Charbons ardents. Construction d’une utopie de Jean-Michel Carré

Jean-Michel CARRÉ
dimanche 23 décembre 2007
par  CP
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D’une enquête exceptionnelle sur le rachat et la mise en valeur d’une mine du pays de Galles par les mineurs eux-mêmes, Jean-Michel Carré — après la réalisation d’un film — décide d’en faire un livre pour témoigner plus longuement de l’expérience de ces « hommes et femmes ordinaires » engagé-e-s dans la conquête de leur outil de travail et de leur autonomie.

Nous sommes ici loin des théories, mais sur le terrain avec les remises en question et les contradictions inhérentes à la reprise en main d’une mine et sa gestion par les mineurs. Il s’agit d’une aventure ouvrière rare car, « si les luttes ouvrières paraissent vivre leurs derniers soubresauts dans nos pays occidentaux totalement inféodés à l’économie de marché et à la mondialisation », celle-ci étonne par sa réussite. De même, les questions soulevées par cette réussite : comment la mine de Tower — condamnée à la faillite par le gouvernement de Margaret Thatcher pour cause de non rentabilité —, peut-elle à présent réaliser des bénéfices en appliquant une politique égalitaire des salaires, en améliorant les conditions de travail et en investissant sur la modernisation de la mine ?

Après s’être battu aux côtés de leurs leaders syndicaux pour racheter la mine grâce à leurs indemnités de licenciement, les mineurs ont du s’atteler à la gestion, au marketing, à la direction du personnel et à connaître la législation. Il leur a fallu aussi mener collectivement une réflexion sur le devenir de l’exploitation minière dans le cadre de toute une région.

Comment, après trois années d’expérience, se présente la « gestion d’une réussite » ? Comment se vit au quotidien ce partage des responsabilités ? Comment se poursuit la politique de l’emploi ? Les mineurs imaginent-ils de nouvelles activités ?

Pendant un an, Jean-Michel Carré a accompagné les hommes et les femmes de Tower Colliery pour filmer et recueillir des témoignages qui révèlent les espoirs, les doutes, les enjeux d’une telle expérience. Ces paroles montrent la pratique d’une lutte dans un contexte de construction : la construction d’une utopie . Tentative d’autogestion réussie et acquis exemplaire dans l’histoire ouvrière ? Sans doute, quand on apprend que de sauvegarder les emplois et d’acquérir une autonomie, les mineurs sont passés à une démarche de solidarité internationale, à la recherche de nouvelles formes de rapport au travail, à la création d’emplois pour les jeunes de la région et à des projets sur le long terme pour la protection de l’environnement.

Cet ouvrage, « constitué des paroles des travailleurs de cette mine » devenus des « travailleurs-actionnaires », rappelle la tentative autogestionnaire de Lip en 1973 et renvoie également à la disparition de l’industrie minière en France jugée par l’un des mineurs comme une absurdité, celle-ci se développant au Japon et aux États-Unis. Ce long débat d’idées sur le système et la rentabilité prolonge parfaitement le film en y ajoutant une réflexion plus profonde et plus vaste. Une suite de témoignages passionnants et lucides qui tous se réclament du droit de tenter l’impossible et vont à l’encontre de la tendance actuelle de fatalité libérale.

(Janvier 2000)


Charbons ardents. Construction d’une utopie , Jean-Michel CARRÉ, Paris, 1999, Le Serpent à Plumes-Arte éditions, 219p.