Entretiens avec Smaïn. Cité Pablo Picasso d’Anna Pitoun

Christiane Passevant
vendredi 9 avril 2010
par  CP
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La banlieue. Des tours posées là, comme un jeu de cubes. Le décor est planté, très graphique, artificiel et presque angoissant. Les fenêtres… des yeux, des larmes ? Zoom avant, on suit la caméra dans une des tours.

Intérieur jour. Smaïn est devant la télé qui diffuse les images du défilé du 14 juillet.

Entretiens avec Smaïn. Cité Pablo Picasso, documentaire d’Anna Pitoun [1].

Smaïn regarde l’objectif et raconte son enfance dans une cité provisoire,
rue Gutenberg, à Nanterre, où il est né.
Enfant d’une famille nombreuse, le père marocain. Il décrit
la vie dans cette banlieue, le déménagement à la cité Pablo Picasso, la baignoire et le confort et le rêve après la cité provisoire et les conditions précaires… Changement de vie, mais le racisme, la discrimination et les idées toutes faites gâchent le tableau idyllique de la petite famille. Le rejet par les Français des quelques familles de la cité se matérialise par des pétitions :
« ils voulaient pas de nous, ils disaient qu’on était sales, ils ont fait une pétition pour qu’on se tire. Au final, c’est eux qui se sont tirés. »

Les années d’adolescence, l’absence d’intérêt pour les cours et les filières qu’on lui propose, l’échec scolaire, puis le deal au pied des tours, les parents désemparés, le chômage, la drogue qui tue les frères, l’absence de projet, de futur, la violence, la prison.

La prison où il se révolte contre la fatalité de l’enfermement. Pas question de s’enfermer lui-même dans une spirale de la destruction, comme si naître fils d’immigré et en banlieue ne pouvait qu’aboutir à la taule, être victime du sida
ou bien de la violence.

Aujourd’hui, il est « intégré », comme on dit, dans le monde du travail,
il a même obtenu une certaine reconnaissance… Mais les espoirs et les rêves ? Smaïn, lucide, analyse sa vie, son environnement et les règles d’une société inégalitaire…

Une chose est certaine : « Ça n’ira pas de mieux en mieux. »

Anna Pitoun [2] : Smaïn était mon voisin. Et ce film est né d’une colère que j’avais à l’égard de la stigmatisation permanente qui pèse sur les banlieues et les jeunes qui y habitent. Une stigmatisation très puissante véhiculée par des hommes politiques et les médias qui n’ont jamais vraiment mis les pieds dans les banlieues sauf pour y faire quelques images. Chaque fois que des reportages télévisés montrent des images des banlieues et qu’ils prétendent donner la parole aux jeunes des banlieues, les interviews se font dans les halls, au pied des escaliers, dans les courants d’air… Mais qu’est-ce que tu veux qu’ils racontent les gars ? Cette stigmatisation a fini par construire une image négative, mais aussi une réalité qui correspond à une déprime, à une dépréciation de soi-même. Quand tu passes du temps avec les gars de la cité, au pied des tours, et que tu discutes avec eux, tu as d’abord droit au vernis « je deale, je m’éclate, j’me fais de la thune, je nique la société, etc… », mais si tu leur parles plus longuement, il y a évidemment autre chose qui sort.

Depuis dix ans, je suis en colère par rapport à la mise en place de lois, mais il y a aussi les petits détails. Quand, en 2005, Sarkozy emploie ce mot « racaille » à Argenteuil, c’est hyper grave. Qu’entre nous, on se traite de racaille c’est une chose, mais qu’un homme public — qui va devenir président de la République — emploie ce mot, cela a une signification très grave qui entre dans les cœurs. Ce n’est pas seulement une polémique médiatique, mais les gars se le prennent de plein fouet ce mot. Et ce que j’ai aimé avec Smaïn, c’est qu’il a accepté de dire ce que cela produit au fond.

Pendant des années, il a dealé, et pendant des mois, il a fait de la prison, ses frères ont consommé de l’héroïne, ils en sont morts… Ils sont douze frères et sœurs et quand la crise arrive, le père perd son boulot et d’un coup, il n’y a plus de revenus… Il a accepté de raconter ce que cela fait de vivre cela. Évidemment, il a été délinquant, mais que se passe-t-il derrière tout cela ? Quelles sont les raisons de ce vécu ? Et le film a ce format de long entretien parce que je ne voulais plus de ces images de cassages, de castagnes, de casquettes. J’avais seulement envie qu’il se pose devant la caméra, et moi avec lui, pour prendre le temps de parler et de comprendre pendant un an, deux ans… Qu’on se donne des rendez-vous pour qu’il raconte son parcours, maintenant qu’il ne deale plus, qu’il bosse, aller le chercher à la sortie du boulot ou de le rencontrer dans ses pauses.

