Chienne d’histoire. Court métrage d’animation de Serge Avedikian

Samedi 27 novembre 2010
lundi 29 novembre 2010
par  CP
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Entretien avec le réalisateur Serge Avedikian et Thomas Azuelos (création des dessins)

C’est une histoire peu connue que celle des chiens d’Istanbul, ou plutôt Constantinople, car nous sommes en 1910. La Turquie est alors dirigée par un nouveau gouvernement — dit des « jeunes Turcs » — influencé par un modèle de société occidentale.

Et voilà que ces dirigeants décident de débarrasser la ville des chiens errants en faisant appel à des experts européens pour choisir une méthode d’éradication, celle du gazage par exemple, proposée par l’Institut Pasteur, avec marchandisation des cadavres de chiens.

Mais finalement, le gouvernement opte pour l’économie et c’est la déportation massive des chiens sur une île déserte, au large de la ville, qui est adoptée, c’est-à-dire la condamnation à la mort lente. C’est la banalisation de la cruauté et de la torture par un pouvoir hygiéniste.

Et pendant que les pachas mangent, le vent apporte les râles des chiens — détail véridique —, alors ils ferment la fenêtre.

Bien des détails montrent que le traitement des chiens d’Istanbul a préfiguré les méthodes utilisées, quelques années plus tard, pour le génocide des Arménien-nes et, ensuite, dans les camps d’extermination nazis.
S’il y avait eu une réaction à ce qui s’est passé alors, qui sait si le génocide arménien aurait eu lieu de la même manière ?

Drôle d’histoire que cette Chienne d’histoire, terrifiante et annonciatrice en quelque sorte des génocides du XXe siècle. La réalisation du film, qui évite l’horreur et la violence spectaculaires, fait ressortir encore plus, par l’imaginaire, l’inhumanité de la situation. Elle la souligne même. Les génocides, c’est mettre de l’ordre.

Quant au décor, très beau, il appuie encore sur la tragédie banale de ce début de siècle. Le mixage de plusieurs éléments, les intégrations de traits, de plusieurs niveaux de profondeur de champ donnent une force narrative au film. « On a fait un film à six », déclare Serge Avedikian qui préfère parler de peinture animée plutôt que d’animation.

Chienne d’histoire est la chronique de l’éradication des chiens à travers la vie d’une chienne qui met bas au début du film et du représentant de l’autorité policière qui applique les ordres de l’État en organisant la déportation, l’abandon et l’agonie de 30 000 chiens. De toute évidence, Serge Avedikian a mené un travail d’historien qui donne un film documenté sans être documentaire.

Le film a remporté la Palme d’or du court métrage à Cannes.

Serge Avedikian est comédien, réalisateur et producteur. Il a notamment réalisé On était déjà jeune (2008) et prépare actuellement un film sur les chiens errants aujourd’hui.

Cet entretien a eu lieu en octobre dernier et les conditions d’enregistrement n’étaient pas idéales, d’où quelques bruits intempestifs.

Lors de la présentation de son film, au 32e Festival du cinéma méditerranéen de Montpellier, Serge Avedikian a critiqué le nationalisme et a refusé les étiquettes nationales accolées aux films en général en concluant : « Les films comme les rêves n’ont pas de nationalité ».