Immigration, racisme et conditions carcérales… Eduart. Un film d’Angeliki Antoniou

dimanche 27 septembre 2009
par  CP
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Angeliki Antoniou est née en Grèce. Comme Amos Gitaï [1] et Marco Puccioni (réalisateur de Riparo) [2], elle fait des études d’architecture, puis part en Allemagne où elle suit des cours à la Deutsche Film und Fernsehakademie Berlin.
Angeliki Antoniou travaille comme scénariste et réalisatrice depuis 1989 et vit entre Berlin et Athènes. Eduart [3] a remporté l’Antigone d’or du 29e Festival international du cinéma méditerranéen de Montpellier en 2007.

Directement inspiré par des rencontres et des entretiens avec un prisonnier albanais incarcéré en Grèce, le film se déroule entre les deux pays.
Raskolnikov moderne, Eduart est un jeune homme blessé. Élevé au sein d’une famille dominée par un père militaire, il a vécu une enfance et une adolescence dans un climat de violence et d’oppression. Avec deux amis, il rêve de quitter l’Albanie pour la Grèce et de former un groupe de rock. C’est ainsi que les trois garçons tentent le voyage en passant illégalement la frontière.

La neige et les loups… Un des garçons y laisse sa peau et les deux autres arrivent à Athènes où ils vivent d’expédients, de larcins, de relations homosexuelles tarifées… Jusqu’au drame. Eduart tue un homme.
Raflé et reconduit à la frontière albanaise, il retrouve sa famille et surtout sa jeune sœur dont il est très proche, mais son père le dénonce à la police pour un vol qu’il a commis des années auparavant. Commence alors son calvaire dans une prison albanaise que la réalisatrice filme à la fois avec un réalisme cru et une grande pudeur. Les images suggèrent, les regards sont parfois presque insoutenables, la violence est latente. Eduart, qui a toujours réagi à la violence par la violence, prend alors conscience, grâce à sa rencontre avec un médecin allemand, des autres et de lui-même.

Pendant deux ans, Angeliki Antoniou a visité et interviewé Eduart avant de construire un scénario sur l’itinéraire d’un homme perdu. Elle traite aussi de l’immigration clandestine, de la pauvreté, des faux-semblants de l’Europe des nantis, du racisme à l’égard des Albanais, de la peur, de la violence, de la misère et des rêves anéantis.

Angeliki Antoniou a tourné en Albanie et en Grèce. Or, en Albanie, il n’existe pas d’infrastructures cinématographiques et le casting a duré deux ans. Il fallait trouver le personnage d’Eduart et la prison…
Or trouver une prison pour un tournage dans les Balkans, c’est impossible : « Elles sont toutes pleines ! »

Il faut également souligner le travail exceptionnel de la bande-son du film et de la musique de Minos Matsas et Costas Christidis. Antigone d’or 2007 du festival international du cinéma méditerranéen de Montpellier, Eduart est indéniablement l’œuvre d’une grande réalisatrice et d’une femme de convictions. Espérons qu’Eduart d’Angeliki Antoniou soit prochainement distribué en France.

Christiane Passevant : Vos nombreux entretiens avec Eduart ont-ils été une base de la construction du scénario et du personnage principal du film ?

Angeliki Antoniou : Les entretiens ont été une aide considérable pour écrire le scénario. Mais, en même temps, ils ont représenté un problème : j’avais, en fait, trop de matière. Il fallait décider de ce que je gardais et de ce que j’abandonnais.
J’ai écrit quatorze versions différentes du scénario pour lequel deux dramaturges m’ont aidé, un États-Unien, Lewis Cole, et un Anglais, Jan Fleischer, de même qu’un écrivain serbe, Srdjan Koljevic. Ce qui a donné plus de cohérence au projet et a évité tout risque d’égarement au détriment de l’histoire. De la réalité, j’ai conservé le statut du père, qui est militaire, le fait que mon caractère principal soit voleur, déjà en Albanie, et qu’il ait tué. Le fait essentiel, son retour en Grèce pour se constituer prisonnier, est aussi inspiré de la réalité.
J’ai écarté l’idée de créer un personnage féminin lié à Eduart malgré le fait qu’il faille toujours une histoire d’amour dans les films états-uniens. L’un des dramaturges consultants voulait un personnage femme, mais l’autre n’était pas du même avis. Dans la réalité, Eduart n’avait pas de copine. D’ailleurs, aurait-il tué s’il avait eu ce type de relation ? Ce personnage fictif l’aurait attendu, il n’aurait pas été seul et l’histoire aurait été différente.

