Louise Michel, la rebelle de Solveig Anspach

dimanche 4 juillet 2010
par  CP
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Louise Michel, la rebelle, le film, nous étions nombreux/ses à attendre sa sortie. Louise Michel l’irréductible — auteure de la Grève, du Coq rouge, de Nadine [1], de poèmes, celle qui disait « le pouvoir est maudit, c’est pour ça que je suis anarchiste » — enfin sur le petit écran et dans les salles à partir du 7 avril. Cela signifie que cette femme, cette anarchiste et les idées qu’elle a toujours défendues, devient accessible à un large public qui ignore tout de sa vie, de son itinéraire politique, de son combat libertaire et de sa quête de justice sociale. De Louise Michel, le public ne connaît que le nom — il y a la station de métro, un collège, et la statue du jardin de Levallois-Perret —, mais rien de la révolutionnaire et de la résistante infatigable et déterminée.

« Quand on m’a proposé de réaliser ce film sur Louise Michel, je dois avouer que j’ignorais tout d’elle » déclare Solveig Anspach [2] avant la projection en avant-première de Louise Michel, la rebelle, devant une salle comble. À voir l’émotion et l’effacement de la réalisatrice devant ce très beau portrait de la révolutionnaire, il est clair que ce projet et le tournage du film ont été une expérience marquante, pour la rencontre avec le personnage de Louise et la population canaque. Que reste-t-il de la mémoire de Louise Michel depuis sa déportation en Nouvelle-Calédonie et de son engagement auprès des Canaques ? Le tournage sur les lieux de déportation a fait renaître la mémoire de cette femme anarchiste exceptionnelle, mais aussi le lien à cette période douloureuse de la colonisation de l’île. Solveig Anspach a d’ailleurs déroulé l’œuvre d’un artiste canaque représentant Louise Michel devant le public avant la projection du film.

La déportation de Louise Michel, entre 1873 et 1880, forme la trame de l’histoire et, parallèlement au récit des conditions de vie au bagne, le film dévoile les méfaits de la colonisation, l’expropriation des terres, le déni de la culture canaque, les massacres perpétrés à l’encontre des populations autochtones et le décalage entre le discours « civilisationnel » du colonisateur et la réalité. Cet aspect de la lutte anticoloniale de Louise Michel est sans doute moins connu et s’inscrit dans une période où les désaccords ont divisé les communards. Certains ont en effet collaboré avec l’armée française pour réprimer la révolte des Canaques, ce qui signifiait passer du côté des tortionnaires et abandonner les principes d’égalité et de liberté portés par la commune de 1871.

Une très belle scène montre Louise allant à la rencontre de la population canaque, tentant de communiquer avec les quelques mots appris et partageant un repas sur la plage. Son engagement pour l’éducation et l’émancipation, son désir d’apprendre, de connaître l’Autre, son ouverture d’esprit, sa générosité et sa fidélité aux principes libertaires font d’elle un personnage hors du temps et des conventions, et très certainement ancré dans une réalité actuelle, comme l’a souligné le producteur du film, de même que la réalisatrice : « ce qui est passionnant avec Louise Michel, c’est que c’est une femme totalement moderne, à l’écoute du monde qui l’entourait, des gens et de la nature ».

La scène finale, dans la salle de classe de Nouméa, est importante : en quelques mots Louise refuse d’entériner les inégalités et la hiérarchie imprimées dans les esprits dès l’enfance et, très pédagogue, elle explique pourquoi. Cette scène fait penser à celle du film espagnol, Nosotros Somos asi (1936) [3], dans lequel des enfants, également dans une salle de classe, expliquent les différences sociales, la hiérarchie et l’oppression que génère un système inégalitaire.

Que le film de Solveig Anspach — à la fois populaire et d’auteur — sorte maintenant n’est pas anecdotique. Il a fallu sept ans pour monter la production et avoir les moyens cinématographiques de le réaliser en Nouvelle-Calédonie. Louise Michel, la rebelle, c’est la canaille, les classes dangereuses, la racaille qui tient bon face à la brutalité étatique et à l’injustice sociale et qui pose la question de la responsabilité dans une société de la misère et de la violence :

« Eh bien, oui, j’en ai vu des bandits et des filles.

