Chaque pierre a son histoire de Maurice Rajsfus (éditions Ginkgo)

Samedi 2 février 2013
dimanche 3 février 2013
par  CP
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« Nous vivons en un temps où la mémoire ne cesse d’être convoquée. Il y a les Lieux de mémoire, mais également ce sinistre “devoir de mémoire” qui devrait permettre d’effacer ponctuellement l’oubli. Comment ne pas comprendre que dans “devoir”, il y a obligation, comme un rite auquel il conviendrait de se soumettre. Nous sommes constamment sollicités par des souvenirs les plus divers. Les rappels à l’Histoire sont nombreux mais il n’en reste pas moins que la mémoire n’a jamais été autant piétinée, dans le même temps qu’elle est magnifiée mais en fait tristement manipulée.[…]

Nous vivons dans un temps de stupidité extrême, où le retour du sacré devrait rythmer tous les instants de notre vie. Il faut appartenir à un groupe bien distinct, sacrifier à un culte, même si l’on ne croit pas. »

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Depuis bien plus de soixante ans, Maurice Rajsfus milite, écrit contre le racisme, l’injustice sociale… Depuis sa rencontre brutale avec la police française aux ordres de la Collaboration et de l’occupant nazi, il n’a de cesse de rappeler que « La rue appartient à la police. Les citoyens contestataires rasent les murs – les autres font profil bas. Pour la majorité dite « silencieuse », la crainte partagée nourrit la peur de l’autre.[…] La police a le pouvoir discrétionnaire d’interpeller, d’arrêter, de séquestrer le citoyen [et que] L’arme devient l’instrument du droit. » (La France Bleu marine. De Marcellin à Sarkozy. Mai 1968 - octobre 2005). Et d’ajouter dans Aphorismes subversifs et réflexions sulfureuses, « Lorsqu’on ajoute le mépris à la haine, l’arrogance à la brutalité, la stupidité à l’esprit d’initiative malsain, et la volonté de faire le mal à la satisfaction du travail accompli, on peut avoir une idée approximative de la mentalité du flic de base. »

Journaliste, écrivain, essayiste, co-créateur de l’Observatoire des libertés publiques et de l’organisation Ras-le-Front, Maurice Rajsfus, est depuis longtemps de tous les combats sociaux, politiques et internationaux.
Il a écrit plus cinquante cinq livres, dont vingt sont consacrés aux « forces de
l’ordre », du désordre dirait-il. Esprit acerbe et sans concessions, il offre
dans ce livre des réflexions politiques et personnelles…

Chaque pierre a son histoire.

« Je ne crois à rien, même s’il m’arrive de faire confiance. La crédulité est sans doute la pire des calamités. S’en remettre à celui [ou à celle] qui prétend résoudre tous les problèmes de l’heure ouvre la voie à la soumission douce puis à la résignation obligée. » Cet aveu de Maurice Rajsfus ouvre son nouvel essai, Chaque pierre a son histoire, qui, dès les premières lignes, met les choses au point et les points sur les «  i » quant aux beaux discours des politiques, des harangueurs de foule et autres aventuriers en mal de pouvoir… D’ailleurs croire supposerait avoir la « foi » en quelqu’un ou quelqu’une, sans doute supérieur-e, et donc instaurer d’emblée une inégalité, une hiérarchie dans les rapports humains. Belle avancée pour l’émancipation !

Non Maurice Rajsfus, « obstiné mais pas têtu », opte pour l’incrédulité, l’observation et la vigilance.

Ce qui est passionnant dans le nouveau livre de Maurice, c’est qu’il revient sur les expériences, les rencontres, les épreuves qui ont construit ses convictions, influencé ses engagements, son itinéraire de militant et d’« historien de la répression ». Ces retours sur la prise de conscience d’un jeune adolescent ne pouvaient se faire à travers l’écriture qu’avec un regard suffisamment large pour discerner tout ce qui y a contribué. De l’enfance aux circonstances tragiques de la séparation familiale, en pleine tourmente de l’Occupation nazie, jusqu’à revivre parmi les autres après des années de peur et de discrimination, pour s’impliquer dans les luttes et, finalement, prendre la décision d’écrire sur le système répressif et la police.

« L’institution policière constitue bien un authentique ennemi de la société. C’est pourquoi, au-delà des livres de réflexion », et ils sont nombreux, Maurice Rajsfus a également mis « au grand jour le tableau de chasse quotidien de ceux qui aiment se présenter comme les meilleurs protecteurs des libertés démocratiques. »

Chaque pierre a son histoire, parabole d’un façonnage et d’un parcours accidenté fait d’opportunités et de hasards que Maurice Rajsfus considère avec le même étonnement qui le garde de toute la prétention du penseur ou de l’historien expert et moraliste. « Les rappels à l’Histoire sont nombreux mais il n’en reste pas moins que la mémoire n’a jamais été autant piétinée, dans le même temps qu’elle est magnifiée mais en fait tristement manipulée. » Il est vrai que cette mémoire « active, ou réactive, authentique ou plus ou moins inventée, se trouve le plus souvent utilisée à toutes les sauces. »

L’histoire officielle, très sélective sur la période de la Seconde Guerre mondiale, a été exemplaire de déni et d’occultation. Et cela recommencera avec la guerre coloniale d’Algérie. Une habitude de la mystification pour travestir les faits et la mémoire. Or Maurice Rajsfus ne joue pas le jeu des historiens dans le rang et médiatisés. L’« intrus », le « provocateur », comme l’accuseront certaines personnes, écrit : « Je me suis surtout agrippé à la mémoire. En fait la mémoire est devenue mon métier. » Et d’ajouter, « Reste à déterminer ce qui peut-être attribué à la mémoire, raisonnablement positive, et aux vagues souvenirs curieusement magnifiés. »

Les temps noirs d’une nouvelle forme de collaboration, qui ne dit pas son nom, reviennent avec d’autres compromissions, d’autres censures qui préfigurent un meilleur des mondes bien inquiétant… L’absence de pensée critique, des médias aux ordres, des intellectuels souvent et uniquement préoccupé-es par leur carrière, et, du coup, pressé-es d’avaliser le pouvoir en place et la propagande servie comme unique réalité…

Est-ce une raison pour abandonner la lutte ? Certes non affirme Maurice Rajsfus : « Pourquoi faudrait-il baisser les bras, même si les changements attendus tardent à se manifester ? […] Il est impossible de démissionner sous le prétexte que l’Histoire ne serait pas au rendez-vous. […] Ces “lendemains qui chantent”, tant rêvés, jadis, ne peuvent que rester à l’ordre du jour. »