Christiane Passevant : Le personnage de la sœur, Natacha, est important dans le film. Existe-t-elle dans la réalité ou est-elle une création du film ?

Angeliki Antoniou : Elle existe réellement et est handicapée. Dans la vie, Eduart a trois sœurs, l’une est professeure et l’autre a inspiré la scène où Natacha lui apporte la Bible en prison, ce dont il se moque. Sa sœur préférée, celle qui est handicapée, l’a beaucoup aidé. Je me suis en fait inspirée des trois sœurs, surtout de celle dont il est très proche, pour construire le personnage de Natacha. J’ai évidemment changé les noms.

Larry Portis : Le film est d’une certaine manière psychologique et moraliste. Qu’avez-vous voulu dire exactement ? Est-ce un film sur la culpabilité et la rédemption ?

Angeliki Antoniou : Je n’ai pas pensé le film ainsi et je n’ai pas voulu délivrer de message. Pour moi, le film montre un être humain qui redevient humain. Je pense que les êtres humains peuvent changer, surtout les jeunes, dans certaines circonstances. S’ils peuvent s’ouvrir, accepter une aide, l’amour, ils peuvent sans doute changer. Eduart évoque évidemment le personnage de Raskolnikov dans Crime et châtiment de Dostoïevski.

Aujourd’hui, je crois que beaucoup de personnes sont coupables sans se sentir coupables. Elles tentent de trouver des moyens d’éviter tout sentiment de culpabilité en consommant, en ayant des relations sexuelles, en jouant, en misant et en se payant de bons avocats pour éviter les problèmes… Les politiciens et les responsables politiques des gouvernements tuent des gens et ne se sentent pas coupables pour autant. Dans le contexte actuel, ce geste d’Eduart acquiert donc une importance symbolique. C’est pourquoi j’ai réalisé ce film. Prendre conscience d’un crime passé et décider de l’assumer est rare. Connaissez-vous d’autres cas similaires ?

Larry Portis : C’est peu fréquent. Comment le personnage a-t-il perdu son humanité ?

Angeliki Antoniou : Son environnement en est la cause. Il est devenu comme un animal, dormant ici et là, mentant sans cesse, volant sa mère. À Athènes, il a vécu de larcins et il réagit instinctivement, sans aucun principe. Il retrouve son humanité quand il est à nouveau responsable, qu’il développe des sentiments à l’égard du médecin, de ses codétenus. Il veut alors se laver de cette culpabilité. Je pense qu’alors il redevient humain et veut payer pour son crime.

Larry Portis : Pensez-vous que, dans la société actuelle, les personnes manquent plus fréquemment d’humanité qu’auparavant ?

Angeliki Antoniou : Certainement. Les gens veulent vivre vite, ils se moquent des autres, de ce qui arrive à leurs voisins… Je pense que ce qui est lié aux sentiments, à l’empathie, à la solidarité, a disparu. L’économie libérale favorise cette situation d’indifférence. À Athènes, il y a vingt ans, les relations familiales étaient différentes. Aujourd’hui, personne ne veut des personnes âgées, ou des malades, ou des pauvres. Le fossé se creuse entre les riches et les pauvres. La vie est plus dure qu’autrefois. Le film veut aussi montrer la confrontation entre la vieille et la nouvelle Europe. C’est une réflexion sur ce problème. Beaucoup de personnes sont attirées par l’Europe, mais elles sont rejetées, traitées comme du bétail. C’est très dur pour elles qui viennent avec des espoirs et, finalement, elles réagissent avec agressivité à ce qu’elles subissent.

Larry Portis : Au retour de Grèce d’Eduart, le père a perdu son autorité, et son statut de militaire dans les bouleversements sociaux qui ont eu lieu en Albanie. Ce changement est-il emblématique dans le film ?

