encore punir ? Car il n’est pas question de soigner, de former, d’aider, il s’agit d’enfermer un peu plus, d’allonger les peines pour éviter les récidives… Ou bien de construire de nouvelles prisons car c’est un marché juteux ! Il n’y a qu’à voir ce qui se passe outre-Atlantique où les prisons sont privatisées.

Décidément, construire des prisons pour enrayer la délinquance, c’est comme construire des cimetières pour enrayer l’épidémie.