Victor Serge. L’homme double de Jean-Luc Sahagian (Libertalia) et Fille ou garçon. Mon sexe n’est pas mon genre, film de Valérie Mitteaux

Samedi 15 octobre 2011
dimanche 16 octobre 2011
par  CP
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Victor Serge. L’homme double de Jean-Luc Sahagian s’annonce d’emblée, non pas comme une biographie ou une analyse des écrits de Victor Serge — ils sont nombreux —, mais plutôt comme une « errance » à travers un « XXe siècle échoué » et les exils de l’écrivain militant. Donc, pas de biographie linéaire à attendre dans cet essai, mais plutôt une tentative de cerner le parcours, les contradictions, les évolutions de cet « homme double », à la fois témoin et acteur des événements historiques marquants de la première moitié du XXe siècle.

Il disparaît encore jeune, à 57 ans, à Mexico, en 1947. Après avoir participé au courant anarchiste individuel, avoir été séduit un temps par le bolchevisme, avoir combattu le stalinisme, il sera proche du trotskysme.

Qui est-il finalement ? Un écrivain, un militant, un propagandiste ? Un homme lucide certainement, pris dans les turbulences du siècle, et qui regrette le manque d’un « haut idéalisme », lorsqu’il écrit :

« Que d’échecs, d’insuccès, et quel marasme pour finir ! Je ne puis oublier les années de vie que j’ai perdues par suite de circonstances tragiques et lamentables. Je ne puis oublier ni les jeunes énergies qui se sont tristement gaspillées ni la somme de souffrances stériles qu’il a fallu subir. Si tant de force s’était orientée en de meilleur chemin, que n’aurions-nous pu réaliser ? ».

Des regrets comme une remise en cause, qui sonnent très actuels dans notre époque où la pensée unique a réussi le coup de force d’aliéner le sens critique par la consommation des images et des divertissements. Lire aujourd’hui Victor Serge oblige à s’interroger : confronté-es à des espoirs trahis, animé-es par un irrépressible besoin de justice sociale, quelle est notre attitude ? Ses doutes, ses constats d’échec posent aussi la question sur les moyens et le désir de changer le monde.


Jean-Luc Sahagian et Maurice Rajsfus à Publico.

Double, Victor Serge l’est sans doute, partagé entre son désir d’action à la recherche de « l’aube nouvelle, ici et maintenant » et l’écriture. Dans son livre, Jean-Luc Sahagian tente de cerner les facettes d’un homme qui se remet en question. En URSS, il défend tout d’abord « l’organisation, la discipline, la centralisation, la dictature, la terreur. […] Tant pis pour les précurseurs idéalistes », il accepte même la persécution de ses anciens amis. Mais à son tour persécuté, il dénonce les dérives du régime, notamment dans un manuscrit sorti clandestinement d’URSS, Soviets 1929, publié par Panaït Istrati en 1929 sous le titre Vers l’autre flamme. Vers l’autre flamme est en fait constitué de trois essais, le premier de Panaït Istrati, le second de Victor Serge et le troisième — La Russie nue — de Boris Souvarine. Ouvrage à trois, critique exemplaire du régime soviétique qui sera un pavé dans la mare des intellectuels français séduits par le communisme.

Avant d’être à nouveau exilé, Victor Serge a cru, comme beaucoup, à la révolution bolchevique et à l’espoir de transformations sociales qu’elle engendrerait : « Être soi-même, mais prêts à collaborer avec toutes les bonnes volontés, à soutenir librement tout effort émancipateur. Pas inactuels donc, car la vie est action dans le présent et car jamais moment historique ne fut plus intéressant. » Un « moment historique » que beaucoup paieront, y compris lui-même, le prix fort.

D’exil en exil, Victor Serge n’a jamais voulu être chef ou leader et, de lui, je garde en tête ce qu’il écrivit en 1940 :

« … dans la nuit, on devine l’annonce d’un matin si radieux et si riche de promesses qu’il nous est impossible de le concevoir… Ne nous laissons pas décourager. »

Fille ou garçon. Mon sexe n’est pas mon genre Film de Valérie Mitteaux

Lynnee, Rocco, Kaleb et Miguel sont nés de sexe féminin, mais se sentent des hommes et décident de transgresser le tabou, l’interdiction de passer d’un genre, d’un sexe à l’autre. À San Francisco, à New-York, à Paris et à Barcelone, ils incarnent tous les quatre une volonté de choisir à l’encontre de l’image imposée et conforme à la société, aux sociétés. Leur refus engendrent évidemment d’autres repères, des critères à réinventer.

Fille ou garçon. Mon sexe n’est pas mon genre remet beaucoup de choses en question, la représentation des hommes et des femmes, leurs rapports en société, les rôles qui sont assignés aux uns, aux unes et aux autres, les comportements genrés dès l’enfance.

Le film de Valérie Mitteaux laisse une parole libre aux « trans » et ces derniers soulèvent de nombreuses questions : comment se comporter en garçon quand on a été élevé comme une fille ? Comment vivre avec des privilèges du masculin qu’on a préalablement subis ? Que signifie être un homme ou une femme ? Comment les comportements sont-ils façonnés ? Et à quel moment de l’enfance ? Quand s’opère la prise de conscience d’être, de se sentir d’un sexe différent ? Quelle violence au quotidien subissent les trans ? Et finalement, est-il obligatoire, ou même possible de correspondre aux modèles qui nous sont assignés ? Pourquoi le fait de vivre dans un entre-deux genres reste une idée qui dérange ? Fille ou garçon, mon sexe n’est pas mon genre propose à chacun et chacune de regarder le genre autrement et questionne la notion même de genre.

Fille ou garçon. Mon sexe n’est pas mon genre, le film de Valérie Mitteaux est programmé sur ARTE le 23 octobre.