Auriez-vous crié
 « Heil Hitler » ? Soumission 
et résistances 
au nazisme : l’Allemagne vue d’en bas (1918-1946) (Max Milo)

Samedi 9 juin 2012
jeudi 14 juin 2012
par  CP
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Auriez-vous crié
 « Heil Hitler » ?

Soumission 
et résistances 
au nazisme : l’Allemagne vue d’en bas

François Roux (Max Milo)

La justification de la crise fait, aujourd’hui comme hier, accepter bien des dérives sécuritaires et des privations de droits. Petit à petit, la banalisation de situations inacceptables il y a peu de temps encore — « Plus jamais ça ! » disait-on, pour ne rappeler que le slogan à l’encontre de relents racistes —, donne à réfléchir sur la signification que l’on prête au terme « démocratie », très variable selon le contexte mais aussi selon qui utilise le concept.

On peut alors se demander quelles seraient aujourd’hui les réactions et les formes de résistance à un régime fasciste ? La majorité de la population crierait-elle « Heil » à un führer quelconque si celui-ci se présentait comme le sauveur potentiel du système capitaliste ? Questions graves qui reviennent tout au long du livre de François Roux, un essai impressionnant par la somme de recherches sur le processus de la barbarie et sur la soumission au nazisme, forcée ou consentie, d’une grande partie de la population allemande et des pays occupés.

Lorsqu’en janvier 1933, trente-deux millions d’Allemand-es se retrouvent confonté-es à une propagande permanente, embrigadé-es de facto par un patriotisme xénophobe forcené impliquant la suppression des libertés, la criminalisation de l’opposition, les assassinats ciblés, les meurtres de masse, la guerre, les persécutions antisémites et l’éradication de populations entières, quels sont ceux et celles qui décident de résister ou de ne pas collaborer au IIIe Reich ? Et était-ce possible, entre la suspicion ambiante, l’allégeance à un système présenté comme économiquement providentiel et la peur orchestrée d’une invasion bolchevique ?

En dehors du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, paru en 1932, et de 1984 de George Orwell, publié en 1949, deux romans étatsuniens viennent à l’esprit qui évoquent la prise de pouvoir d’une dictature fasciste, l’incrédulité de la population devant la privation des droits constitutionnels, puis sa résistance. Tout d’abord, Le Talon de fer de Jack London, écrit en 1907 et remarquable de prémonition.

À la suite d’élections, le « Talon de fer » arrive au gouvernement, s’ensuit alors un régime de terreur qui oblige l’organisation socialiste à entrer en clandestinité. Et le second roman, peut-être moins connu mais néanmoins saisissant dans sa description d’un coup d’État fasciste aux États-Unis, Impossible ici de Sinclair Lewis, paru en 1935. Impossible, la prise de pouvoir d’un tel régime ? Rien n’est moins certain, comme le décrivent d’ailleurs les deux romans. Certes, il n’est pas question de bégaiement de l’histoire à l’identique, mais les tendances fascistes et totalitaires sont tentantes dans un moment de crise aigue pour une oligarchie à qui échappe le contrôle social. Tout peut arriver et ce type de situation est susceptible de générer le pire, il n’y a qu’un pas de la répression violente au fascisme… D’ailleurs ces dérives ne sont-elles pas inhérentes à la « démocratie » — non directe, voire autoritaire — tant vantée par les politiques ?

Auriez-vous crié
 « Heil Hitler » ? Soumission 
et résistances 
au nazisme : l’Allemagne vue d’en bas rassemble et croise de nombreux témoignages et des travaux d’historiens. Cette perspective d’analyse — Soumission 
et résistances 
au nazisme : l’Allemagne vue d’en bas — permet à François Roux une autre approche de la réalité, jusqu’alors tant de fois abordée dans le but d’en souligner l’exceptionnalité d’un point de vue historique.

De même, l’auteur évite les clichés habituels et les généralisations sur l’adhésion au régime nazi de la population allemande et des pays conquis. Ce livre met en écho différentes perceptions, déclarations, constats et accorde une large part aux milliers de personnes qui ont résisté en le payant parfois de leur vie.

Quant au système nazi, il avait ses failles et c’est ce que François Roux décrypte et analyse. Et l’on peut également s’interroger — ce livre provoque d’ailleurs toute une série de questionnements —, si l’adhésion au nazisme de la population allemande, décrite comme générale par la propagande nazie, n’a pas également servi la propagande des alliés pour stigmatiser toute une population civile afin de la bombarder, sans état d’âme, en tout bénéfice pour le complexe militaro-industriel étatsunien, et à dédouaner ensuite la collaboration industrielle internationale largement compromise avec les nazis…

Résistance, soumission… La question demeure entière et actuelle. En explorer les mécanismes et tenter de les comprendre, c’est le fil rouge de cet essai et c’est aussi la question essentielle à se poser dans l’éventualité d’une prise de pouvoir fasciste ou totalitaire. Aujourd’hui, la propagande est tout aussi importante et sous le contrôle des oligarques, évidemment elle prend des formes séduisantes, plus élaborées, grâce à l’outil phénoménal qu’est la télévision.

Dans son essai, Qu’est que le fascisme ? Un phénomène d’hier et d’aujourd’hui, Larry Portis écrit : « L’émergence du fascisme est un phénomène généralisé en Europe qui correspond à l’industrialisation, à l’émergence de mouvements contestataires progressistes, à l’intensification
du nationalisme et de la xénophobie. Il reflète, dans les sociétés industrielles capitalistes, les difficultés des gouvernements à contrôler des populations
en révolte contre les méfaits du système de production et contre ses dirigeants. Au fond, le fascisme est un mode de contrôle politique autoritaire qui émerge dans les sociétés industrielles capitalistes en réponse à une crise économique.
 » Et François Roux de conclure dans l’épilogue de Auriez-vous crié
 « Heil Hitler » ? Soumission 
et résistances 
au nazisme : l’Allemagne vue d’en bas : « Quand la crise ébranlera le capitalisme, nul doute que l’oligarchie de l’argent qui gouverne la planète utilisera tous les moyens pour sauvegarder ses intérêts. » Alors, « l’humanité saura-t-elle tirer les leçons de son passé et prendre son destin en main avant qu’il ne soit trop tard ? »

Avec l’auteur.