Un couteau entre les dents d’Antonio José Forte

De Godzilla aux classes dangereuses, avec des textes d’Alfredo Fernandes, Claude Guillon, Charles Reeve, Barthélémy Schwartz (Ab Irato)
vendredi 21 décembre 2007
par  CP
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« D’autres avant nous ont tenté le même effort : dent pour dent : non ne jamais regarder de biais et garder la tête écarlate, vomissure au poing pour chaque nuit volée ; pas même une minute pour la gloire de la peau. Éveil décalé : œil pour œil : tenir la famille en respect, l’espérance à bonne distance de toutes les faims et garder la corne de chaque jour plantée dans les intestins. À dix-huit ans comme à vingt-huit, la vie mise à l’épreuve de la rage et de l’amour, les yeux mis à l’épreuve du dégoût. »
Antonio José Forte, Un Couteau entre les dents .

Une poésie violente dans les textes et, dans la présentation, « un portrait aux contours assez précis et aux couleurs vives ; […] image où l’homme fut solidaire de son œuvre autant que l’œuvre de l’homme. »

Que savons-nous du surréalisme portugais ?
«  Ce qu’il y a de plus surréaliste dans le surréalisme portugais, c’est qu’en fin de compte, il n’a jamais existé. » Une boutade d’Alexandre O’Neill ? En tout cas, cette nouvelle publication d’Ab irato nous en fait découvrir une facette, en bilingue. Des textes forts où « l’esthétique et l’éthique s’équilibrent dans la revendication sans cesse réitérée de la totalité, exigence majeure du surréalisme. » Ce qui nous ramène à la question de la subversion de la poésie, de la métaphore et de la remise en question des systèmes dans un pays qui était alors sous dictature.

La révolution et la subversion du surréalisme des origines. Car «  l’utopie peut aussi s’écrire révolution », même si l’œuvre d’Antonio José Forte « n’est pas réductible au seul contexte historique, social et politique ».
Un couteau entre les dents d’Antonio José Forte, traduction et présentations d’Alfredo Fernandes et de Guy Girard : la poésie farouche et immédiate d’un visionnaire autonome.

« L’action poétique implique : envers l’amour une attitude passionnée, envers l’amitié une attitude intransigeante, envers la Révolution une attitude pessimiste, envers la société une attitude menaçante. […] Les prophètes, les réformistes, les réactionnaires, les progressistes écarquilleront les yeux et aussitôt ils les fermeront de honte. Ils les fermeront comme, en fin de compte, ils font d’habitude en se plongeant dans leurs prophéties. »
Ce texte est lancé comme un manifeste et c’est une belle liaison pour parler du second volume publié par Ab irato, De Godzilla aux classes dangereuses.

La peur politique est plus que jamais une manière de gouverner. Ajoutez-y
la peur du capitalisme devenu « éternel et indépassable » et l’angoisse d’un futur qui ne promet que le pire : finie la carotte pour les gogos que nous sommes, il ne reste que le bâton. « La production sociale de la peur est indissociable des rapports d’exploitation capitalistes, de l’inégalité économique cachée par l’égalité formelle. Le capitalisme, c’est la guerre, la misère et la peur. »

À cette situation, il faut des moyens de contrôle — et l’État n’en manque pas. La propagande est partout, cible toute critique et l’emporte sur toute analyse. Dernier avatar en date : le terrorisme. C’est un gimmick qui marche et qui fait recette. Pas très original certes, et qui revient souvent pour prévenir toute contestation sociale, mais enfin le concept a bien des avantages. La peur sur laquelle se construit la propagande fait passer la misère, l’exploitation, la criminalisation des mouvements sociaux, la répression, le Patriot Act outre Atlantique…

Bref, l’État démocratique veille et nous protège contre le chaos… contre Godzilla et les classes dangereuses !

CP


Un couteau entre les dents d’Antonio José Forte.
Traduction et présentation d’Alfredo Fernandes et de Guy Girard.
et
De Godzilla aux classes dangereuses avec des textes d’Alfredo Fernandes, Claude Guillon, Charles Reeve, Barthélémy Schwartz (Ab Irato).

Avec Alfredo Fernandes, Guy Girard, Charles Reeve…

Alfredo Fernandes, Claude Guillon,
Charles Reeve, Barthélémy Schwartz
De Godzilla aux classes dangereuses
2007 - broché - 95 pp. - 8 euros
ISBN : 978-2-911917-52-3

Le spectacle du sécuritaire s’adresse en priorité aux « citoyens », cette construction sociale abstraite qui donne l’illusion aux « gens » qu’ils ne sont plus exploités comme salariés mais respectés comme individus. La peur est d’abord orchestrée à leur usage. Profondément ressentie par l’ensemble des citoyens, ce qu’on pourrait appeler le « syndrome de Godzilla » (en référence à ce film hollywoodien d’avant les attentats du 11-Septembre où un monstre ravageait New York), structure la vie sociale au son des sirènes hurlantes et des bruits policiers (la peur de l’Autre, du Barbare, du Fou, du Terroriste). Tous contre Godzilla  ! tel est le mot d’ordre pour rappeler à chaque instant aux citoyens angoissés la direction de la vie normée. En revanche, la peur du « sans-abrisme », de la précarité, de la vie atrophiée par la perte du travail ou du logement, est à chaque fois rendue invisible par la peur citoyenne dans laquelle elle est amalgamée. L’ordre policier semble le bon remède, mais un remède qui ne permet que de vivre avec la peur.

Pourtant, à chaque fois que des luttes collectives esquissent des perspectives de rupture sociale et dépassent un certain seuil de « dangerosité », le syndrome de Godzilla recule, la peur s’inverse. Une nouvelle force sociale apparaît, autrement plus intimidante  : c’est désormais le « syndrome des classes dangereuses » qui bouscule le paysage social et l’imaginaire des classes dirigeantes. La peur ne terrorise plus les quartiers périphériques, mais les beaux quartiers et les centres de décision  : sus aux classes dangereuses  ! tel est le nouveau mot d’ordre.

Les textes réunis ici (sauf un inédit) ont été publiés
dans la revue de critique sociale Oiseau-tempête entre 1998 et 2005.