Le retour du cinéma italien ? (suite) Pranzo di Ferragosto (Le Déjeuner du mois d’août) de Gianni di Gregorio

Christiane Passevant
mercredi 6 octobre 2010
par  CP
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Le Déjeuner du mois d’août (Pranzo di Ferragosto) [1] de Gianni di Gregorio est une comédie ironique et tendre qui renoue avec les grandes comédies italiennes de l’âge d’or, confirmant ainsi le renouveau du cinéma italien [2].

L’histoire est simple et surprenante et défie tous les défis de la production qui a pronostiqué qu’un « film avec des personnes âgées, ça n’intéresse personne. Ce n’est pas commercial. » Comme quoi il est difficile d’anticiper sur l’engouement du public, puisque ce film à petit budget remplit les salles et qu’il a fallu décupler le nombre de copies pour répondre à la demande de distribution. Une jolie réussite pour un film où le sourire est la constante et où les comédiennes et les comédiens n’ont pas fini de nous étonner.

Gianni vit avec sa mère dans le vieux quartier du centre de Rome. La vieille dame l’accapare et supporte à peine qu’il sorte pour retrouver de vieilles connaissances. C’est l’été, l’époque des vacances et des migrations estivales vers la campagne et les plages. La fête de l’Assomption (Ferragosto en italien) a perdu son caractère religieux, le 15 août est devenu une fête profane qui vide les grandes villes de sa population, mais se pose alors le problème des personnes âgées. Il n’est pas toujours aisé de les faire voyager pour une courte période. La veille de cette fête, le gérant de l’immeuble, demande à Gianni de s’occuper de sa propre mère pendant le week-end du 15 août en échange de ses impayés vis-à-vis de la copropriété. De fil en aiguille, Gianni se retrouve avec quatre vieilles dames, issues de milieux sociaux différents, qui n’acceptent pas aussi facilement la cohabitation. La garde va s’avérer pleine de surprises, fertile en rebondissements et en situations cocasses. Et Gianni va se rendre compte que ses « quatre mères » improvisées ont une énergie étonnante, une personnalité forte et qu’il n’est absolument pas question de les infantiliser.

Gianni di Gregorio : J’ai vécu dix ans avec ma mère, alors âgée entre 80 et 90 ans. Je suis fils unique et en Italie, en principe, les mamans sont très attachées à leur unique enfant, surtout si c’est un garçon. Mon épouse et mes filles vivaient dans un autre appartement et je demeurais avec ma mère qui ne pouvait pas vivre seule. Durant ces dix années, j’ai découvert la force des personnes âgées, leurs passions, leurs désirs, leur enthousiasme parfois bien plus intense que le mien.

Au cours de l’été 2000, le gérant de l’immeuble, responsable du syndic, m’a proposé de garder sa mère durant les vacances du 15 août en échange de mes dettes de copropriété. J’ai refusé. Mais cela m’a cependant fait réfléchir à la situation : que se serait-il passé si j’avais accepté de garder sa mère en même temps que la mienne ? L’idée du film vient de là. Il est vrai qu’en Italie, notamment dans les grandes villes, le problème des personnes âgées, qui souvent vivent dans les familles, devient crucial au moment de l’été et impose une organisation afin de ne pas les laisser seules.

L’idée est née immédiatement et j’ai donc écrit tout de suite quelque chose. Mais lorsque j’ai fait lire le script à des producteurs, tous m’ont découragé : « Un film avec des personnes âgées, ça n’intéresse personne. Ce n’est pas commercial. ». J’ai donc abandonné le projet dans un premier temps. Bien des années plus tard, j’ai trouvé le financement et j’ai retravaillé le scénario. C’est le réalisateur Matteo Garrone [3] qui a produit le film avec un petit budget [4]. Il m’a vraiment poussé à le réaliser et c’est grâce à son courage que ce film existe aujourd’hui.

Je dois dire que je connais bien Matteo Garrone. Je travaille depuis toujours dans le cinéma, comme scénariste, et lorsque j’ai connu Garrone, j’ai été très touché par sa manière de filmer, de fonctionner et, bien que qu’il soit mon cadet de vingt ans, je lui ai demandé de travailler sur ses projets.

— Tous les personnages du film sont réels. Ce ne sont pas des professionnels, ils existent vraiment.

Gianni di Gregorio : Oui. Le Viking par exemple est un vieil ami, le docteur également. D’ailleurs l’ordonnance qu’il apporte dans le film est une ordonnance pour sa mère, tout à fait réelle. Le gérant le l’immeuble est interprété par un comédien de théâtre.

Christiane Passevant : Comment avez-vous trouvé les personnes âgées ? Vous avez organisé un casting ?

