Leauthier l’anarchiste. De la propagande par le fait à la révolte des bagnards (1893-1894) de Yves Frémion. Deuxième partie : Lucio

Samedi 2 juillet 2011
mardi 5 juillet 2011
par  CP
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« Je meurs par amour de l’humanité et pour raconter publiquement toutes les horreurs qu’au nom de la loi on commet dans cet enfer social qu’est le bagne... »

Cette brève histoire du bagne et de sa révolte, occupant la troisième partie de l’ouvrage, est à l’image du livre dans son intégralité, documenté, révolté, révoltant. On découvre en effet à la lecture de ce document tout un pan de l’histoire occulté par les manuels traditionnels d’Histoire, à savoir l’histoire des mouvements contestataires français du XIXe siècle. Loin des approches habituelles que l’on a de cette époque à travers les romans de Zola ou les discours de Jaurès, ce livre retrace avec passion la vie (et la quasi-mort) du mouvement anarchiste de la "Belle Époque".

L’histoire du "compagnon Léauthier" semble ici comme un prétexte pour narrer, tantôt avec humour, tantôt avec gravité, les actes de "propagande par le fait" des anarchistes, et les exactions de l’État pour contrer cette révolte populaire, si terrifiante pour les dominants sociaux de l’époque. Ce livre donc, semble être un devoir de mémoire, à l’honneur des anarchistes français et dénonçant les persécutions subies.

Léauthier l’anarchiste. De la propagande par le fait à la révolte des bagnards (1893-1894), Yves Frémion (L’Échappée).

Dans cet ouvrage, Yves Frémion y évoque à la fois l’histoire d’un jeune anarchiste, révolté et ulcéré par les injustices sociales, et fait le portrait de la société française de la fin du XIXe siècle. Une époque où le contexte social est particulièrement tendu. L’essor des partis ouvriers et du syndicalisme alimente l’espoir d’une amélioration du quotidien, voire d’un renversement du capitalisme. L’industrialisation fait les fortunes et augmentent les revenus des plus riches tandis que les salaires ouvriers restent très bas et que la misère s’accroît.
La colonisation bat son plein dans une course à la spoliation des terres sous prétexte de « civiliser » les indigènes, entendez faire main basse sur les matières premières et liquider — au propre et au figuré — toute velléité de résistance de la part des populations autochtones. Quant au bagne, dirigé par des assassins en uniformes, il représente la phase extrême de la barbarie institutionnalisée.

La propagande par le fait est alors utilisée pour provoquer la prise de conscience dans la population et prône, au-delà des écrits et des discours, les attentats, le sabotage, la reprise individuelle, le boycott, l’insurrection… Autant de moyens qui sortent de la légalité pour dénoncer une société inégalitaire et brutale. À la violence sociale, il s’agit de répondre par la violence révolutionnaire.

« La cause des crimes […] est dans les injustices sociales. » C’est toujours aussi vrai.

Au cours de son interrogatoire, Léon Léauthier répond aux policiers :

« Les lois sont faites pour les riches, et pas pour ceux qui n’ont rien. Il n’en faut plus de lois, ni de riches. Les lois ! Il y en a qui défendent aux ouvriers de mendier quand ils n’ont pas de travail et, par suite, pas de quoi manger. Il devrait y en avoir qui obligeraient les bourgeois à donner du travail aux ouvriers. Ce serait logique. Mais il vaut beaucoup mieux que nous restions sans lois ni riches, en anarchistes.

— Un beau désordre enfin… commente l’un de ceux qui l’interrogent.

— Un beau désordre ! réplique-t-il, il vaudra bien mieux qu’un ordre fondé sur l’injustice. »

Avec Cédric et Samantha

Une autre histoire que celle de Lucio.

Après avoir vu le film documentaire de Aitor Arregi, Jose Mari Goenaga et Javi Agirre sur Locio, réalisé en 2008, je suis venue voir Lucio pour faire une esquisse sonore, le portrait d’un anarchiste. C’était un après-midi de mai, à l’espace Louise Michel, rue des Cascades. Et le titre de l’entretien s’est tout de suite imposé à moi : Le possible de l’impossible.

Lucio Urtubia est né en 1931 à Cascante, en Espagne. On le connaît aujourd’hui par l’espace Louise Michel de la rue des Cascades, dans le vingtième arrondissement. Espace qu’il a construit, car Lucio est maçon,
un « pauvre type » comme il le dit, que l’anarchie a guidé en lui offrant des rencontres formidables et des connaissances aussi.

« Je suis content aujourd’hui parce que nos idées sortent de plus en plus. Nos idées répondent à des besoins, je le vois dans le monde entier. » Lucio voyage beaucoup depuis le documentaire d’Aitor Arregi, Jose Mari Goenaga et Javi Agirre. Documentaire qui met en récit l’enfance pauvre en Navarre, jusqu’à l’engagement de Lucio dans le mouvement anarchiste, et à son aventure illégaliste de faussaire. La révolution et l’anarchie dans les faits, dira-il sans doute.

Lucio ou du grand art de voler les riches pour des projets révolutionnaires. L’illégalisme et la réappropriation mises en pratique le plus simplement et le plus naturellement du monde.

L’art de faire des faux papiers et de fabriquer de la fausse monnaie au service de causes révolutionnaires, cela en fascine plus d’un et plus d’une. Les hommes politiques, les financiers volent pour leur profit, pour le pouvoir. Lucio, lui, vole pour lutter contre l’oppression, pour agir contre la dictature, le franquisme, le fascisme.

« Il ne faut pas oublier ce qu’a été la guerre [dit-il]. Mais, ensuite, il y a eu des centaines de milliers de morts, fusillés dans les prisons. »

« Quand je pense aux massacres perpétrés par les militaires franquistes, je suis fier de ma vie. Je suis fier d’avoir volé et de n’avoir fait de mal à personne. »

Avec Antonio, Lucio et Daniel.