Il travaille à la Défense, c’est à côté de son domicile, mais en même temps tu vois le grand écart qu’il fait ! Entre la cité de Nanterre et les immeubles de la Défense, c’est à peu près quatre minutes à pied, tu passes d’une tour à l’autre…

Christiane Passevant : Tu as filmé les tours de la cité et celles de la Défense de la même manière, en contre-plongée, mais si l’on saisit la similitude des bâtiments, ce n’est pas exactement le même style.
Smaïn a une trentaine d’années et le regard lucide qu’il porte sur la situation, celle de son père d’abord venu travailler seul en France, et ensuite sur l’installation d’une famille immigrée, la sienne, en France, est remarquable. Il décrit le racisme ordinaire, la xénophobie, l’école au rabais et le retour, pour les vacances, au Maroc que les enfants ne connaissent pas vraiment et son récit est à la fois simple, critique et très touchant. Et il y a une analyse très profonde du fait d’être immigré, ou considéré comme tel bien qu’il soit né en France.

Anna Pitoun : Cela a représenté un vrai travail pour que Smaïn parle, qu’il accepte d’être filmé et que sa parole soit transmise. Il me posait toujours des questions sur la valeur de sa parole et sur qui cela pouvait intéresser. Et moi, je le poussais à raconter son histoire. Ce n’est sans doute pas non plus pour rien que l’INA a accepté de produire le film, parce que soudain
il a parlé et cela a donné les trente dernières années de l’histoire de la banlieue. J’ai lu beaucoup de textes de sociologues et Smaïn évoque tous les problèmes qu’ils décrivent, tranquillement, sans esprit revanchard, sans pathos. Il raconte simplement l’immigration, lorsque les autorités permettent le regroupement familial, puis les lois des années 1970 qui veulent mettre un point d’arrêt à l’immigration, la naissance des enfants en France, une génération qui change de continent, de culture, l’évolution des enfants, la transition d’un monde à l’autre. La question qui se pose pour Smaïn, qui est né en France, c’est : dans quelles promesses il a été élevé ici ? Dans quelles promesses ces jeunes des banlieues ont grandi ?

Il y a des films sur le sujet, ceux de Yamina Benguigui [3], qui racontent l’espoir de ces familles pour leurs enfants qui feront leurs études en France, et Smaïn est porteur de cet espoir. Depuis la cité de transit jusqu’à un HLM, qui est luxueux aux yeux de la famille, leur installation qui est une fête dans les années 1970. Il décrit tout cela et quand on voit le résultat aujourd’hui, on se demande ce qui s’est passé. Qu’est-il arrivé en trente ans pour que ces jeunes se disent qu’il n’ont rien à faire dans cette société ? C’est ce paradoxe qui a provoqué ma rage. Quand tu te balades dans les cités, dans les halls et que tu vois ces jeunes mecs qui « tiennent les murs » comme on dit, qui sont en forme, qui ont une tchache pas possible parce qu’il passe leurs journées à vanner et que le mental va bien, tu constates un immobilisme navrant. Il se dégage le sentiment que quoiqu’ils fassent ça ne donnera rien parce qu’ils ne font pas partie de la société française, pas partie du groupe et qu’ils n’en n’ont rien à foutre.

J’ai eu l’impression d’assister en direct à ce que les sociologues appellent le retournement du stigmate. Lorsque l’on stigmatise un individu en le traitant de « caïra », il répond « d’accord, j’suis une "caïra" et j’vais te
niquer ! ». On les a traité de racaille et ils ont répliqué en disant : « vous nous traitez ainsi, hé bien nous allons devenir de la racaille ! » Cela, tu le lis dans les études de sociologie, mais je le vis en direct et j’ai envie de leur dire de ne pas leur faire ce plaisir. J’ai vécu à Nanterre et j’ai fait
des études universitaires, mais nous ne sommes guère nombreux/ses à avoir été à l’université. Et cette façon de stigmatiser toute une jeunesse, c’est ce qui m’a mis la rage et m’a donné l’envie de donner la parole à
ces jeunes. On les appelle les casquettes, mais il fallait qu’ils parlent,
qu’ils racontent une réalité et ce qu’a produit cette stigmatisation. J’ai d’abord fait une quinzaine d’interviews, mais faire du cinéma c’est compliqué, c’est une histoire de temps et finalement j’ai gardé une seule parole qui était tout aussi forte.

Le documentaire d’Anna Pitoun, Entretiens avec Smaïn. Cité Pablo Picasso,
est diffusé en France dans le circuit des cinéclubs, il sera programmé sur une chaîne du câble cette année (2010). Un DVD est prévu prochainement et peut-être un passage sur une chaîne hertzienne.


[1On se souvient du documentaire Kings of the World, coréalisé par Anna Pitoun, Valérie Mitteaux et Rémi Rozié qui sont venus nous en parler dans les Chroniques rebelles. Une road Movie pas comme les autres, tournée aux Etats-Unis pendant les élections présidentielles de 2004.

[2Extrait d’un entretien avec Anna Pitoun sur Radio Libertaire, dans l’émission des Chroniques rebelles, le samedi 5 décembre 2009.

[3Réalisations de Yamina Benguigui : 1998 : Mémoires d’immigrés, l’héritage maghrébin (1998). Le Jardin parfumé (2000). Inch’Allah dimanche (2001). Le Plafond de verre / Les Défricheurs (2005). 9/3 mémoires d’un territoire (2008). Aïcha (2009).