Cheminots. Film documentaire de Luc Joulé et Sébastien Jousse

Christiane Passevant
dimanche 27 mars 2011
par  CP
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Un train entre en gare de La Ciotat.
Le berceau du cinéma est le point de départ d’un voyage à la rencontre de celles et ceux qui travaillent quotidiennement à « faire le train ».

Au fil de la découverte de différents sites ferroviaires et de la rencontre avec le travail et la parole des cheminots, l’évidence se révèle : le train a structuré un réseau, une communauté et un territoire. Sur les murs de gares ou d’ateliers, le cinéma révèle les traces de son histoire… Le train est porteur d’une certaine vision du « travailler et vivre ensemble ». Le train fait société.

Mais aujourd’hui, à l’heure de la libéralisation économique et de l’ouverture à la concurrence, le réseau est divisé, les services et les métiers sont séparés. Le cinéaste Ken Loach explique combien la privatisation de British Rail en Grande-Bretagne a été une catastrophe. Le Grand Résistant Raymond Aubrac souligne que la résistance face au recul progressif du Service Public est l’affaire de la société toute entière.

Les cheminots expriment leurs doutes et leurs espoirs, ils posent plus largement la question du travail et de son sens.

Alors que voyageurs et marchandises circulent physiquement sur le même réseau, tout est fait pour diviser, séparer ce qui depuis le statut des cheminots de 1909 s’était peu à peu constitué comme un statut unique pour un service commun. Les membres sont tronçonnés et le sang se retire. Il faudrait à la fois convoquer les figures de Landru et de Dracula pour com- prendre comment le néo-libéralisme opère. Cheminots parle d’une force invisible et agissante. Contrairement à ce qui s’est passé avec EDF-GDF ou France Télécom, le pouvoir ne parle pas de privatiser ni de changer le statut des personnels de l’établissement public de la SNCF : il le dépouille de l’intérieur, il le dilue, au profit de filiales de droit privé, tout en douceur en apparence.

Lors d’une avant-première du film de Luc Joulé et Sébastien Jousse, un syndicaliste cheminot confiait : « Ce que je trouve incroyable, c’est que ces deux réalisateurs, au départ totalement extérieurs au monde des cheminots, réussissent à nous apprendre des choses sur ce que l’on vit tous les jours à la SNCF. »

Ce qui est sans doute encore plus incroyable, c’est l’existence même de ce documentaire, tant les images du travail sont de plus en plus difficiles à filmer librement à l’intérieur des entreprises, verrouillées derrière leurs stratégies de communication. C’est incroyable... et pourtant possible !

http://www.cheminots-lefilm.fr

La première impression qui se dégage du film, c’est son élaboration et sa recherche. On sent bien que ce film-là ne s’est pas fait rapidement, il est libre de toute pression exercée par une production et rien ne donne le sentiment d’être superficiel ou même survolé. Le film permet d’entrer dans l’univers professionnel des cheminots et il y a fort à parier qu’ensuite « on ne regardera plus les cheminots comme avant ». Le film documentaire de Luc Joulé et Sébastien Jousse fait également prendre conscience, bien au-delà des cheminots, de l’importance du travail d’équipe pour un service public. Car c’est aussi de cela dont il est question, le service public et sa disparition à court ou moyen terme pour des raisons de profit.

Les premières images du film sont un retour aux sources et au mythe, l’entrée historique du train en gare de La Ciotat. Parallèle entre l’image emblématique du début du cinéma et des chemins de fer, et la période actuelle, c’est ensuite, filmés dans le même axe, la gare de La Ciotat et
« le train [qui] met les gens, la société, en mouvement. ». L’accueil, le rapport aux voyageurs, le service public, c’est la réalité culturelle du métier, des métiers dans le transport en commun. Au guichet, l’employé connaît les visages et même parfois les noms de la plupart de ceux et celles qui prennent le train quotidiennement. Regarder, écouter, comprendre, cela crée du lien social.

Le film s’inscrit, comme le dit Luc Joulé, dans le projet d’une
« exploration cinématographique du travail », et c’est une réussite car, non seulement il décrit les professions spécifiques aux cheminots, les liens indispensables entre les différents corps de métiers, l’attachement et la solidarité profondes des salarié-es, mais il rend compte également d’une construction sociale dans le travail et dans un contexte historique. Les images de films, imbriquées dans les murs des hangars ou des ateliers abandonnés — images de légende comme celles du film de René Clément, la Bataille du rail —, les images reviennent comme une mémoire des lieux de travail, comme pour souligner le potentiel de résistance et de solidarité des cheminots.

Mais le constat actuel est amer lorsque la parole se libère : « C’était différent avant. Il était à nous le travail », dit l’un des cheminots qui ajoute, « dans l’avenir, je ne sais pas si ça va durer cette fraternité des cheminots. » Les témoignages sont simples, directs et nous renvoient à des questionnements sur le travail, le rapport à la hiérarchie et aux luttes :
« aujourd’hui, il n’y a plus de rapport de force. On dirait qu’il faut tout recommencer depuis le début ». Ou bien ils expriment une lassitude : « je n’ai pas envie de subir ce système. » Ce système, c’est la privatisation, l’isolement, la concurrence vantée par les bureaucrates de la direction devant des cheminots sceptiques et découragés de se voir pris pour des pions ou des imbéciles, comme si, eux, ne connaissaient pas leur métier, sa finalité et la coordination nécessaire au transport en commun par chemin de fer.

