Jacques Ellul. L’homme qui avait (presque) tout prévu, nucléaire, nanotechnologies, OGM, propagande, terrorisme... Et Prisons de femmes. Janine, Janet & Debbie : une histoire américaine

Samedi 30 juin
lundi 2 juillet 2012
par  CP
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Juriste, historien et sociologue, Jacques Ellul porte de toute évidence un discours à contre-courant de la pensée unique. Moins connu en France qu’aux Etats-Unis — pour mémoire, Aldous Huxley a fait traduire et publier son livre, La Technique ou l’enjeu du siècle —, Jacques Ellul a eu le tort de dire « Non à cette société occidentale qui se laisse hypnotiser par le mythe du progrès alors qu’il voit en elle la victime d’une régression, et d’une négation de [l’être humain]. » Le tort aussi « De dire haut et fort son anticommunisme à une époque où ça ne se faisait pas. D’afficher sa foi. […] De se revendiquer de l’anarchisme. Et surtout de passer la technique à la moulinette de sa pensée critique. » Du coup, le voilà catalogué « comme antitechnicien primaire, ennemi du progrès, affreux rétrograde. »

Chercheur et penseur atypique, Jacques Ellul l’est certainement avec la volonté d’assumer ses contradictions et, toute sa vie, d’essayer « autre chose ». Il a analysé les implications des découvertes technologiques, en a prévu et anticipé les conséquences graves comme les crises alimentaires, le réchauffement climatique, la pollution et les dangers de l’enfouissement des déchets nucléaires. Il a influencé le mouvement écologique, dont il est l’un des précurseurs, de même que l’idée de décroissance. « Persuadé que la technique mène le monde (bien plus que le politique et l’économique), [Ellul] a passé sa vie à analyser les mutations qu’elle provoque dans nos sociétés, et la tyrannie qu’elle exerce sur nos vies. »

Dans son ouvrage, Jacques Ellul. L’homme qui avait (presque) tout prévu, Jean-Luc Porquet retient vingt idées fortes basées sur la «  thèse de l’autonomie » qui « constitue une base à partir de laquelle [il est possible de] saisir le monde. » Pessimisme actif et lucidité afin de prendre conscience de l’aliénation subie et, dans un contexte d’actualité particulièrement inquiétant, de passer à la révolte.

« Mes livres appellent à une prise de conscience individuelle [et] n’auront de portée que si cela débouche sur des actions de type collectif. » Pas de grand projet révolutionnaire, non, mais « Changer notre regard. Opérer un renversement de valeur. Le progrès est bon ? Non, le progrès nous a échappé. Et nous menace. Non seulement il est en train de ravager notre biosphère […], mais il inscrit l’injustice au cœur du monde : chacun sait [et chacune] que jamais le reste de l’humanité ne pourra bénéficier de l’abondance qu’il nous procure, à nous autres Occidentaux [et Occidentales]. »

Avec Jean-Luc Porquet, il sera donc question du nucléaire, des nanotechnologies, des OGM, du terrorisme... Et d’un sujet, souvent discuté sur Radio Libertaire… De la propagande.

Et

Prisons de femmes. Janine, Janet & Debbie : une histoire américaine

Claude Guillaumaud-Pujol (Temps des cerises)

À travers les portraits de Janine, Janet et Debbie, prisonnières politiques incarcérées depuis 1978, Claude Guillaumaud-Pujol étudie les conditions générales de détention des femmes aux États-Unis. Ce pays représente 5 % de la population mondiale mais 25 % des prisonniers dans le monde. Parmi eux, les femmes sont de plus en plus nombreuses. Pourquoi ? Quels sont les mécanismes qui mènent à l’incarcération, les moyens d’expression de ces prisonnières face au système judiciaire, et quelle est la vie quotidienne de ces femmes ?

Récit poignant de l’itinéraire de ces trois femmes étatsuniennes noires condamnées à trente ans de prison pour le meurtre contesté d’un policier blanc. Bien que les 30 années soient passées, Janine, Janet et Debbie sont toujours en prison.

La réalité dépasse la fiction dans ce constat que fait Claude Guillaumaud-Pujol avec Prisons de femmes. Janine, Janet & Debbie, une histoire américaine. Constat très documenté sur une situation effroyable, d’autant qu’elle est ouvertement, cyniquement, raciste et sexiste, et dont l’injustice est défendue par des institutions à géométrie variable.

Les États-Unis, les States qui font rêver tant d’êtres humains pour ses opportunités et sa « liberté d’entreprise » — on peut d’ailleurs se demander pour qui, si l’on songe que cette société est construite sur la discrimination raciale ! —, les Etats-Unis donc dévoilent l’envers du décor démocratique de façade durant ce voyage dans le cauchemar pénitencier étatsunien. La propagande et les clichés hollywoodiens en prennent un coup et la barbarie ordinaire s’étale au fil des pages. Bienvenue en enfer !

La violence pour la violence, la violence pour le fric, des institutions soumises au profit et une constitution « garante des libertés » seulement pour la vitrine et seulement pour l’esbroufe !

Première démocratie au monde ! On a déjà pu observer les conséquences
de la bonne parole démocratique portée dans les pays sous la coupe étatsunienne, on connaît la stratégie impérialiste des États-Unis en
Amérique latine et du Sud, au Moyen-Orient et partout dans le monde.
On en savait moins au plan national sur l’état des prisons, sur leur fonctionnement et sur l’augmentation drastique du nombre de détenu-es.
« En 2010, les États-Unis représentent 5 % de la population mondiale,
mais 25 % de la population carcérale mondiale
 » ! Édifiant.

Ces chiffres sont à méditer si l’on songe que les autorités françaises — l’état des prisons françaises étant catastrophique de même que le problème de la surpopulation carcérale et les conditions de détention —avancent l’idée d’un marché de construction pour des prisons privées… Comme les autoroutes… Toujours pire, mais dans la logique du profit, on peut s’attendre à tout !

Pour revenir aux États-Unis, « La prison [souligne le sociologue Elliott Currie] fait partie de notre univers quotidien à une échelle sans précédent dans notre histoire ou dans celle de n’importe quelle démocratie industrielle… L’incarcération massive est le programme social le plus efficacement appliqué de notre époque. »

Les prisons sont effectivement très rentables au plan économique vu les salaires pratiqués pour une main-d’œuvre de détenu-es dont le travail est quasi forcé. Voilà donc institutionnalisée une forme moderne d’esclavage pour le profit du patronat.

Dès 1980, Move dénonçait les dérives du système carcéral : « Ce système ne construit pas les prisons dans le but d’amender, il construit des prisons pour asservir et enrichir en asservissant l’esprit des gens. Les prisons sont conçues pour le profit. » Ce à quoi, en 2003, Angela Davis ajoutait : «  tous ces corps noirs inutiles dans le monde libre deviennent une énorme source de profit dans le monde des prisons. »
Et si l’on écoute la voix des prisonnières, on prend la dimension de la cruauté du système : « on ne meurt pas de froid par manque de chauffage. On meurt de froid à cause de la réalité glaciale qui fait de nous, même quand nous avons purgé notre peine, des prisonnières à vie, sans aucun pardon. »
« Ici, rien de beau ne peut fleurir… Seuls poussent l’hypocrisie, la laideur, la maladie, l’illégalité, l’ignorance, la confusion, le gâchis, le désespoir. »

Claude Guillaumaud-Pujol a publié au Temps des Cerises en 2007 une biographie intitulée Mumia Abu-Jamal, Un homme libre dans le couloir de la mort.