Angeliki Antoniou : C’est une longue histoire, l’Albanie est le pays le plus pauvre d’Europe. Pendant des années, le pays a vécu dans un système bien pire que le système soviétique. Le pays était fermé. La différence est énorme aujourd’hui, le pays n’est plus isolé. Mais, pour les personnes qui en sortent aujourd’hui, tout est étrange, en décalage. Elles ne connaissent rien de l’Europe. Elles sont libres, mais que faire de cette liberté ?

Larry Portis : La fascination du jeune Eduart pour le rock est-elle, pour cette raison, symbolique ?

Angeliki Antoniou : Oui, cette musique, c’est le rêve. Devenir une star du rock est son rêve. Les instruments utilisés par les trois amis pour faire leur musique en Albanie prouvent qu’il n’est pas possible d’y jouer du rock. Il faut aller ailleurs. En Angleterre, c’est trop loin. En France, en Allemagne, en Suisse, les contrôles sont trop sévères, mais on peut aller en Grèce à pied et les autorités sont moins strictes.

Larry Portis : La Grèce a besoin de main-d’œuvre bon marché.

Angeliki Antoniou : La Grèce en a besoin, mais y est hostile depuis les jeux Olympiques. En Grèce existe un sentiment de haine à l’égard des Albanais. Je ne comprends pas pourquoi. J’ai étudié à Berlin où j’étais moi-même étrangère et je n’ai pas été confrontée à de l’agressivité. J’étais certes éduquée, privilégiée, mais je n’ai jamais ressenti cette agressivité directe que les Grecs montrent aux étrangers et, en particulier, aux Albanais. Cela m’effraie.

Larry Portis : Surtout à l’encontre des Albanais ?

Angeliki Antoniou : À la base, je crois que la relation est compliquée. Les Grecs sont les « rois » des Balkans. La Grèce est plus riche que la Macédoine ou la Bulgarie… Elle appartient à la communauté européenne, a accueilli les jeux Olympiques, se développe et fait figure de pays riche dans la région. L’Albanie, pays pauvre, a de riches voisins, dépend de ces derniers, est un réservoir de main-d’œuvre bon marché et, finalement, représente le passé de la Grèce. Les Grecs étaient auparavant dans la même situation. Ils sont allés, en tant qu’immigrés, en Allemagne, aux États-Unis, en Australie, en Belgique et, aujourd’hui, ils ne veulent plus se souvenir de la pauvreté du passé. L’Albanie est en quelque sorte le miroir de leur passé. Les Albanais envient évidemment la Grèce, riche voisine.

Larry Portis : C’est en quelque sorte une culpabilité réprimée de la part des Grecs ?

Angeliki Antoniou : Je pense qu’il y a trente ans les Grecs étaient également traités de manière humiliante, avec des contrôles médicaux où ils attendaient, nus. Et maintenant ils appliquent le même traitement aux autres.

Larry Portis : Eduart a-t-il été distribué en Grèce et a-t-il provoqué des réactions ?

Angeliki Antoniou : J’ai subi des attaques racistes. Les critiques ont été excellentes en général. Le public a bien réagi, les intellectuels aussi. Mais la droite radicale s’est déchaînée contre le film. Nous avions un site Internet, mais, en trois jours, les attaques ont été si nombreuses — dans le style « Heil Hitler ! », ou des insultes sexuelles à mon égard, ou encore « Un bon Albanais est un Albanais mort ! » — que nous avons dû le fermer, après quelque 800 attaques de ce genre.
J’ai ensuite été interviewée par un journaliste de droite qui ne l’a pas mentionné au départ. J’ai d’abord répondu aux questions, puis j’ai compris qu’il était d’extrême droite et j’ai mis fin à l’interview. Les critiques, à droite, ont été évidemment très mauvaises, mais je dois dire que cela ne m’a guère touchée.
Un journal d’extrême droite a prétendu que j’avais reçu de l’argent de la télévision et du gouvernement grecs grâce à mes accointances avec les architectes de gauche. C’était stupide. J’ai poursuivi des études de cinéma à Berlin et des études d’architecture en Grèce, mais le critique a dit le contraire. Le film est une coproduction gréco-allemande.

Christiane Passevant : Que signifie l’image de l’amandier fleuri à la fin du film ?