Et je leur ai parlé. Croyez-vous qu’ils soient nés

Pour être ce qu’ils sont et traîner leurs guenilles

Dans le sang ou la fange, au mal prédestinés ?

Non, vous les avez faits, vous pour qui tout est proie,

Ce qu’ils sont aujourd’hui. [4] »

C’est la détermination de Louise qui donne le ton au film, ainsi que les idées politiques de transformation sociale qui l’animent et l’utopie anarchiste qui y est discutée. C’est aussi de sa bravoure qu’il est question face au pouvoir et à la répression, de son courage pour adresser un courrier récurrent au président de la République lui rappelant sa responsabilité dans la liquidation des révolutionnaires. Or, dans le contexte actuel de morosité, de « dégoût culturel », de révolte contre l’inacceptable, ce film redonne simplement la notion de rébellion nécessaire dans une situation désespérée.

Le jeu des comédien-nes est à la mesure des ambitions du film et de la démarche de Anspach : « En quoi cette femme peut résonner en nous et qu’est-ce qui va faire qu’on va pourra s’identifier à elle, et donc se sentir à sa place ? » Un casting impressionnant, tant pour les personnages principaux que pour les secondaires ¬— ce qui est devenu rare dans le cinéma —, tous existent et ne sont pas traités comme simple figuration. Qu’il s’agisse de Louise Michel, interprétée avec fougue et conviction par Sylvie Testud, de Nathalie Lemel (Nathalie Boutefeu), d’Adèle Desfosses (Coralie André), de Malato (Alexandre Steiger), d’Augustin Watreng (Daoumi)… Et de nombreux artistes canaques qui tournaient pour la première fois dans un film retraçant un épisode de leur histoire. Tous et toutes sont remarquables d’authenticité et justesse.

C’est un beau film qui suit à merveille La Commune (Paris 1871) de Peter Watkins [5] qui, dans un entretien sur Radio Libertaire, disait vouloir « donner la parole à ceux qui ne l’ont pas. »

D’ailleurs, dans le film d’Anspach on voit aussi la déportation de communards kabyles dont la participation avait été montrée dans le film de Watkins. Consciente de la difficulté de raconter la Commune en un film d’une heure et demie, Solveig Anspach explique : « nous voulions montrer le rapport de Louise au colonialisme et sa relation avec les Canaques ». Ce en quoi la réalisatrice rejoint le projet de Peter Watkins : « La motivation peut se faire autour de la thématique de la Commune, ou sur l’actualité des thèmes de la Commune, ou par rapport à l’investissement sur le terrain de la lutte, sur le terrain social. […] Sur l’idée de faire entrer dans la narration du film les problèmes sociaux d’aujourd’hui et les populations qui représentent l’exclusion et l’oppression, il est certain que celles-ci ont été déplacées vers les banlieues et sont plus souvent issues de l’immigration [6]. »

Les femmes de l’Union des femmes pour la défense de Paris sont très présentes et à la base du film de Watkins qui a choisi de représenter les inconnues qui ont joué un rôle capital dans les événements de 1871. Les femmes sont tout aussi importantes dans le film d’Anspach qui traite de la vie en déportation, après les massacres, les procès et l’emprisonnement. Le procès où Louise Michel lance à ses juges :
« Il faut me retrancher de la société ; on vous dit de le faire ; eh bien ! Le commissaire de la République a raison. Puisqu’il semble que tout cœur qui bat pour la liberté n’a droit qu’à un peu de plomb, j’en réclame une part, moi ! Si vous me laissez vivre, je ne cesserai de crier vengeance, et je dénoncerai à la vengeance de mes frères les assassins de la commission des grâces… […] Si vous n’êtes pas des lâches, tuez-moi… [7]. »