Le travail change de nature, l’intérêt disparaît, le cloisonnement s’installe… Où est le service public ? Certainement pas dans ce système basé sur le profit que les cheminots décryptent en soulignant ses aberrations. L’incrédulité de l’un d’eux traduit bien le sentiment de ses collègues, quant au décalage des propos de la direction, lorsqu’il déclare : « moi je pense et je vis chemin de fer. »

The Navigators de Ken Loach dont il est question dans Cheminots de Luc Joulé et Sébastien Jousse, voilà deux films remarquables, l’un de fiction et l’autre documentaire pour faire expliquer et débattre du libéralisme et de notre époque « où l’on peut demander aux gens de travailler pour détruire la société ».

Entretien avec Sébastien Jousse [1]

Sébastien Jousse : C’est le second film que nous réalisons, Luc et moi, sur la problématique du travail et sur ce que recouvre le travail. Et nous avons pris un parti de traiter du travail à hauteur de ceux et celles qui l’effectuent. Nous avons fait d’abord un film sur une expérience sociale de co-gestion des entreprises du port, après la libération de Marseille, une gestion ouvrière qui a concerné 15 000 personnes — ouvriers, maîtrise et cadres —, a duré trois ans et a fait d’énormes bénéfices tout en améliorant les conditions de travail. Dans ce film, nous nous sommes posé la question de ce qui fait qu’un travail devient un corps vivant dans lequel les individus ont l’air d’y construire quelque chose et de se construire. Ils prennent en mains la production et le sens que l’on donne à cette production. En fait, ils participent à un cadre plus large que celui de gagner sa vie, puisque sont créés des services sociaux, des salles de cinéma… Le travail devient une expérience de construction de société.

Les cheminots du CE PACA ont vu ce film à la télévision, France 3 Méditerranée, et ils ont voulu nous rencontrer. Depuis sa création, le comité d’entreprise offre des résidences d’artistes à des photographes, des chorégraphes, des écrivains pour venir dans l’entreprise et créer des œuvres d’art avec les cheminots. Et cela ne s’était jamais fait avec le cinéma. On nous a donc ouvert les portes de la société, de la SNCF, sans aucune entrave, et on nous a donné l’entière liberté pour la réalisation d’un film que nous avons voulu être un documentaire de cinéma, pas un film formaté, pas de 52 minutes pour la télé. Nous avons aussi pensé faire un film pour des projections, parce qu’un film n’est pas fait pour clore le débat, ou s’y substituer, mais n’est qu’un entremetteur qui permet d’ouvrir le débat. C’est là où le cinéma, comme le dit Godard, rejoint le train parce que la projection devient un transport en commun.

Et cela a été une expérience incroyable pendant trois ans, deux ans de recherche pour arriver à l’écriture d’un synopsis, d’une structure qui allait nous servir de base pour un voyage cinématographique qui a duré un peu plus de quarante jours, avec les moyens de le faire, de gagner sa vie en faisant ce travail qui constitue une expérience complètement inédite. Habituellement, on présente des sujets que l’on essaie de faire financer avec plus ou moins de bonheur et là, nous avions une invitation à être des artistes libres. Cette liberté, nous l’avons saisie à bras le corps pour faire ce que l’on sait faire, être des cinéastes. Nous ne pouvons pas nous substituer à un travail journalistique, sociologique, même si cela intervient dans l’élaboration du projet de film, mais on nous a donné la chance d’être des cinéastes, c’est-à-dire d’observer, de filmer une matière et d’essayer d’en tirer une essence à travers un regard totalement subjectif.

[…] Filmer le travail, c’est compliqué parce que finalement c’est compromettant. En trahissant et en montrant son fonctionnement organique, en en faisant une description concrète, il est possible d’entrer en contradiction avec les discours managériaux qui, avec l’ouverture à la concurrence, peuvent se résumer à la nécessité de faire fonctionner un outil intégré qu’on veut diviser parce qu’on veut vendre ce qui est le plus rentable. Filmer le travail est compromettant parce qu’il existe aujourd’hui des services compétents de communication qui sont chargés de contrôler l’accès au travail considéré comme une propriété de l’entreprise. Une des grandes leçons de Cheminots, c’est que l’on créé un possible, que le monde du travail rencontre celui du cinéma pour trouver une faille qui permette de faire ces images qui n’ont rien de révolutionnaire, mais qui font paraître leurs discours comme une fiction par rapport à la réalité du travail.

Le cinéma peut en fait servir de révélateur de la fiction propagandaire de la communication, de la publicité pour essayer de redonner une dimension concrète du travail. C’est pourquoi, nous avons travaillé en plan séquence, par ce qu’il n’y a pas avec un plan séquence de coupure de plan qui laisse supposer que l’on ment, que l’on manipule l’image. Nous avons voulu filmer les choses dans leur réalité et la montrer ainsi peut permettre de battre en brèche les discours élaborés, « scientifiques » qui démontrent aux salarié-es qu’ils n’ont rien compris à la marche du progrès, qu’il faut réformer. Discours en contradiction avec la réalité quotidienne, mais qui convainc parfois des personnes et crée de la souffrance parce qu’il met en doute leur perception des choses. On cherche à substituer une fiction par rapport à la réalité du travail.

Il y a une culture du travail qui doit nourrir le monde de l’art, qui doit être une caisse de résonance pour cette culture du travail. Parce que la première chose que font aujourd’hui les managers — notamment dans les services publics qui sont les derniers bastions qu’il faut gagner —, c’est de casser le métier, de casser l’expérience, la culture du travail parce que c’est ce qui soude les gens et empêche une gestion rationnelle qui ne cherche que la rentabilité.


[1Extrait d’une émission sur Radio Libertaire, dans les chroniques rebelles, diffusée le samedi 13 novembre 2010.