9 : 06 d’Igor Sterk

mercredi 21 juillet 2010
par  CP
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Premier plan, paysage grandiose et vertigineux. Une voiture arrêtée au milieu d’un viaduc, au bord de l’abîme… sans passager. Meurtre ? Suicide ? Disparition ? L’enquête suit un lent déroulement qui se mêle à la vie et au drame personnel de l’enquêteur. Un déroulement qui, inéluctablement, entraîne le personnage d’abord vers une passerelle et un dédoublement de personnalité, puis vers une fatalité. Une question demeure, récurrente : est-ce désiré ? Est-ce un cauchemar ? Un fantasme ? Une histoire dans l’histoire ? La réponse, la quête, le signal restent suspendus au vécu du policier qui peu à peu vit son enquête comme une obsession, une quête personnelle, une introspection inquiétante.

L’énigme, en préambule, au contraire de livrer des indices, acquiert davantage de complexité au cours de l’enquête et joue sur les identités. Les réponses s’estompent pour faire place à une double interrogation : qui est le disparu et qui est l’enquêteur ? Le film apparaît comme une boucle, une spirale sans début ni fin.

Film de genre, mais qui va bien au-delà, 9 : 06 [1] d’Igor Sterk [2], offre, outre une image exceptionnelle en ce qui concerne les paysages, un jeu sur la lumière qui ajoute au climat troublant des scènes, notamment celles situées dans l’appartement du disparu.

Rencontre d’un cinéaste au 31e Festival international du cinéma méditerranéen de Montpellier.

Christiane Passevant : Pourquoi démarrer sur un film policier — c’est au début une enquête — et, ensuite, basculer de la problématique du film de genre dans tout autre chose ?

Igor Sterk : Il m’a semblé important de choisir ce biais et de partir d’une enquête policière et ensuite de développer des aspects sur le suicide. C’est un point de départ. Commencer à un point donné et ensuite le film dévie doucement vers le sujet que je voulais aborder.

Christiane Passevant : Pourquoi cette identification avec le mort, le suicidé ?

Igor Sterk : Le personnage principal est déjà suicidaire, il n’arrive cependant pas à franchir le pas. Il est au bord du suicide, mais n’arrive pas à passer à l’acte. L’enquête policière est un biais qui permet d’analyser l’acheminement vers le suicide et d’en comprendre les raisons.

Christiane Passevant : Pour montrer cette progression, avez-vous joué avec la lumière et l’étalonnage ? L’utilisation du clair-obscur est fréquemment utilisé dans le film.

Igor Sterk : Oui. C’est précisément pour cela que nous avons choisi ce style, le traitement de l’image accompagne la progression.

Christiane Passevant : Le film est en couleurs, mais il semble qu’il y ait un parti pris du monochrome ?

Igor Sterk : Je crois que le style correspond à ce genre d’histoire. C’est monochrome et surtout sobre dans le style de filmage.

Christiane Passevant : Le cadre choisi est impressionnant dans vos premiers plans, en plongée sur le viaduc, ce qui accentue l’impression de vertige, d’attraction du vide et amène à l’idée de suicide.

Igor Sterk : Ce n’est pas seulement le vertige. Un critique slovène dit que l’on regarde vers le bas du gouffre et, en même temps, le gouffre vous regarde.

Christiane Passevant : Et c’est la même prise de vue, le même axe à la fin du film.

Igor Sterk : Le film est une sorte de cercle et cela suggère des doutes. On ne sait plus si l’enquête est sur le mort ou sur sa propre mort. C’est pourquoi on ne voit pas la photo du disparu qui, du coup, est hypothétique.

Christiane Passevant : La fin est peut-être le début… Un éternel recommencement.

Igor Sterk : Oui et cela reflète la situation en Slovénie où le suicide est un problème majeur. C’est l’un des pays où le pourcentage de suicides est le plus haut au monde.

Christiane Passevant : L’axe du plan de fin est exactement le même qu’au début, le cadre aussi, la position de la voiture est la même…

Igor Sterk : Et c’est la même voiture.

Christiane Passevant : C’est l’enquête qui recommence.

Igor Sterk : C’est une répétition, comme le problème des suicides qui, pour le moment, reste insoluble.

Christiane Passevant : Dans le film, l’enquêteur a des rapports sexuels avec l’amie du disparu, ce qui ajoute à la confusion entre les personnages, comme il tente également d’en avoir avec son ami.

Igor Sterk : Le film tourne autour de la question de l’identité. Parfois, on a plus envie d’être une autre personne plutôt que d’être en contact avec une autre personne. Mais le disparu avait peut-être aussi une crise identitaire, il avait une double relation avec un homme et avec une femme. Le film parle également de l’aliénation. Mon co-scénariste m’a dit qu’il n’était pas étonné par le suicide sachant que personne ne viendrait à son enterrement. Il y a là aussi une crise d’identité.