Des paroles fortes que la réalisatrice reprend lorsque Louise s’insurge contre la séparation des hommes et des femmes au bagne. La rébellion, mais aussi la sensibilité, la force d’une femme dont les actes et la détermination font dire à la cinéaste : « J’ai l’impression que la Commune, au sens large, et Louise Michel en particulier, résonnent très fort aujourd’hui. Elle dit des choses qui font écho à ce que vivent aujourd’hui les gens au quotidien, pas seulement les femmes mais les gens dans la misère, les ouvriers, les travailleurs ou les sans-papiers. »

Louise Michel, figure emblématique de la Commune, à propos de laquelle son ami Victor Hugo écrivit un poème, Viro Major :

« Et ceux qui comme moi te savent incapable

De tout ce qui n’est pas héroïsme et vertu,

Ceux qui savent tes vers mystérieux et doux

Tes jours, tes nuits, tes soins, tes pleurs, donnés à tous,

Ton oubli de toi-même à secourir les autres […]

Ta bonté, ta fierté de femme populaire [8] »

Une femme populaire, une militante, pas une icône, non, une femme tout simplement !


[1Voir Au temps de l’anarchie, un théâtre de combat 1880-1914, textes choisis, établis et présentés par Johnny Ebstein, Philippe Ivernel, Monique Surel-Tupin et Sylvie Thomas, Paris, Séguier Archimbaud, 2001. Trois tomes qui regroupe des pièces de théâtre d’auteur-es anarchistes, notamment de Louise Michel, Charles Malato, etc. Monique Surel-Tupin a d’ailleurs mis en scène Le Coq rouge de Louise Michel avec la compagnie La Balancelle ainsi que La Grève dans le cadre d’un spectacle, Le Cabaret anarchiste donné à la Maroquinerie en 1999.

[2Louise Michel, la rebelle de Sólveig Anspach (France, 2010, 1h30). Scénario : Michel Ragon et Jacques Kirsner. Adaptation et dialogues : Solveig Anspach et Jean-Luc Gaget. Image : Isabelle Razavet. Son : Eric Boisteau. Montage : Matilde Grosjean. Musique : Martin Wheeler. Production : JEM productions. Avec la participation de France 2, du Gouvernement de la Nouvelle Calédonie, de la Province Sud de Nouvelle Calédonie, du Centre National de la Cinématographie. Distribution : Hévadis Films.
Interprétation : Sylvie Testud, Nathalie boutefeu, Bernard Blancan, Alexandre Steiger, Augustin Watreng, Eric Sauvion-Caruso. Solveig Anspach a réalisé notamment Haut les cœurs (1999), Made in USA (2001), Stormy Weather (2003), Jane by the sea (2004), Back Soon (2008).

[3Ce film de 1936 fait partie de plusieurs films de la CNT (tournés en autogestion entre 1936 et 1938), retrouvés et présentés par Richard Prost, réalisateur de Un autre futur. http://divergences.be/spip.php?article1319

[4Louise Michel, Mémoires, Paris, Sulliver, 1997, p. 107.

[5La Commune de Paris de Peter Watkins a été projeté dans la salle de cinéma du Musée d’Orsay, dans le cadre d’une exposition sur la Commune durant le mois mars 2000. Le film a été diffusé dans sa version longue (cinq heures quarante cinq minutes) sur la chaîne de télévision ARTE le 27 mai 2000. Deux versions de ce film ont été montées, la version courte est d’une durée de quatre heures et demie. Une nouvelle version de 2007 dure trois heures trente.

[6Entretien dans les Chroniques rebelles de Radio libertaire, enregistré le 27 mars 1999 — avant le tournage de La Commune de Paris —, avec la participation d’Éric Jarry, Claire Liénard, Christiane Passevant, Richard Prost, Philippe Welch. http://chroniques-rebelles.info/spip.php?article234

[7Louise Michel, La Commune. Histoire et souvenirs, Paris, la Découverte, 1999, p. 374. Ces paroles sont reprises dès le début du film de Solveig Anspach, au moment du débarquement des déporté-es en Nouvelle-Calédonie

[8Poème de Victor Hugo, Viro Major, écrit le 27 décembre 1871, in La Vierge rouge. Biographie de Louise Michel de Xavière Gauthier, Paris, éditions de Paris Max Chaleil, 1999, p. 175.