Angeliki Antoniou : C’est un élément symbolique, je dirai même métaphysique. Deux éléments de ce type sont importants : le loup et l’amandier. L’amandier est l’espoir de la sœur. Natacha dit à Eduart : « Depuis que tu es parti, l’amandier ne fleurit plus » et, chaque jour, elle regarde l’amandier. Lorsqu’un matin l’amandier est en fleurs, elle est convaincue que son frère va mieux. C’est comme un message. C’est un peu superstitieux et en même temps métaphysique. Le frère et la sœur sont d’une certaine manière en relation télépathique. Quand Eduart décide de confronter son acte, il se purifie et l’amandier refleurit.
Au montage, je ne savais pas si j’allais garder cette scène, je l’ai montée puis retirée, mais le chef opérateur allemand a insisté pour la garder car il pensait que la scène représentait un espoir. Alors je l’ai écouté.

De manière similaire, le loup — qui attaque son ami au premier passage de la frontière — n’attaque pas Eduart la seconde fois, mais le sauve de la mort en le réveillant. La volonté d’Eduart, la force de sa décision font que le loup ne l’attaque pas. Les loups n’attaquent que s’ils sentent une faiblesse. Or, quand il revient en Grèce, Eduart est physiquement faible mais très déterminé.

Christiane Passevant : Comment s’est passé le casting ? A-t-il été difficile de trouver le comédien qui incarne Eduart ? Eshref Durmishi est originaire du Kosovo, avait-il un accent ? La langue a-t-elle été un problème ? Vous avez d’ailleurs déclaré qu’il était important de pouvoir communiquer avec le personnage principal...

Angeliki Antoniou : Eshref Durmishi est albanais du Kosovo. Il parle allemand avec un fort accent, mais très bien l’anglais et le serbo-croate. Cela a été une chance, car je cherchais le personnage depuis presque deux ans.

Christiane Passevant : Eshref Durmishi était-il comédien ?

Angeliki Antoniou : Il sortait d’une école lorsque je l’ai rencontré. Je dois dire que, pour trouver le personnage, je suis allée à Tirana, Pristina, Tetovo, Skopje… J’ai même cherché en Grèce et j’ai pensé engager un non-comédien. Mais je crois que cela aurait été très difficile, le rôle est central et porte le film. J’ai finalement eu de la chance.
J’ai rencontré Eshref Durmishi lors d’une de mes dernières tentatives pour ce casting. Au début, je n’y ai pas cru, il ressemblait trop à Johnny Dep. Je lui ai demandé de découvrir son visage et… il était le personnage.
J’ai d’abord craint les difficultés de faire jouer un comédien inexpérimenté avec d’autres comédiens confirmés. André Hennicke, le médecin allemand, est très connu en Allemagne . En fait, il a beaucoup aidé Eduart.

Christiane Passevant : D’où vient le codétenu qui, en prison, dit à Eduart qu’il a le look d’un rocker ? C’est aussi un très bon comédien.

Angeliki Antoniou : J’ai trouvé ce comédien en quelque sorte au bout du monde. Je voulais un personnage d’Albanais, plutôt corpulent, et ce n’est pas facile de trouver quelqu’un de ce genre en Albanie. Ils sont tous maigres car ils n’ont pas grand-chose à manger. Je suis donc allée à Skopje pour un casting. Ce garçon vient de Tetovo, une ville située à trois heures de route de Skopje. D’habitude, je fais jouer une scène du scénario pour l’interprétation, mais cela n’a pas été possible car il devait rentrer en bus.

Nous sommes donc allés à Tetovo avec le producteur et un traducteur. Quand nous avons répété avec ce jeune homme, mon producteur, qui filmait avec une caméra vidéo, m’a dit : « Si tu ne prends pas cet acteur, je ne fais pas le film. » Nous l’avons tous les deux trouvé très bon. Après la répétition, il nous a offert des gâteaux faits pas sa mère. Une semaine après, je l’appelais pour lui donner le rôle en lui demandant de ne surtout pas perdre de poids. Il était soulagé car il était persuadé que je lui demanderais de suivre un régime.

Larry Portis : Dans le film, le symbolisme est présent, mais il n’est pas vraiment question de religion. Pourtant, la religion est importante pour la population grecque ?