Christiane Passevant : On apprend dans le film que l’enfant de l’enquêteur a été tué dans un accident dont il semble porter la responsabilité et qu’il a adopté un autre enfant. Encore une fois revient la question de l’identité ? Mais il refuse ensuite d’avoir un enfant avec son amie, il jette les chaussons de bébé dans la poubelle. C’est le même problème ?

Igor Sterk : On se rend compte dans le film que la fillette n’est pas leur fille, mais c’est une surprise. C’est assez étrange d’ailleurs car son ex-épouse, qui est psychotique, est toujours dans la douleur de la perte de l’enfant et elle pousse la fillette adoptée à porter les mêmes vêtements, à aller au cimetière. Il y a là aussi une confusion d’identité. La situation est compliquée. Quand il refuse le bébé dont lui parle son amie, c’est déjà la fin du film et il semble que sa décision de se suicider soit prise. Donc le geste de jeter les chaussons est rationnel.

Christiane Passevant : Pensez-vous que votre film soit allégorique de la situation dans votre société, et même, plus largement, de la situation dans la région ?

Igor Sterk : Le film est certainement allégorique de la Slovénie, mais peut-être pas tant de l’ex-Yougoslavie. La Slovénie est l’un des cinq pays au monde où l’on se suicide le plus et c’est cela le sujet du film.

Christiane Passevant : Quelle est l’explication de ce taux élevé de
suicides ? Le manque de perspective ? Ce que le pays a traversé ?

Igor Sterk : C’est très complexe. D’abord, quand un suicide se produit dans une famille, il y a cinq chances de plus qu’ailleurs que cela se reproduise. C’est comme un stigmate. Et c’est très difficile d’en sortir. Ce qui est intéressant, c’est que la partie méridionale de la Slovénie ne connaît pas ce problème, le taux de suicides y est égal à celui d’autres pays. C’est dans la partie continentale que les suicides sont les plus nombreux. Quand j’ai fait des recherches pour mon film, j’ai pu constater qu’un million deux cent mille de personnes se suicident par an. C’est l’équivalent des pertes humaines dans une guerre. Les chiffres officiels sont énormes. Chaque année c’est répertorié.

Christiane Passevant : Existe-t-il des études sur l’âge des personnes qui se suicident ?

Igor Sterk : Le problème concerne tous les âges. Toutes les tranches d’âge ne se comportent pas de la même manière, les hommes entre 50 et 70 ans sont les plus nombreux à se suicider.

Christiane Passevant : Les images du film sont très fortes et, techniquement, elles sont très belles. Avez-vous l’habitude de travailler avec ce chef opérateur ?

Igor Sterk : Simon Tansek est actuellement le meilleur chef opérateur en Slovénie. C’est la première fois que je tourne avec lui. Il commence à travailler à l’étranger, en Tchécoslovaquie depuis un certain temps car il a fait ses études de cinéma à Prague.

Christiane Passevant : 9 : 06 est une coproduction. Comptez-vous réaliser vos projets de la même manière ?

Igor Sterk : Ce film est en coproduction avec l’Allemagne, ce qui est une chance et un avantage car il y sera distribué. J’espère que j’aurai les mêmes facilités pour le prochain film.

Christiane Passevant : Quels sont vos projets ? Êtes-vous déjà dans l’écriture d’un autre film ?

Igor Sterk : Je suis déjà dans l’écriture, mais il est toujours difficile d’anticiper le laps de temps nécessaire avant la concrétisation d’un projet. Cela dépendra de l’acceptation du synopsis, de l’idée de départ. Les bonnes critiques de 9 : 06 et les prix dans des festivals aideront évidemment. Dans tous les cas, mon prochain film sera politique.

Cet entretien avec Igor Sterk a eu lieu durant le 31e Festival international du cinéma méditerranéen de Montpellier, le samedi 31 octobre 2009. Présentation, transcription et notes, Christiane Passevant.


[19 : 06 d’Igor Sterk (Slovénie/Allemagne, 2009, 1h 11mn). Production : Igor Sterk, Frenk Celarc, Christoph Thoke. Scénario : Igor Sterk, Sinisa Dragin. Image : Simon Tansek. Décor : Natasa Rogelj. Montage : Petar Markovic. Musique : Jure Ferina, Pavao Miholjevic. Son : Julij Zornik. Interprétation : Igor Samobor, Labina Mitevska, Silva Cusin, Pavle Ravnohrib, Gregor Bakovic, Jana Zupancic.

[2Filmographie d’Igor Sterk : Express, express (1997), premier long métrage, Ljubljana (2002), Tuning (2005), 9 : 06 (2009).