Gianni di Gregorio : Une des dames est ma tante. Elle a 90 ans. Pendant deux mois, je suis allée la voir, la courtiser avec des membres de l’équipe. Et elle m’a dit : « mais, qu’attends-tu de moi ? ». Je lui ai finalement parlé de mon projet et lui ai demandé si elle voulait jouer dans le film. Elle a accepté car, en fait, c’était son rêve de toujours d’être une actrice. La femme qui joue le rôle de ma mère est une amie de la famille. C’est une femme forte, une véritable personnalité, et j’étais sûr de ce qu’elle pouvait faire dans le film. Pour les autres dames, j’ai fait paraître une annonce : « recherche femmes de 80 ans pour un film ». J’ai auditionné une centaine de femmes et c’était formidable. Toutes ou presque étaient magnifiques et nous en avons ensuite choisi quatre. C’était amusant de travailler avec elles. J’ai d’ailleurs gardé les bouts d’essai.

Nous avons tourné dans mon appartement, car le budget du film était très serré. Aujourd’hui, louer un appartement à Rome pour un tournage coûte très cher et ce n’est guère facile. Le lieu principal de tournage est donc chez moi, mais comme l’appartement était meublé plutôt en contemporain, il a fallu le remeubler à l’ancienne.

Christiane Passevant : Ce film, comme vous l’avez évoqué tout à l’heure, est à contre courant de la mode. Parler, montrer des personnes âgées n’est pas dans l’air du temps. Certes, on voit leur isolement dans le film, mais c’est surtout leur vivacité, leur curiosité, leur énergie qui ressort. Elles sont même révoltées et refusent le fait qu’on les parque, en quelque sorte.

Gianni di Gregorio : Tout à fait. En fait j’ai voulu parler de ce thème assez sensible en faisant passer le message sur le ton de l’ironie.

Christiane Passevant : En ce qui concerne votre rôle, celui du fils, on n’en sait pas grand-chose socialement. A-t-il travaillé auparavant ? On a l’impression qu’il a toujours été aux ordres de sa mère et qu’il n’est pas mature. Vit-il à ses crochets ? On a du mal à imaginer son parcours, sa vie affective ou familiale en dehors de sa mère.

Gianni di Gregorio : Mon idée pour ce personnage était qu’il avait toujours vécu avec sa mère, ou qu’il était toujours retourné à la demeure maternelle. C’est un peu inspiré de ma vie, car ma mère voulait que je sois toujours auprès d’elle. Elle avait pourtant des aides, mais elle me voulait à ses côtés. Le personnage doit rester avec sa mère, sans autre alternative.

— Vous tenez un rôle important dans le film et je crois que vous avez pris des cours d’art dramatique en étant jeune.

Gianni di Gregorio : J’ai étudié dans une Académie, très connue en Italie, pour être metteur en scène et acteur, mais ensuite je n’ai jamais joué. Peut-être par timidité ou par les hasards de la vie ? Je me souviens que pendant certaines scènes que je jouais, celle de Macbeth par exemple où le personnage parle de ses mains entachées de sang, tout le monde riait. Cela a duré un an. Dès que je montais sur scène pour jouer un rôle tragique, tout le monde hurlait de rire, et je me demandais pourquoi. J’en souffrais et, au bout de deux ans, le professeur m’a dit de ne pas m’en faire et d’accepter le fait que j’étais un acteur comique. J’avais le talent d’être comique.

— Vous avez changé le scénario sous la pression de vos comédiennes ?

Gianni di Gregorio : Oui, je l’ai mis de côté dès que j’ai compris que les dames réinventaient l’histoire que j’avais écrite et en la transformant en quelque chose de bien plus intéressant. Nous avons donc suivi l’histoire, mais, caméra à l’épaule, nous les avons surtout suivies. Il fallait s’adapter à elles. D’ailleurs, celle qui joue ma mère dans le film refusait parfois de tourner parce que la scène ne lui plaisait pas. Il fallait alors imaginer des trouvailles pour enrichir le scénario. Elle était têtue, comme ma mère.

Christiane Passevant : Le fait de vous trouver devant et derrière la caméra, cela n’a pas troublé vos interprètes qui ne sont pas des professionnelles ? Et vous-même ?

Gianni di Gregorio : Je pense qu’un véritable acteur aurait été en porte-à-faux avec les dames, alors que l’équilibre des scènes repose en fait sur tout un travail de préparation. Le chef opérateur et moi avons créé un code muet pour qu’il comprenne ce que je voulais comme mouvements de caméra. Nous avons très bien fonctionné ainsi et je pense que cela se sent.

Christiane Passevant : La scène de rébellion de l’une des femmes qui quitte l’appartement pour aller au café, parce qu’elle en a marre de ne pas pouvoir sortir seule, était-elle prévue au scénario ?

Gianni di Gregorio : Oui, c’était prévu. Mais elle voulait également partir au moment de la scène, et c’est encore plus fort. Il y a eu de nombreux moments volés de leur intimité, ce qui rajoute à la crédibilité du film. Par exemple, pendant la pause, l’une d’elles lit dans les mains et nous avons profité pour tourner la scène. Je savais que ma tante le fait de temps en temps, alors je lui ai demandé de lire dans les mains des autres. Nous avons donc filmé la scène et nous avons coupé lorsqu’elles racontent leur vie.

Christiane Passevant : Le 15 août en Italie, c’est une institution, une fête religieuse ?