Angeliki Antoniou : Dans la prison albanaise, il y a la présence du prêtre français qui invite les détenus à venir « communiquer avec Dieu ». Pour moi, cela représente l’absurdité.
En prison, les détenus sont catholiques, protestants, orthodoxes. Les missionnaires viennent en Albanie pour endoctriner les prisonniers. Je n’avais pas l’intention de faire allusion à la religion dans ce film. Mais quand Natacha apporte à Eduart une Bible qu’il refuse de lire, j’ai pensé que cela pouvait être un premier élément de réflexion par rapport à son crime qu’il nie et a toujours nié. Quand Eduart demande au médecin allemand s’il croit en Dieu, celui-ci répond : « Si cela peut aider les gens à mourir ou à ressentir moins de culpabilité, pourquoi pas ? » Pourquoi pas ne signifie pas avoir la foi ou qu’il existe un dieu. Cette réponse vient d’ailleurs d’un orthodoxe connu en Albanie pour ses actions en faveur de l’école et de la médecine.

Larry Portis : La culpabilité, la rédemption, ce que signifie être humain, tout cela peut être compris sans la religion.

Angeliki Antoniou : J’ai contacté un missionnaire au début de la production. Je savais qu’ils étaient nombreux à visiter les prisons et j’ai donc voulu rencontrer un missionnaire états-unien qui vit en Allemagne. Je m’en suis inspirée pour l’approche psychologique du docteur Hermann, mais pas du tout d’un point de vue religieux. La psychologie et la religion aboutissent parfois à des résultats semblables. Cela permet de dépasser les problèmes, mais les uns croient en Dieu et les autres non.

Christiane Passevant : Et le prêtre du film français ?

Angeliki Antoniou : Dans ces pays, plusieurs religions et nationalités se croisent. Comme je mettais en scène un médecin allemand, j’ai choisi un prêtre français. En Albanie, tout est mélangé, prêtres orthodoxes, catholiques, protestants, mais ce sont surtout les catholiques et les protestants qui visitent les prisons.

Christiane Passevant : La détention d’Eduart en Albanie correspond-elle réellement à une période de grande tension politique dans le pays ? Ou bien est-ce de la fiction ?

Angeliki Antoniou : C’est la réalité. Dans le film, on voit des extraits des actualités télévisées. C’est la réalité. Cela a été très dur en Albanie.

Christiane Passevant : La rébellion de la prison, l’ouverture de la prison, est-ce fondé sur les entretiens d’Eduart ?

Angeliki Antoniou : Non, pas exactement. Eduart était détenu dans une première prison qui a brûlé, les prisonniers ont alors été transférés dans une autre prison dont les conditions de détention étaient encore plus pénibles. Puis les prisons ont été ouvertes. Contrairement au film, Eduart n’est pas retourné tout de suite en Grèce. Sa décision a pris plus de temps que dans la fiction.

Larry Portis : Le film transcende en quelque sorte le sentiment de culpabilité. Au-delà du film, pensez-vous que les populations vivant dans les pays occidentaux — par exemple en France, aux États-Unis ou en Grèce — sont, d’une certaine manière, complices de ce que font subir leurs gouvernements à d’autres populations, par exemple en Palestine, en Irak… Sommes-nous, tous et toutes, coupables ?

Angeliki Antoniou : Oui, définitivement, nous sommes coupables. Mais nous l’oublions la plupart du temps. Nous n’assistons pas aux horreurs commises et nous pensons que cela ne nous arrivera jamais. Le danger est à la porte, mais nous refusons de voir la situation. Nous ne faisons rien contre ces guerres, contre la violence… Il n’y avait pas d’armes chimiques en Irak. Saddam Hussein était, certes, un dictateur, mais de quel droit les États-Unis ont-ils envahi le pays pour apporter la démocratie ? Qui sont les États-Unis pour prétendre détenir la démocratie ?

Je pense que l’Occident est coupable. Nous ne faisons rien et pourtant nous pouvons faire bouger les choses. Si toute une population manifeste dans la rue contre ces politiques menées par des Bush, Blair ou Sarkozy, elle est un contre-pouvoir. Ces politiques font peur : qui utilise la violence récolte la violence.

