Elio Petri. Cinéma engagé, cinéma enragé d’hier et d’aujourd’hui en Italie

Samedi 14 avril 2012
samedi 14 avril 2012
par  CP
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Après Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon et La Classe ouvrière va au paradis, le premier long métrage de Elio Petri, L’Assassin, sort en copie restaurée sur les écrans en juin prochain… Le second long métrage I Giorni contati (Les Jours comptés) est annoncé en sortie nationale fin avril… La Dixième victime est en restauration…

Avec Paola Petri et Giorgio Maruzzio (Scénariste).

Le triomphe du film de consommation « basé sur la violence, sur le sexe, [et devenu] le plus pur produit commercial », Elio Pétri en faisait le constat en 1976, alors qu’il tournait Todo Modo, film remarquable sur la classe politique italienne et la mauvaise foi. Et il ajoutait : « En même temps, on peut aussi continuer à dire que cette année, [en 1976] il y aura des films intéressants, les films de Bellochio, de Rosi, de Ferreri, et de Pasolini, Salo [par exemple]. C’est comme les autres années… Il y a un groupe d’œuvres d’avant garde, de pointe du point de vue social, politique, poétique. Et ensuite une masse stagnante de produits de consommation, lesquels réfléchissent cependant le degré de civilisation auquel nous sommes arrivés. [Cependant] il manque la lutte en commun de groupes d’auteurs, il manque aussi des auteurs isolés de films pour un cinéma vraiment alternatif. […] Des films qu’on voit dans des endroits différents, des films faits de façon différente, avec des caméras différentes, des visages différents, des thèmes différents, un langage différent, des films qui durent vingt minutes au lieu de deux heures, ou six heures au lieu de deux heures. […] Je ne veux pas parler de cinéma aristocratique, [mais] de cinéma spectaculaire, de cinéma populaire. » Et il ne faut jamais oublier que les films, même critiques, « sont faits toujours dans le contexte de la production capitaliste, même s’ils sont contre cette production. C’est cela le problème de fond. »

Le problème de fond… Quelque trente-cinq ans après, qu’en est-il du cinéma engagé et critique ? Le contexte de la production capitaliste n’a pas changé. On peut d’ailleurs regretter que les films «  alternatifs » soient rares, en Italie et ailleurs. Mais l’on peut aussi se demander si ce retour relativement récent sur les écrans du cinéma d’Elio Petri annonce le retour du cinéma italien, du cinéma de réflexion comme de la « comédie italienne »…

Après Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon que l’on peut trouver en DVD, après la reprise de La Classe ouvrière va au paradis, ou encore de I Giorni contati (Les Jours comptés), annoncé en sortie nationale le 25 avril, on apprend que son premier long métrage, L’Assassin, sort en copie restaurée sur les écrans en juin prochain… Et que La Dixième victime est en cours de restauration… Alors, on se prend à espérer que le cinéma italien revienne sur nos écrans avec un « langage différent » et que le cinéma mièvre ou strictement commercial soit passé de mode, enfin peut-être…

Voilà des années que le cinéma d’Elio Petri est relégué, hormis quelques initiatives louables, aux oubliettes des salles de projections, avec l’étiquette de « dépassé » ou bien trop ancré dans une certaine époque. Ah bon ?!
La Classe ouvrière va au paradis, critique vive de l’aliénation et du consumérisme, serait dépassé ? Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon, pamphlet incisif contre la police, la justice et les dérives fascistes, serait trop ancré dans la réalité des années 1970, et seulement dans cette époque ? I Giorni contati (Les Jours comptés), réflexion sur le sens de la vie et du travail, serait hors de propos aujourd’hui ?

Trop gênant en fait le cinéma d’Elio Petri — scénariste, réalisateur, fou de cinéma —, avec ce sens du sarcasme, de l’ironie profonde et de la critique tous azimuts. Si l’on ne cherche au cinéma que le divertissement béat, passif et imbécile, on ne peut être que déçu-e par les films de Petri. Son cinéma est un cinéma de réflexion, de réflexions au pluriel qui se font écho… Un cinéma engagé, à coup sûr enragé.

La télé de Berlusconi — que Elio Petri, visionnaire, évoque dans Bonnes nouvelles, son dernier long métrage — a tout fait pour détruire ce cinéma qui poussait à réfléchir, à poser des questions, en même temps le système en place a liquidé les studios et s’est acharné à couper les ailes d’une « comédie italienne » dont la renommée passait les frontières…

Alors, aujourd’hui, le cinéma italien peut-il retrouver une puissance
subversive ? La force d’une vision lucide et sans concession comme celle exprimée dans les films de Petri dont l’œuvre « s’est concentrée sur une série de personnages qui, avec leurs névroses, leurs problèmes mentaux et leurs phobies révèlent à différents niveaux comment la répression de la société capitaliste a un impact sur l’individu ».

Si aujourd’hui, il est enfin possible de (re)découvrir le cinéma de Elio Petri, il faut espérer que cela annonce aussi le retour du cinéma italien de l’âge d’or en force…