Femmes à la caméra. Une "révolution du regard" ?

Christiane Passevant
dimanche 4 juillet 2010
par  CP
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8 mars, journée des femmes… Histoire de se souvenir ?

Une journée… Pour tant de revendications qui semblent parfois rester lettre morte si l’on mesure le travail qu’il reste à faire pour approcher, sinon parvenir à des rapports égalitaires entre les hommes et les femmes.

L’un des points les plus graves est évidemment les violences exercées sur les femmes. Les chiffres sont terribles : tous les trois jours, en France, une femme meurt sous les coups de son partenaire. L’Assemblée nationale vient d’adopter une proposition de loi sur les violences faites aux femmes qui instaure la création d’une « ordonnance de protection » des victimes, mais reste à savoir si les conditions d’application de cette ordonnance permettront réellement de protéger les femmes victimes de maltraitance — 156 femmes décédées en 2008 —, car les violences sont insidieuses. Et souvent l’on blâme les victimes des violences qu’elles subissent. Le processus est bien connu.


Nadia Bouferkas, réalisatrie de Li Fet met.

Les accords sur l’égalité des salaires n’a pas eu l’influence escomptée sur les différences salariales en défaveur des femmes, ni d’ailleurs apporté de bouleversement notable quant au « plafond de verre » qu’une femme dépasse rarement pour obtenir un poste à responsabilités dans une entreprise. Les mentalités ont du mal à évoluer et la « galanterie » en est encore à remplacer, dans les esprits, le respect de l’autre. Les différences de genre sont un fait de société, acceptées parce qu’intériorisées, et il faudra encore bien des années de lutte pour l’égalité des droits et beaucoup de vigilance contre une régression latente, mais imperceptible pour les jeunes générations qui jugent pour acquis les droits obtenus moins de quatre décennies auparavant. Il faut garder à l’esprit que la division des rôles sexués fait partie des conditions nécessaires à la domination et à l’exploitation.

La marchandisation des corps en est l’un des aspects quotidiens et banalisés. L’image imposée dès l’enfance, notamment grâce aux jouets, à la pub, à la télé, au cinéma, formate les esprits, dessine les désirs et les fantasmes, forge les rapports en conformité avec les règles sociales en vigueur et annihile peu à peu toute ébauche d’autonomie ou de volonté d’altérité.


Michèle Rollin, réalisatrice de nombreux films libertaires.

L’image est un enjeu majeur dans nos sociétés et sa place semble plus que jamais prépondérante dans un monde communication qui nous est proposé comme la finalité du progrès. Dans ce contexte, la question du genre et des rôles assignés par avance joue un rôle déterminant, le plus souvent au plan subliminal. Comment expliquer d’ailleurs la réaction hostile des femmes qui, repliées sur une attitude de "gardiennes du temple", défendent et justifient des comportements sexistes ou s’esclaffent
devant les tentatives de féminisation de la langue ? L’habitude fait force de loi et le manque de sensibilisation aux conséquences directes et indirectes fait le reste. Les femmes sont enfermées et s’enferment aussi dans une suite de traditions et de comportements sans en mesurer la portée sur les inégalités qui en découlent.


Angeliki Antoniou, réalisatrice de Eduart.

On comprend mieux alors que se réapproprier son corps passe également par la réappropriation de son image. Les femmes, en se dégageant « des figures sexistes stéréotypées, proposent une démarche politique d’autoreprésentation et créent des images qui leur sont propres et non pas imposées par un modèle masculin. » Les femmes qui, traditionnellement, ont toujours été devant l’objectif, passent derrière celui-ci pour témoigner, diriger, choisir un cadre, une lumière, une mise en scène et en espace. Du statut d’objets, elles deviennent sujets dans la réalisation. D’où l’importance du cinéma féministe et militant des années 1970 qui a marqué un tournant décisif dans cette réappropriation de l’image, car « depuis 40 ans, puissant outil de contre-pouvoir, la caméra accompagne aussi les femmes dans leur quête d’identité individuelle et collective. »


Carole Roussopoulos

Au Forum des images vient d’avoir lieu, à l’initiative d’Hélène Fleckinger [1], un premier cycle de rencontres cinématographiques et de débats autour de ce cinéma militant qui a participé à la lutte pour les droits des femmes et contre les discriminations. Sous le titre quelque peu provocateur — et clin d’œil — de “Je suis une femme, pourquoi pas vous ?”, il a été proposé de (re)découvrir « les luttes féministes des années 1970, leur vitalité et l’actualité de leurs questionnements jusqu’à nos jours. »

À travers dix séances de projections, des rencontres et un colloque, la manifestation a permis de prendre conscience de l’intérêt de ce mouvement et, comme l’a souligné Agnès Varda, « il faut que le cinéma aille plus vite que les moeurs, que les femmes inventent leur propre futur, en modifiant leur propre représentation ».


Carole Roussopoulos

Les femmes s’emparent de la caméra, « donnent forme aux images d’oppression pour s’en affranchir et rêvent des images utopiques pour les réaliser. » Alors une « révolution du regard » ? Certainement, car si le mot est fort, il décrit bien la progression de ce regard sur les discriminations. Il suffit de prendre l’exemple d’une cinéaste qui vient de nous quitter, Carole Roussopoulos [2], et de ses 150 films pour comprendre l’importance même encore indiscible de ces productions/réalisations. Carole Rousspoulos qui expliquait lors d’un entretien : « Si j’essaye encore et toujours de donner la parole à des personnes qui transforment les choses, à titre individuel ou collectif, mon travail n’a pas du tout la prétention de régler un problème ou d’en donner une analyse exhaustive. Ce sont des moments de sincérité qui dénoncent parfois mais qui mettent en lumière le courage et la générosité d’individus qui font l’histoire, une autre histoire. » [3]

Merci pour cette initiative et souhaitons que ce projet de rencontres cinématographiques ait des suites tout au long de cette année 2010 et au-delà.


[1Hélène Fleckinger est notamment l’auteure de « Y’a qu’à pas baiser. » in Une histoire du spectacle militant. Théâtre et cinéma militant 1966-1981, sous la direction de Christian Biet et d’Olivier Neveux, 2007, éditions de l’Entretemps. Elle prépare un ouvrage sur le cinéma féministe et la représentation des femmes dans le cinéma qui, basé sur ses recherches, est une contribution originale en France. Elle est aussi responsable du fonds cinématographique de Carole Roussopoulos et présidente de l’association pour la préservation et la diffusion de ses films. www.carole-roussopoulos.com

[2Sur le site de Carole Roussopoulos — www.carole-roussopoulos.com —, voir sa filmographie complète, des images, des textes, des entretiens…

[3« Donner la parole à celles et ceux qui ne l’ont pas eue », entretien avec Carole Roussopoulos par Hélène Fleckinger, in Une histoire du spectacle militant. Théâtre et cinéma militant 1966-1981, op. cit.


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