Je sais que l’Europe ne peut accueillir tous les étrangers, mais il n’empêche qu’une main-d’œuvre de 20 millions de personnes y est nécessaire, car la population européenne vieillit. Donc, pourquoi toute cette violence, ce racisme ? Pourquoi cette propagande antialbanaise en Grèce ? Pourtant, le pays profite bien d’une main-d’œuvre sous-payée. Cette attitude est totalement hypocrite, et d’ailleurs la majorité des gens ne connaissent ni l’Albanie ni sa population. Nous avons tourné en Albanie et tout le monde a été hospitalier, ouvert et amical. Le pays est magnifique.

Christiane Passevant : Dans le film, la lumière est très belle. Qui est le chef opérateur ?

Angeliki Antoniou : C’est un des meilleurs en Europe, Jürgen Jürges, qui a fait l’image de certains films de Fassbinder et de Michael Haneke.

Larry Portis : Vous êtes architecte de formation. Existe-t-il un lien entre cette discipline et la construction d’un scénario de film ?

Angeliki Antoniou : Il existe en effet un lien important, et un soutien. Étant jeune, j’ai voulu être comédienne et, devant le refus de mes parents, j’ai choisi la peinture. Et finalement j’ai étudié l’architecture. Après mon diplôme, j’ai travaillé quelques mois et je suis partie à Berlin où j’ai étudié le cinéma.

Quand j’ai commencé à travailler dans le cinéma, j’ai compris le lien existant entre monter un film, le réaliser et construire un immeuble. Il y a de nombreux parallèles. Cela commence de la même manière avec une feuille blanche. Un exemple, pour Eduart, la prison est un décor. Et là mes connaissances ont été utiles. Tout le monde croit que le film a été tourné dans une prison. Il s’agit en fait d’un vieil hôpital.

Christiane Passevant : La scène du viol d’Eduart est extrêmement dure, mais en même temps il n’y a aucun voyeurisme. Et je me demande si un réalisateur aurait tourné cette même scène sans être voyeur ?

Angeliki Antoniou : Beaucoup d’hommes m’ont dit avoir détourné les yeux de l’écran au moment de cette scène, des femmes aussi d’ailleurs. Je dois avouer avoir hésité à diriger cette scène. La nuit qui a précédé le tournage, j’ai appelé le monteur pour avoir son avis. Était-il nécessaire de tourner cette scène ? Il pouvait y avoir de la violence, mais sans le viol. Il m’a répondu que cette scène faisait partie du scénario et que je devais la tourner. C’est malheureusement la routine en prison.
Alors, j’ai bu une bouteille de vin et j’ai fumé un paquet de cigarettes. Le lendemain, au moment de filmer la scène, je me suis posé la question de la représentation du viol d’un homme. Mais un viol est un viol, qu’il s’agisse d’une femme ou d’un homme. C’est une extrême violence, d’autant que personne n’intervient pour aider Eduart par crainte des violeurs. J’ai travaillé par association, j’ai montré les visages, celui d’Eduart, des violeurs et les visages détournés des prisonniers témoins de la scène. Je n’ai jamais montré les corps. Il n’y avait aucun voyeurisme, seulement la violence.

Christiane Passevant : Le sentiment d’humiliation est intense.

Angeliki Antoniou : Dans le regard, dans le geste du violeur, c’est le mépris : « Voilà, je t’ai baisé. Je t’ai eu. »

Christiane Passevant : Le public du festival a vivement réagi à cette scène, même si effectivement le viol est courant en prison.

Angeliki Antoniou : Le film est très dur, mais les films états-uniens présentent bien plus de violences et de brutalités.

Christiane Passevant : Oui, mais le film est très proche de la réalité. La violence est sans fioriture, sans un quelconque érotisme.

Angeliki Antoniou : Certainement, c’est ce que j’ai voulu. Sur la question de genre à propos de la réalisation, je crois qu’Almodovar peut avoir une approche féminine de ce type de scène.

Christiane Passevant : Quelle est la partie du film que vous préférez ?

Angeliki Antoniou : La partie du film que je préfère, c’est la scène onirique dans l’hôpital. Les parents d’Eduart, quand ils ont vu le film, n’ont pas compris cette scène. Ils ont pensé que l’hôpital était un asile de fous. C’est peut-être à cause des sous-titres.

Christiane Passevant : Êtes-vous toujours en contact avec le prisonnier qui a inspiré Eduart ? Et avec sa famille ?