Gianni di Gregorio : Ce n’est plus une fête religieuse. Aujourd’hui, c’est une fête païenne parce que personne ne travaille et que tout le monde part à la campagne ou à la mer. Pour Ferragosto, les villes sont désertées et les personnes âgées sont seules. À l’origine, c’était une fête religieuse, l’assomption, mais ça ne l’est plus. Il n’y a plus de connotation chrétienne. On dit que la sacralité est de ne pas travailler.

— Quels ont été les rapports de l’équipe avec les personnes âgées ?

Gianni di Gregorio : Merveilleux parce qu’elles étaient littéralement dorlotées. Elles en ont bien profité d’ailleurs car l’équipe était composée de jeunes qui les traitaient avec affection.

Christiane Passevant : Le fait de tourner dans votre appartement a créé une intimité par rapport à ces personnes qui d’ailleurs vous avaient rencontré auparavant ?

Gianni di Gregorio : Oui, cela a apporté une intimité, une protection pour elles.
Il faut dire que j’ai utilisé le stratagème de ne pas les faire se rencontrer avant le film. Seulement la veille du tournage et, de ce jour, nous avons compris que deux d’entre elles ne s’aimaient pas du tout : ma mère dans le film et la dame qui fait une escapade. Et, le premier jour du tournage, je les ai fait parler de chacune d’elle.

Christiane Passevant : Le film se passe dans un milieu bourgeois ?

Gianni di Gregorio : Oui, il s’agit de la bourgeoisie déchue, décadente. Je voulais également montrer des dames issues de classes sociales différentes : des femmes de la bourgeoisie déchue et des femmes du peuple. Je voulais pouvoir rendre ce contraste. Mais le problème est néanmoins transversal.
Je dois ajouter que depuis la sortie du film, elles ont redécouvert une vie sociale et jouissent d’une popularité. La dame qui interprète le rôle de ma mère m’appelle souvent, me conseille de ne pas fumer et de ne pas boire. Et elle me dit qu’une soixantaine de personnes l’ont appelée.

Christiane Passevant : Elles vous ont adopté.

Gianni di Gregorio : Oui. C’est cela, elles m’ont adopté toutes les quatre. J’ai quatre mères à présent.

— L’accueil du film a fait mentir les prédictions des producteurs qui pensaient qu’un film mettant en scène des personnes âgées ne marcherait pas ?

Gianni di Gregorio : J’en suis très content et j’espère que certains producteurs regrettent de ne pas avoir produit ce film et même que certains s’en mordent les doigts. Le film est sorti en Italie en septembre et, depuis deux mois, le film est toujours à l’affiche et le public est assidu dans les salles, il passe dans 7 salles à Rome. Le film est sorti avec quatorze copies et aujourd’hui, 140 copies sont en distribution.

Christiane Passevant : L’accueil du public est très bon ?

Gianni di Gregorio : Très bon. C’est ce dont je suis le plus fier. Les gens d’un certain âge voient le film et vont le revoir. Et parfois, on m’arrête dans la rue pour des conseils.

Christiane Passevant : Ils vous demandent de garder leur maman ?

(rires) Gianni di Gregorio : Certaines vieilles dames m’ont dit qu’elles aimeraient que ce soit moi qui les garde. Pour moi c’est différent à présent, car on me reconnaît. Jusqu’alors j’étais toujours derrière la caméra ou à ma table pour écrire.

— Depuis la sortie du film et son succès, avez-vous reçu des propositions de producteurs italiens ?

Gianni di Gregorio : Maintenant oui. C’est une nouvelle carrière qui s’ouvre à moi. Incroyable, mais vrai. En ce qui concerne mes projets, j’aimerais écrire un film sur la génération des soixante ans. Je considère que ce sont eux les jeunes d’aujourd’hui. C’est le complexe de Peter Pan, qui intervient à soixante ans, pas à trente ans. Tous mes copains, qui ont la soixantaine et ont une mère de 90 ans, sortent en boîte, s’achètent des motos et se comportent comme des jeunes. Et je pense qu’il serait intéressant de voir cette évolution de la société à travers cette tranche d’âge et cette génération.

Cet entretien a eu lieu lors du 30e festival du cinéma méditerranéen de Montpellier, le 31 octobre 2008. Présentation, notes et transcription, Christiane Passevant.


[1Le Déjeuner du 15 août / Pranzo di ferragosto de Gianni Di Gregorio (Italie - 2008 - 1 h 18 mn). Production : Matteo Garone - Scénario : Gianni Di Gregorio - Image : Gian Enrico Bianchi - Montage : Marco Spoletini - Musique : Ratchev & Carratello - Son : Filippo Porcari - Interprétation : Gianni Di Gregorio, Valeria De Franciscis, Marina Cacciotti, Maria Cali, Grazia Cesarini Sforza, Alfonso Santagata. Prix de la critique Crédit coopératif au 30e Festival du cinéma méditerranéen de Montpellier.

[2Voir Retour du cinéma italien ? in Divergences, septembre 2008. « La crise du cinéma italien depuis les années 1980 a fait dire un peu rapidement que le cinéma italien était mort. » http://divergences.bearticle1085

[3Gomora de Matteo Garrone (2008).

[4500 000 euros pour toute la production.