Une Séparation. Film de Asghar Farhadi

Christiane Passevant
vendredi 23 décembre 2011
par  CP
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Sortie nationale : 8 juin 2011

Le cinéma iranien nous réserve régulièrement de belles surprises. En 2009, ce fut la découverte de deux films remarquables, Les Chats persans de Bahman Ghobadi, tourné clandestinement à Téhéran et À propos d’Elly de Asghar Farhadi, qui a reçu pour ce film l’Ours d’argent du meilleur réalisateur.

Ces deux films rendaient à la perfection le climat sous tension d’un pays
qu’il n’est guère possible de voir, ou même d’entrevoir, autrement que par des informations tronquées, dramatiques et ponctuelles. Or ces deux films donnaient à voir la société iranienne, par des images volées de la rue, de la misère urbaine et de la répression au quotidien pour le film de Ghobadi, et de la tension des rapports entre les hommes et les femmes pour le récit de Farhadi. Deux démarches et deux visions de la création cinématographique dont on imagine toutes les difficultés, ne serait-ce que par l’engagement critique et politique qui les sous tend. Pour preuve l’interdiction faite au réalisateur Jafar Panahi de se rendre au dernier festival de Cannes auquel il devait participer en tant que juré, et qui depuis a été condamné à ne plus faire de films pour les vingt prochaines années.

Cette année, c’est un Ours d’or que remporte le nouveau film de Asghar Farhadi, Une Séparation,et deux prix d’interprétation qui sont décernés à ses actrices et acteurs [1].

Son précédent film, À propos d’Elly, s’appuyait sur le récit de week-end d’un groupe d’ami-es dans une villa au bord de la mer Caspienne, donc dans un milieu plutôt aisé et qui a priori était ouvert. L’organisatrice avait invité une jeune femme, Elly, espérant nouer une relation entre elle et l’un de ses amis nouvellement séparé de sa compagne. Mais voilà qu’après des prémisses de l’installation et quelques désagréments, la bonne entente du début semblait se fissurer et plusieurs incidents faisaient monter la tension entre les personnages, jusqu’à la soudaine disparition d’Elly dont finalement on ne savait que très peu de choses. Le groupe se trouvait alors confronté à une enquête policière, des règlements de compte et des questions troublantes. Le scénario, remarquablement construit autour de relations personnelles et banales, mettait en évidence les conséquences d’une situation politique sur les rapports humains. Le carcan imposé faisait imploser les relations amicales et la disparition de cette femme exacerbait les interdits et les non dits de la société iranienne.

Avec son nouveau film, Une Séparation, Asghar Farhadi part à nouveau d’une histoire personnelle, celle d’un couple qui se sépare pour faire entrevoir le malaise existant dans une société sous surveillance.
La relation public/privé aboutit à l’enfermement des individus dans des rôles forcés. Farhadi élabore dans ce film une peinture incisive de la société iranienne sous plusieurs angles, notamment celui de Simin, jeune femme active qui désire quitter l’Iran avec son mari et sa fille adolescente, et celui de Nader, l’époux, qui refuse de partir en raison de son père atteint de la maladie d’Alzheimer.

La première scène du film est une tentative de conciliation entre les deux époux, scène dans la meilleure tradition du dialogue de sourds sous les auspices d’une juridiction autiste qui en rajoute côté malentendus. Simin argumente pour obtenir la garde de sa fille, Nader se retranche dans une posture de neutralité insensible. Peu importe d’ailleurs, les lois qui régissent la vie familiale en Iran lui donnera la garde de l’adolescente. « Que peut-on faire ? » demande Simin, la réponse est définitive : « Rien. retournez à votre vie. »

Lorsque Simin décide de partir, Nader engage une femme comme aide soignante pour garder son père et entretenir l’appartement de la famille. Après une courte discussion sur la rémunération et la nature du travail, la jeune femme, qui paraît d’abord réticente en raison du temps de transport et du salaire, accepte, n’ayant visiblement pas d’autre choix. Elle est accompagnée de sa fillette qui, au détour d’une phrase, assure sa mère de son silence et l’on comprend alors que le père est dans l’ignorance de la démarche. Nader ignore également qu’elle est attend un enfant et que le mari n’est pas au courant de ce travail.

Une histoire ordinaire, une séparation, un père malade, une personne très croyante et acculée à travailler pour des problèmes d’argent… Peu à peu, l’enchaînement de plusieurs faits — une poubelle renversée dans l’escalier, la porte laissée ouverte et le père qui sort seul dans la rue, les mensonges et les malentendus, la pression exercée par les interdits religieux, les règles sociales, les différences de classe, les comportements — fait monter la tension d’un cran et la banalité du quotidien dérape pour faire place à la suspicion, aux accusations, au renvoi de la femme.

La tension monte de manière constante et la situation devient très vite inextricable. Comme dans À propos d’Elly, les jugements vont bon train et les condamnations aussi. Ce qui ressort de la narration, ce sont les divisions sociales, le conservatisme religieux et un appareil judiciaire inexorable. Le mensonge tient aussi un rôle important pour échapper à la pression sociale, à l’engrenage judiciaire et au cauchemar des procédures et des lois qui piègent les individus.

Le jeu des comédien-es est absolument impressionnant de naturel et de vérité ; l’angoisse qu’ils et elles portent dans le film atteint un paroxysme de violence à l’image même de la société qui enferme les individus dans la dissimulation, l’absence de solidarité et de sollicitude. Nader, par exemple, est incapable d’exprimer ses sentiments envers sa femme, même lorsque sa fille lui demande de le faire. La femme enceinte est écrasée par les règles religieuses qu’elle suit comme repères, son mari est prisonnier de sa frustration, de la violence sociale et de l’honneur familial. Le père malade subit une dépendance…

Sans jamais prendre parti, Asghar Farhadi est vigilant à chaque détail du décor, de l’environnement, des regards. L’écriture du film, la mise en scène et la direction d’acteurs et d’actrices sont remarquables. Servi par un casting fabuleux, Asghar Farhadi réussit avec Une Séparation un film engagé et critique et l’un des meilleurs films actuels sur l’enfermement des êtres humains.


Une Séparation de Asghar Farhadi est sur les écrans le 8 juin 2011 et, en juillet, est programmé un film qu’il a réalisé en 2006, La Fête du feu.

Un DVD a été édité en décembre 2011.


[1Peyman Moaadi, Sareh Bayat, Sarina Farhadi, Leila Hatami, Shahab Hosseini.


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