Angeliki Antoniou : J’ai gardé le contact, mais les autorisations de visite ont été difficiles à obtenir ces cinq derniers mois. Après le visionnage du film, la famille d’Eduart éprouvait de la honte à cause du viol. En Albanie, le viol est tabou et il vaut mieux être tué que violé. Ils ont pensé qu’Eduart avait été violé mais le leur avait dissimulé. Ce n’est pas le cas. J’ai expliqué que c’était une fiction et non un film documentaire, qu’à aucun moment je n’avais dévoilé son nom. Je l’avais protégé, mais, pour eux, il était difficile de comprendre la différence entre fiction et documentaire.
J’ai donc été obligé d’expliquer la vérité à Eduart.

Durant ma recherche sur le crime, j’ai découvert, à ma grande surprise, que la victime était un cousin de mon père . Et je me suis demandé si j’allais faire ce film ou pas. Je n’ai jamais parlé de cela en Grèce, car j’ai pensé que c’était trop personnel. Quand j’ai commencé le travail sur le scénario, mon frère m’a remis l’article d’un journal dans lequel la victime ou son assassin n’étaient pas nommés. Et j’étais fascinée par l’histoire de ce jeune Albanais ayant franchi la frontière pour se constituer prisonnier auprès des autorités grecques. Peu à peu, j’ai fait les recoupements et j’ai compris.

Je n’ai pas connu la victime. Je l’ai sans doute vue quelques fois lorsque j’étais adolescente, mais sans réellement le connaître.
Je n’ai pas parlé de cela à Eduart parce que je voulais d’abord savoir s’il se repentait réellement de son geste. J’ignorais que ce cousin de mon père, qui avait 70 ans, était homosexuel. J’avais besoin de m’assurer de la sincérité d’Eduart avant de poursuivre ma recherche en Albanie. À l’occasion de l’une de ses sorties, je lui ai dit la vérité et cela a été un soulagement pour moi.

Christiane Passevant : Pouvons-nous le mentionner ?

Angeliki Antoniou : Oui. Eduart connaît la vérité à présent. Je ne voulais pas en parler auparavant pour le protéger. J’ai d’ailleurs craint un rapprochement possible lorsqu’un journal a publié une dizaine de pages sur lui. Et, bien qu’ayant changé son nom, j’avais peur que la famille de la victime ne l’apprenne. Eduart a aujourd’hui 36 ans et doit encore purger une peine de huit ans. Il s’occupe d’animaux dans le Péloponnèse. Il lit Nietzsche, Platon et veut reprendre des études. C’est une très bonne personne. Il n’a pas voulu accepter d’argent pour le film et m’a fait entièrement confiance.

Christiane Passevant : Le film sera-t-il distribué en Europe ? Et quels sont vos projets de films par la suite ?

Angeliki Antoniou : Eduart est sélectionné comme film étranger (Grèce) pour les oscars. Plusieurs festivals l’ont également programmé en compétition.

Concernant les projets, je voudrais tourner quelque chose de plus « doux », si j’en suis capable. Tous mes films traitent de sujets difficiles et sont politiques aussi. Après tous ces incendies en Grèce et en Espagne, je crois que nous sommes responsables de ce qui arrive à la nature. À trois reprises cette année, la Grèce a connu des vagues de canicule comme jamais auparavant. Et j’ai pensé tourner un sujet sur ce problème. Les feux sont allumés intentionnellement. Pourquoi ? Pour des questions immobilières, donc encore une fois pour des histoires de profit et d’argent.

Cet entretien avec Angeliki Antoniou a eu lieu durant le festival du cinéma méditerranéen, le 29 octobre 2007. Le film a obtenu l’Antigone d’or 2007.

(Introduction, transcription et notes de Christiane Passevant.)


[1Amos Gitaï a réalisé, entre autres films, la trilogie de la Maison : House/la Maison (1980), Une maison à Jérusalem (1998) et News from Home/News from House (2006). Voir Divergences n° 6, mars 2007.

[2Riparo de Marco Puccioni (Italie/France, 2007, 1 h 40 mn) a été présenté en avant-première du 29e Festival du cinéma méditerranéen de Montpellier. Un entretien avec Marco Puccioni paraîtra prochainement dans Divergences, notamment sur la situation actuelle du cinéma italien.

[3Eduart d’Angeliki Antoniou (Grèce/Allemagne, 2006, 1 h 45 mn).