La Fabrique du féminisme, Geneviève Fraisse (le passager clandestin)

Samedi 3 mars 2012
lundi 5 mars 2012
par  CP
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Le féminisme, ça pense !

Ce livre réunit des textes parus dans la presse (L’Humanité, Libé, Politis, Le Monde, Regards, Le Nouvel Obs…), ou dans des revues (Vacarme, Réfractions, Cahiers du genre, Mouvements, Revue de l’OFCE, Non fiction...) depuis trente-cinq ans.

Il est une sorte de double-témoin : de la pratique et de la théorie ainsi que de leurs rencontres répétées, mais aussi de ce que, à tous les étages de la question féministe, la pensée est convoquée.

Au début des années 1970, il y avait les slogans féministes, le journal Le torchon brûle et une figure de référence, Simone de Beauvoir. Comme dans l’histoire passée, les féministes passaient pour des agitées et l’intellectuelle se déclinait au singulier. Geneviève Fraisse appartient à la génération qui a mis la figure de la femme intellectuelle au pluriel, en nombre. Et depuis, elle analyse la pensée féministe dans l’histoire en train de s’écrire.

Avec Geneviève Fraisse et Hélène Fleckinger

À la lecture des textes rassemblés dans cet ouvrage de Geneviève Fraisse, La fabrique du féminisme, ce qui étonne tout d’abord c’est la diversité des sujets abordés par cette « historienne des idées de l’émancipation » et l’originalité des réflexions qu’elle développe à plusieurs niveaux et, de fait, qu’elle suscite chez le lecteur et la lectrice.

« La question des sexes est un fonctionnement de la pensée comme de la société. Il faut passer par l’historicité pour comprendre mais tout est fait pour effacer l’histoire. […] Je suis profondément convaincue [écrit-elle] que
renvoyer la question des sexes à une non-historicité relève de la domination masculine.
 »

L’un des objectifs de ses travaux est de « Démontrer que les sexes font l’histoire et font histoire », ce qui revient à analyser le processus de discrimination patriarcal et en démonter les rouages. Il ne s’agit pas de dénoncer avec véhémence un phénomène qui perdure depuis des lustres,
mais plutôt de disséquer ses différentes formes et développements, d’en regarder aussi ses avatars : « Entre les femmes qui illustrent notre condition et la Femme, qui nous qualifierait une bonne fois pour toutes, il semble qu’il soit vraiment difficile d’échapper au superficiel des unes pour s’en référer aux caractères de l’autre. »

Une spécificité non moins intéressante des textes présentés dans La fabrique du féminisme, c’est l’affirmation de facto d’un aller-retour incessant entre théorie et pratique. Comme si la philosophe mettait sa recherche et sa pensée en adéquation avec l’actualité, avec les préoccupations quotidiennes, et, qu’en quelque sorte, elle en initiait une application, sans pour autant en affaiblir ou en minorer la subtilité. Il est vrai que la réflexion alliée à la notion de terrain répond certainement à une attente de beaucoup qui parfois déplorent le
clivage constaté entre la théorie et la pratique.

Alors, une auteure intellectuelle et une femme de terrain ? Même si cela fait figure de raccourci, cela donne en résumé une première impression de lecture et attise la curiosité : « si je me suis intéressée, [écrit Geneviève Fraisse,] au “service” domestique, c’est parce que cette notion permettait de faire le lien entre travail salarié et travail non salarié, domesticité et domestication des femmes, égalité des sexes et hiérarchie sociale. »

« En vingt-cinq siècles de philosophie, les femmes ont été mises en position d’objet pour la pensée et surtout pas de sujet qui pense. Elles sont soit apparence (ce qui se donne à voir), soit symbole ». Et « Aujourd’hui, la question qui se pose pour les femmes n’est pas seulement celle de l’identité
et de la différence, mais celle du sujet et de l’objet.
 » Devenir des sujets…
C’est une revendication constante, « pas seulement des sujets politiques ou civils, mais aussi des sujets dans la pensée. »

Si les femmes sont « dans une structure sociale, un moyen d’échange »,
si les discriminations restent flagrantes — « les femmes sont massivement touchées par la crise économique qui les envoie à la pauvreté », il faut souligner également qu’« il n’y a pas d’altérité sans conflit. Il y a donc nécessairement du conflit, familial, conjugal, économique, politique... La question des sexes, c’est la même chose que la question des races...
Plutôt que de nier les différences, il vaut mieux les identifier
 ».
Bouleversement du lien social qui entraîne un bouleversement du lien
sexuel et comme le remarque Geneviève Fraisse, « Le sexe, c’est l’objet
du refoulement et du consentement à la domination, c’est-à-dire à des
choses qui ne se disent pas. Le sexe ne se dit pas, quoique cela fasse
beaucoup parler.
 »

Différence, identité, égalité, altérité, termes qui reviendront évidemment dans notre entretien avec Geneviève Fraisse autour de son nouvel ouvrage, dense et remarquable, La fabrique du féminisme.

Les philosophes n’ont pas fait de la différence des sexes un objet philosophique, il n’en demeure pas moins que «  la différence des sexes est le fait empirique à partir duquel la pensée s’est développée. » Ce que souligne Geneviève Fraisse. De même qu’elle revendique « la position aporétique entre identité et différence qui scandalise un certain état féministe. » Car ce qu’elle aime,
« c’est la liberté. [Et] L’aporie, ne pas répondre, c’est de la liberté. »